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Pierre Abélard

Abélard et Héloïse
Abélard et Héloïse

Théologien et philosophe français (Le Pallet, près de Nantes, 1079-prieuré de Saint-Marcel, près de Chalon-sur-Saône, 1142).

Introduction

Abélard ne fut pas seulement un prestigieux professeur de logique dans les écoles urbaines, à Paris au xiie s. ; par sa personnalité attachante et irritante à la fois, il demeure un témoin éminent de la civilisation du second Moyen Âge occidental, celui des communes, des corporations, des universités, après celui de la féodalité.

Abélard et Héloïse

Il vient très jeune à Paris ; passionné pour l'étude, il a renoncé au métier des armes, vers lequel son père voulait l'orienter à son exemple. Déjà impertinent dans sa précocité, il conteste l'enseignement de son maître, Guillaume de Champeaux, et ouvre bientôt lui-même une école, à Melun d'abord, puis à Corbeil. Après une brève interruption, il s'installe à Paris, reprend sa controverse avec maître Guillaume, opposant à sa philosophie « réaliste », dans la querelle des universaux, une logique « nominaliste ». Voulant s'engager dans l'étude de la théologie, il part pour Laon, commune urbaine émancipée de la veille, où il mène une semblable aventure contre le maître du lieu, Anselme, « arbre couvert de feuilles, mais sans jamais aucun fruit », dit-il. De retour à Paris, il enseigne la philosophie et la théologie (1113-1118).

C'est alors que, précepteur d'une très brillante étudiante, Héloïse, il la séduit, à la grande colère de l'oncle de celle-ci, le chanoine Fulbert, qui lui fait infliger une ignominieuse mutilation. Mais cet épisode dramatique n'interrompt pas la carrière d'Abélard, qui, sirène des écoles, rassemble autour de sa chaire ambulante une extraordinaire affluence d'étudiants. Il est alors à l'abbaye de Saint-Denis : là encore, il entre en conflit avec les moines, tout honorés qu'ils fussent de la présence d'un tel maître. C'est de cette période que datent la plupart de ses travaux de logique, soit en commentaire des textes alors reçus de Porphyre, de Boèce et d'Aristote, soit dans une œuvre personnelle, Dialectica (revue postérieurement).

Un enseignement controversé

Cependant, l'enseignement théologique d'Abélard provoque déjà de vives réactions. Un premier traité, Theologia summi boni, plus connu sous le titre de De unitate et trinitate divina, composé après 1118, déconcerte les traditionalistes par l'intrépidité avec laquelle il applique « les similitudes de la raison aux principes de la foi » (lui-même dans son autobiographie). Condamné en 1121, à Soissons, par « un conventicule paré du nom de concile », déclare-t-il, Abélard retourne à Saint-Denis, où reprennent les antagonismes de personnes et de doctrines. Il s'installe alors aux environs de Nogent-sur-Seine avec ses étudiants, dans une communauté mi-religieuse mi-intellectuelle, qu'il dédie au Paraclet (1122). Élu abbé en 1125 par les moines de Saint-Gildas, dans le diocèse de Vannes, il les veut réformer, ce dont ils ont grand besoin, mais sans succès. C'est alors que, pour trouver logis et vie religieuse à Héloïse, obligée de quitter le couvent d'Argenteuil, où elle s'était librement engagée, il fonde pour elle un monastère au Paraclet (1129). De là date la correspondance entre les deux époux, admirable document qui, à lui seul, leur méritera l'émotion et l'estime de la postérité. Ayant échoué dans son monastère de Saint-Gildas, Abélard doit s'enfuir, et, après diverses péripéties, revient enseigner à Paris, sur la montagne Sainte-Geneviève, où, vers les années 1135-1140, il aura comme disciples Jean de Salisbury, Arnaud de Brescia et peut-être Rolando Bandinelli, le futur pape Alexandre III.

