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saint Bernard de Clairvaux

Saint Bernard
Saint Bernard

Docteur de l'Église (château de Fontaine, près de Dijon, 1090-Clairvaux 1153).

Introduction

Bernard fréquente l'école de Saint-Vorles, à Châtillon. Il est doué d'une grande intelligence et d'une forte volonté, mais il est timide, méditatif, rêveur. Renonçant à des études plus poussées, il entre en 1112 au monastère de Cîteaux, près de Dijon, fondé en 1098. Il a persuadé trente de ses parents et amis à se faire moines avec lui. La vie est rude et austère à Cîteaux, et Bernard s'y donne généreusement aux veilles, aux travaux, aux mortifications, mais aussi à la méditation de l'Écriture, à l'étude des Pères de l'Église et de la règle de saint Benoît. En 1115, il est mis à la tête d'un groupe de douze moines et va fonder l'abbaye de Clairvaux, en Champagne. L'abbé, selon la règle de saint Benoît, est maître spirituel et responsable de l'enseignement doctrinal de sa communauté. Bernard va pouvoir communiquer l'objet de ses méditations. Il ne sera jamais un théoricien, un homme d'école. Ses écrits sont des écrits de circonstance, s'adressant toujours à des hommes qu'il faut aider à se convertir. Deux maîtres vont compléter sa formation philosophique et théologique : Guillaume de Champeaux (?-1121), évêque de Châlons-sur-Marne, et Guillaume de Saint-Thierry (?-1148), bénédictin de Saint-Nicaise de Reims. Bernard, épuisé et malade, doit se reposer durant un an ; vivant à l'écart, dans une cabane, il peut se livrer à loisir à l'étude et à des entretiens avec ses deux amis. Nous savons par Guillaume de Saint-Thierry, qui écrivit sa vie, que Bernard et lui discutaient des « relations du corps et de l'âme ».

La doctrine spirituelle

Vers 1125, Bernard écrit ses deux premiers traités : Sur les degrés de l'humilité et de l'orgueil et Sur l'amour de Dieu. Sa doctrine, qui fera école chez les Cisterciens, s'y trouve toute condensée. Disciple convaincu de la règle de saint Benoît, il met l'humilité à la base de toute conversion et joint indissolublement l'ascèse du corps et de l'esprit au progrès de l'âme dans son ascension vers Dieu. C'est à la fois une échelle d'humilité, de vérité et de charité. « Socratisme chrétien », la connaissance expérimentale de la vérité mène à Dieu en trois étapes.

C'est d'abord la connaissance de soi : « Connais-toi toi-même » dans la misère de la condition d'homme pécheur, c'est ta vérité et c'est ainsi que tu t'aimeras utilement. C'est ce que Bernard appelle l'amour « charnel », où l'homme cherche Dieu pour ses propres besoins.

Cette prise de conscience réaliste conduit à la connaissance d'autrui, sympathie douloureuse pour la commune condition. Parce que « le semblable connaît son semblable », je l'aime comme un autre moi-même. C'est l'amour « social », second degré, où s'exerce l'ascèse purificatrice de la vie commune, école de charité, où l'homme brise le carcan de son égoïsme et élargit son cœur, comme une peau s'étend sous l'action de l'huile. « L'amour charnel devient social lorsqu'il s'élargit à la communauté. »

L'amour de soi, « charnel », connaît une autre extension, celle de l'humanité du Christ. Car le Christ s'est fait chair pour devenir, par amour, ce que l'homme est devenu par le péché. La dévotion de saint Bernard à l'humanité du Christ, dont les siècles suivants ne retiendront que l'aspect affectif, a un caractère pédagogique et théologique, et la même chose peut être dite de sa dévotion mariale. Dieu s'est rendu visible, aimable pour gagner notre cœur de chair. Par l'aide que le Seigneur lui donne pour sortir de sa misère, l'homme apprend à estimer cet amour de Dieu qui le sauve et, bientôt, en vient à aimer Dieu, non plus charnellement, c'est-à-dire pour son propre intérêt, mais d'un amour spirituel, désintéressé : Magna res amor, c'est une grande chose que l'amour s'il remonte jusqu'à son principe. Ce processus d'ordination de la charité a l'originalité de saisir l'élan, l'« affectus » de l'homme et de le redresser vers son objet « naturel », Dieu. D'égoïste qu'il était, l'amour a appris la communion dans son rapport avec autrui, pour entrer dans la communion d'esprit avec Dieu. À ce troisième degré d'amour, l'homme a recouvré sa liberté, mais, tant qu'il est en cette vie, ce ne peut être la pleine liberté de l'esprit, car il demeure lié au corps terrestre et ne jouit pas encore de la présence totale de l'objet de son amour.

