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Antonio Machado

Poète espagnol (Séville 1875-Collioure 1939).

Le poète d'une nation en crise

Ce poète espagnol, l'un des plus grands de son temps, est aussi l'un des plus engagés dans la vie historique particulièrement troublée de sa nation. Son œuvre porte la marque de l'évolution du monde intellectuel entre la défaite de 1898 – la perte de Cuba et des Philippines –et la défaite de 1939 – l'effondrement du régime républicain. Les préoccupations esthétiques y font place peu à peu aux considérations philosophiques et aux questions sociales, voire politiques. Antonio Machado, témoin sincère de son temps, est assuré d'une place importante dans l'histoire espagnole des lettres, des idées et des mentalités. Aux yeux des nouvelles générations, il apparaît peut-être comme un intellectuel naïf. Mais sa poésie le sauve ; elle est l'expression spontanée des sentiments collectifs qui soulevèrent la nation en crise : son aspiration à la justice, son messianisme universel et sa défense de la dignité humaine.

Enfance, formation et premières œuvres

Cet Andalou appartenait à une famille libérale vivant médiocrement de l'enseignement et de l'érudition. Son père, qui a laissé un grand nom dans l'histoire des traditions et du folklore espagnols, lui fait donner chez ses amis de l'« Institución libre de enseñanza » une formation laïque, civique et puritaine. Il veut qu'Antonio appartienne à l'élite qui prendra en main les destinées de l'Espagne quand le pays sera atterré par les turpitudes des partis politiques et de la Cour. Dans cette école, marquée par les influences extérieures, Antonio s'initie à la littérature espagnole. Puis il se trouvera une vocation d'acteur. L'homme qui créa les personnages d'Abel Martin et Juan de Mairena aime déjà insuffler la vie à des êtres de fiction : il fait du théâtre (1898). En 1899 le voici à Paris. C'est le temps de Dreyfus, mais aussi celui d'Oscar Wilde et d'Enrique Gómez Carrillo, le chroniqueur des Boulevards, qui protège le jeune Espagnol.

L'homme est lent et pondéré : en 1903, il publie son premier recueil, Soledades. Sa poésie, en ce temps-là, s'inspire des procédés de la peinture contemporaine ; elle demande aux couleurs et à la lumière de composer des tableautins chargés de l'atmosphère particulière d'un instant. Machado changera bientôt de manière ; mais, de ses débuts, il lui restera toujours ce principe : le mot est choisi pour son effet sur le lecteur et comme un moyen de lui communiquer une émotion, une sensation, un sentiment ; il n'est pas question de libérer le langage ; il n'est pas question, pour le poète, de se laisser subjuguer par la puissance du verbe, de se laisser entraîner par le discours, son rythme, ses rimes.

En 1907, Machado donne ces mêmes poèmes, revus, corrigés et augmentés, sous le titre de Soledades, Galerias y otros poemas. À dire vrai, il retourne ses batteries. Maintenant, le spectacle l'étonne moins que l'effet du spectacle sur lui-même, l'événement l'intéresse moins que son émotion devant l'événement. Si les données de la sensibilité se mesurent à la quantité et à la force, la qualité réside dans le sentiment. Pour dire ce qui se passe en son intimité, Machado renonce aux mots sonores, exotiques ; sa voix intérieure recourt aux mots quotidiens, humbles et, en définitive, plus à la portée du lecteur moyen, modeste. Car le poète se veut moyen et modeste. Ses élégies disent la mélancolie de l'homme le soir devant la vie qui s'en va, le temps qui s'écoule et l'image de la mort, toujours présente à l'arrière-fond de la conscience.

Le « dialogue du poète avec son temps »

Cette même année 1907, Machado prend un poste de professeur au lycée de Soria, vieille cité de la Vieille-Castille. Comme tant d'écrivains de sa génération, il se laisse conquérir par les hautes terres âpres, austères, vrais décors de tragédie, et par leur population fruste, spirituellement primitive. Le bien et le mal naissent l'un et l'autre de la nudité, du dépouillement, du manque, de la misère et non point de la richesse, de l'excès, du vice, de l'abondance. Machado comprend que les sentiments intimes, toujours exquis, ne peuvent nourrir qu'une poésie d'artiste pour artistes, dont tout le mérite réside dans une curieuse unicité. Dès 1910-1911, il compose donc un long poème sur le mode traditionnel (romance), La tierra de Alvargonzález, qui donne une grandeur tragique au crime sordide de frères se disputant le domaine du père. Il le publie en 1913, après Campos de Castilla (1912), suite d'évocations de ces campagnes arides qu'animent à peine une file de peupliers ou un verger d'amandiers. Cette fois encore, le poète a changé de point de vue. La sensation de 1903, l'émotion de 1907 font place à l'objet en soi chargé de virtualités sensibles et émotives ; les mots recouvrent au plus près le monde extérieur saisi dans son essence, par exemple dans sa crudité de fait divers ou dans son ossature de paysage éthique. Comme tous les écrivains de la génération de 1898, qu'ils soient de Séville, de Valence ou de Bilbao, Machado découvre dans la sèche Castille la modalité typiquement espagnole du beau et la clé de la résurrection nationale.