Mais son engagement théologique va accroître encore ses déboires. Non seulement plusieurs points de sa doctrine sont contestés, mais, plus radicalement, l'usage méthodique de la raison et de ses procédés dialectiques dans l'élaboration de la foi ne peut que déconcerter et irriter un Bernard de Clairvaux et les hommes de sa trempe, pour qui l'absolu de la foi ne consent pas à l'autonomie de sa mise en question par la raison. Irréductible opposition des tempéraments personnels et des comportements spirituels. L'abbé de Clairvaux, appuyé par son disciple et ami Guillaume de Saint-Thierry, incrimine sans nuances le « novateur », qui, pour se défendre, sollicite une discussion publique en assemblée épiscopale. Abélard y est condamné, à Sens (1140). En appelant au pape, l'intrépide théologien entreprend le voyage de Rome ; mais lassé et malade, il s'arrête à Cluny, haut lieu de chrétienté et de culture, où Pierre le Vénérable, abbé très accrédité autant qu'intelligence généreuse, l'accueille avec confiance, entreprend sa réconciliation avec Bernard, fait lever les sanctions prises contre lui. C'est là qu'Abélard entreprend sa dernière œuvre, Dialogus inter philosophum, judaeum et christianum. Il meurt en 1142, en soumission sincère à l'Église en même temps que ferme dans ses convictions.

Dernier épisode : Pierre le Vénérable fera enlever secrètement le corps du cimetière et le conduira lui-même au Paraclet, auprès d'Héloïse. Vingt ans après, elle le rejoindra dans la tombe.

Une vie et une pensée éclairantes

Ces épisodes, pour nous déconcertants, manifestent à point la vérité humaine et chrétienne de ce Moyen Âge qu'on disait monotone et obscur. Ils illustrent en tout cas cet univers nouveau, en gestation au cours du xiiie s., qui bouleversait l'ordre féodal, son économie agraire, son paternalisme sacral, son traditionalisme mystique. Désormais, à la faveur de son économie de marché et de circulation, sous une poussée démographique qui se manifestait par une intense urbanisation, dans une émancipation sociale et culturelle qui provoquait une prise de conscience des valeurs terrestres, dans une curiosité rationnelle et évangélique à la fois qui trouvait le premier objet de son appétit dans la foi elle-même, dans la renaissance des textes antiques en puissance de nouvelles fécondités, naissent des écoles nouvelles dans des villes où la jeune génération satisfait ses impatiences intellectuelles et politiques. On comprend que maître Abélard ait trouvé là le lieu de son génie, en faveur même de ses insupportables défauts. Ne disons pas, par un contresens antihistorique, qu'il fut le précurseur du rationalisme moderne et de la libre pensée : logicien, il forgea une analyse des arts de la signification et des voies de la conceptualisation ; théologien, il crut à la fécondité de la raison sous la lumière de la foi, dans la cohérence de la grâce et de la nature ; philosophe, il alimenta de l'expression de ses initiatives personnelles la conviction de la valeur de l'individu contre les abstractions de l'idéalisme.

L'influence d'Abélard consiste moins dans le succès immédiat de ses œuvres et de sa doctrine ou dans la séquelle de disciples, parfois célèbres, qui constituèrent une « école abélardienne » que dans le destin d'une méthode qui engendre, tant en philosophie qu'en théologie, ce qu'on a appelé la scolastique.

Les œuvres d'Abélard

Les œuvres d'Abélard se rangent en trois catégories : œuvres de dialectique, qui concernent plus précisément les arts du langage, centrés sur le phénomène linguistique et mental de la signification, et interprétés dans une philosophie nominaliste ; œuvres de théologie, à trois reprises refondues, toutes conditionnées par une méthode critique des textes et des autorités que définit et met en œuvre le Sic et non ; enfin un traité de morale, Scito te ipsum, qui, selon la logique de son esprit, situe la moralité dans les profondeurs intentionnelles du sujet plus que dans la matérialité des objets dits bons ou mauvais. Hors cadre, mais chef-d'œuvre, dont on a vainement contesté l'authenticité, sa correspondance avec Héloïse. Sa personnalité s'y révèle à plein, y compris son égoïsme masculin, en parfaite illustration de sa doctrine. Extraordinaire document qui, à lui seul, bouscule la catégorie si ambiguë de « Moyen Âge » et manifeste, au temps de la littérature courtoise, l'éveil de la conscience aux problèmes de l'amour.