Il est un degré plus haut encore, que l'on n'atteint que rarement et passagèrement, où l'homme ne s'aime plus que pour Dieu : c'est l'« extase » (excessus), l'absorption de tout retour sur soi, par l'esprit qui est communion. L'homme atteint la réalisation de son être spirituel, qui est mouvement vers Dieu. L'amour du véritable soi spirituel subsiste, mais n'est plus expérimenté indépendamment de la communion avec Dieu. Expérimenter cette union d'esprit, c'est être déifié. Quelque audacieuses que soient les comparaisons de cette fusion, celle-ci n'est jamais la confusion panthéiste. Le personnalisme de l'amour s'y oppose. L'expérience de l'amour ramène l'âme vers son origine, Dieu, qui est esprit. Saint Bernard est l'héritier d'une traditionnelle théologie mystique qui commence avec Origène. Il lui reprend un grand nombre de thèmes, notamment la distinction entre l'image et la ressemblance de l'homme à Dieu. S'il a perdu la ressemblance, il a gardé l'image : la liberté, liberté spirituelle qui consiste pour l'âme à se libérer de tout ce qui l'entrave dans la réalisation d'elle-même, qui, finalement, est le consentement à la grâce, qui la sauve. Saint Bernard a développé ce thème dans son traité De la grâce et du libre arbitre. Sensible à la loi d'ascension, de progrès, de dépassement, par laquelle la conscience conquiert sa propre vérité, il a confiance en cet élan intérieur, qui commence à l'expérience malheureuse de la cupidité pour s'achever dans la béatitude de l'esprit. S'il tient l'essentiel de sa doctrine de l'Écriture, notamment du mot de saint Jean « Dieu est amour » et des Pères grecs et latins, il a axé cependant toute sa doctrine sur la connaissance expérimentale que donne l'amour (amor ipse notitia). Le vocabulaire de l'amour courtois n'a pas été sans influence sur sa pensée et sur son style.

L'ecclésiologie

Le souci d'amener l'homme à la vie de l'esprit par la réorientation de l'amour, où la communauté joue un rôle capital, domine toute la doctrine théologique de saint Bernard. Et d'abord son idée de l'Église. Aux images scripturaires de l'union du Christ et de l'Église, sans négliger celles du corps, de l'édifice ou de la vigne, Bernard préfère les images d'unité ontologique celle de l'union de l'époux et de l'épouse, parce qu'elle implique la relation active de l'amour. Mais l'épouse signifie-t-elle l'âme chrétienne ou l'Église ? La question ne se pose pas pour Bernard, parce que, grâce à la maîtrise qu'il a de la méthode allégorique, il passe sans cesse d'une application à l'autre : l'épouse est tantôt l'âme, tantôt l'Église ou la communauté, Église en miniature.

Mais cette équivalence est fondée sur la conviction qu'une âme n'est épouse unie au Christ que dans et par l'Église, qui, seule, l'est adéquatement. D'autre part, l'Église est pour lui très spirituelle, l'assemblée des saints, le peuple de ceux qui cherchent à s'unir à Dieu dans l'amour, organiquement unie à l'Église céleste. Saint Bernard ne néglige nullement la réalité des sacrements, pas plus qu'il ne réduit à un symbole la réalité historique et actuelle de l'Incarnation. Tout en demeurant toujours moyens indispensables de salut, les sacrements et l'Église elle-même, dans sa réalité visible, doivent nous conduire à la réalité invisible qu'ils signifient, qui est spirituelle, où l'humanité est « comme absorbée dans la divinité ». Mais, avant d'atteindre cet état céleste déjà donné par la grâce de Dieu, l'Église revêt une forme terrestre, en état de rassemblement, itinérante, entachée de bien des misères, mais en état continuel de réforme. Il faut en arracher les mauvaises herbes, en rebâtir sans cesse les murs par la cohésion de la charité.

L'institution, la structure hiérarchique, l'autorité pontificale, le pouvoir des évêques, le rôle des laïcs, les rapports du temporel et du spirituel sont autant d'aspects dans lesquels Bernard a pris position, toujours d'un point de vue spirituel, mais très engagé dans les réalités juridiques ou pratiques. La primauté papale est totale- plenitudo potestatis-, mais elle doit s'exercer dans le respect de l'autorité des Églises locales, et cela, entre autres, pour deux raisons pratiques : la centralisation excessive accable le pape d'une multitude d'affaires qui l'empêche de s'occuper de l'essentiel ; la hiérarchie locale est souvent mieux à même de juger, parce que mieux informée.