Cependant il s'est marié (1909). Il retourne à Paris (1910), où il suit les cours de Bergson au Collège de France. Il s'entiche de philosophie. La mort de sa « Leonor » en 1912 l'affecte profondément. Pour oublier, Machado part pour le lycée de Baeza, en Andalousie, où le poète se tait. Il rend compte de son malheur en termes philosophiques : la durée, la mémoire, l'essence, le non-être. Il propose même une théorie de la poésie, qui ne répond d'ailleurs pas toujours à sa pratique. La poésie serait un « dialogue du poète avec le temps » (on reconnaît ici la leçon de Bergson). Plus tard, dans l'Art poétique de Juan de Mairena, Machado dira que le but du poète est d'éterniser le temps saisi par intuition. Projeter à distance ce que la sensibilité enregistre sans distance, c'est là une opération qui ne relève, selon lui, ni de la raison ni de la logique et où l'intelligence n'a aucune part. Il semble bien que Machado nomme intuition ce que d'autres poètes désignent du nom d'inspiration. Et la muse du poète, c'est tantôt la mère, tantôt la fiancée, qui guide le discours où il s'avance comme dans une longue « galerie » de rêve débouchant sur un espace magique et lumineux. Dans la plupart des poèmes, on retrouve le récit de cette sorte d'aventures et, au bout, un tremblement balbutié devant l'objet ou le monde, métaphysiques, soudain révélés.

Machado collabore à la revue España, où se retrouve la génération littéraire de 1898. Il se prononce contre la Première Guerre mondiale, malgré ses sentiments démocratiques et francophiles. Il prend parti pour l'homme du peuple contre le « señorito », le fils fainéant de bonne famille. Cette façon de parler n'a rien de très rigoureux. De fait, Machado croit qu'il incombe aux cadres intellectuels de la bourgeoisie de diffuser la culture auprès des populations laborieuses. Il suppose que cette culture est universelle, qu'elle leur convient et doit les intéresser. Les travailleurs sont pour lui des « hommes ingénus, élémentaires, fondamentaux » et héritiers d'une sagesse immémoriale. Ainsi, Cervantès, qu'il prend pour exemple d'écrivain populaire, n'a jamais écrit pour les masses laborieuses, qui étaient illettrées, et son audience au xviie s. fut quantitativement très étroite chez les marchands, les seigneurs et leur domesticité. Machado ne comprend pas que les classes moyennes montantes de 1920-1936, qui se croient plus capables, plus efficaces et aspirent au pouvoir, se servent des intellectuels – journalistes, dramaturges, poètes, professeurs – pour, d'une part, abattre l'idéologie conservatrice fascinante et, d'autre part, mobiliser le « peuple » dans « son » intérêt afin qu'il l'aide à conquérir le pouvoir.

Les Nuevas canciones paraissent en 1924 avec les Poemillas philosophiques dédiés à Ortega y Gasset. Elles marquent un tournant malheureux dans la production poétique de Machado. Celui-ci le sent lui-même : « Hier poète, aujourd'hui triste et pauvre philosophe à bout de souffle, j'ai troqué l'or de naguère contre de la menue monnaie de billon. »

Dernières rencontres et expériences

Il connaît García Lorca, Alberti, apprécie ces poètes comme lui andalous, mais il demeure fermé tant à la poésie pure qu'au surréalisme. Avec son frère Manuel(Séville 1874-Madrid 1947), qui fut un bon poète moderniste, Antonio Machado, qui fut acteur, donne six pièces de théâtre entre 1926 et 1932 sur des sujets historiques, légendaires ou typiquement andalous. Sur la voie de la métaphysique, il fait la rencontre de Heidegger : il y a pourtant loin de son naturel soucieux à l'angoisse d'exister. La vérité l'obsède. Machado renie la beauté seulement formelle. Il crée en 1926 un personnage, Abel Martin, un double, mais qui aurait vécu au xixe s., et puis en 1934 un autre personnage, Juan de Mairena, disciple d'Abel Martin. Il entretient avec ses créatures un dialogue qui prend la forme d'essais publiés dans les revues et les journaux du temps : Revista de Occidente, Diario de Madrid, El Sol, Hora de España, La Vanguardia Española. Il se refuse à suivre Ortega y Gasset, qui confierait à l'élite et non au peuple ni aux techniciens spécialistes la résurrection de l'Espagne et sa réintégration à l'Europe. Avec Unamuno, il se sent profondément chrétien, parce que, comme lui, il met en doute « agoniquement » sa foi, au nom même des Évangiles. Il collabore, sur l'invitation d'Alberti, à une revue communiste, Octubre, non qu'il adhère au marxisme, mais parce qu'il pense que le socialisme est inéluctable, « dans le sens de l'histoire ». Quand la république arrive, il hisse le drapeau tricolore sur la mairie de Ségovie. Il est nommé dans un lycée de Madrid. Quand vient la guerre civile, il met sa plume au service du régime républicain. Il écrit un poème vibrant d'émotion sur le meurtre de García Lorca ; mais les leçons de sagesse de Juan de Mairena prennent tout son temps de créateur. Or, le penseur est médiocre si le poète est grand. Le scepticisme de toujours s'est changé en une étonnante confiance en l'avenir. Vient la débâcle. Machado passe la frontière. Il meurt, épuisé de fatigue, à Collioure quelques jours après. Cela se passait en février 1939.

Machado a écrit un jour : « Celui qui ne parle pas à un homme, ne parle pas à l'Homme ; celui qui ne parle pas à l'Homme ne parle à personne. » C'est la meilleure définition de sa poésie : un discours qui suscite la communion. Or, on ne communie que dans l'amour, un sentiment bien oublié dans l'Espagne déchirée depuis plus d'un siècle par des luttes fratricides. Antonio Machado le savait. Il a choisi d'incarner jusqu'au bout Abel, qui mourut des mains de Caïn.