Bernard est sans pitié pour la corruption morale ou vénale des clercs. Personne n'a été plus loin que lui dans la satire ou l'invective. Le ministère de l'Église est établi pour servir et non pour dominer. L'attitude de saint-Bernard vis-à-vis des réalités terrestres est, théoriquement, conditionnée par son absolutisme, un humanisme ne pouvant être qu'une demi-mesure à l'égard d'un plein idéal chrétien, spirituel. Pourtant, son génie, ses dons, son charme, sa sincérité, son style aux accents pathétiques ou poétiques, son sens de l'humain, la valeur reconnue à la conscience, à la liberté, à l'amour ont donné aux moines et à la société une ouverture nouvelle sur un humanisme chrétien, et même monastique.

Dans les rapports entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, saint Bernard s'en tient à la théorie des deux glaives. Mais sa pensée est que la royauté et le sacerdoce sont unis, et doivent concourir à produire la paix et le salut, parce qu'ils viennent tous deux du Christ.

Le ministère est service, non puissance. On se tromperait- des réformateurs l'ont fait- si l'on interprétait saint Bernard comme niant la hiérarchie. Lui-même eut à lutter contre des « apostoliques » cathares de la région de Cologne ou dans le Languedoc, qui combattaient la succession apostolique des évêques parce qu'ils ne vivaient pas comme les Apôtres. À l'inverse, Bernard part du fait imprescriptible du ministère hiérarchique pour exiger de celui-ci pureté morale et détachement évangélique. C'est l'Église des saints, des spirituels, où le salut se réalise par une hiérarchie des services dont le principe est l'amour. La hiérarchie a comme mission principale et indispensable celle de convertir les âmes, de les faire accéder à la vie de l'esprit par l'amour. C'est la raison des exigences de saint Bernard pour les pasteurs du troupeau. Dans son traité Aux clercs, il s'écrie : « Comment Dieu confierait-il ses brebis tant aimées à celui qui serait incapable d'aimer ? » Ses multiples interventions dans les affaires de l'Église sont inspirées par ce motif, de même que son ambition de faire occuper par ses moines les plus hautes fonctions ecclésiastiques.

L'arbitre de l'Europe

En son temps, saint Bernard fait autorité dans toute la chrétienté. Le prestige de sa sainteté en est sans doute le facteur principal, mais aussi son talent d'orateur et surtout son art de persuasion. Ses coups de théâtre pour gagner le duc Guillaume X d'Aquitaine ou l'empereur Conrad III de Hohenstaufen (1138-1152) sont caractéristiques, de même que la fougue avec laquelle il se lance dans la prédication de la deuxième croisade. Dans ce dernier cas, il a conscience d'accomplir un ordre du pape et, quand il voit les foules répondre à son appel, il lui écrit que sa mission est accomplie. Par deux fois on lui fait savoir qu'il s'occupe trop de politique, par deux fois il déclare qu'il ne veut plus sortir de son cloître, mais il est aussitôt appelé par le pape, la curie ou les évêques. Il répond à ceux qui font appel à lui comme avocat des grandes causes. C'est lui qui doit parler contre Abélard pour gagner la partie, pense Guillaume de Saint-Thierry, qui le convainc que l'Église est en péril, comme il l'avait lancé dans la querelle des observances en lui faisant écrire l'Apologie, dirigée contre les clunisiens. Aussitôt, saint Bernard se lance dans un plaidoyer sarcastique et souvent peu fondé. Abélard n'était pas l'hérétique qu'il a dépeint, pas plus que Gilbert de La Porrée (1076-1154). On a dit que saint Bernard combattait la pensée dialectique, le dernier des Pères contre le premier homme moderne, « l'obscurantisme contre la libre pensée » !… Mais Bernard n'est nullement hostile au raisonnement. Il a été dialecticien à ses heures et il a protégé des intellectuels comme Jean de Salisbury, Robert Puller, le fondateur de l'université d'Oxford, et Pierre Lombard. Ce qui l'irrite personnellement chez Abélard et l'inquiète, c'est une théorie qui ne puise pas son inspiration dans l'expérience d'une vie spirituelle. Dans toutes ses interventions, Bernard semble ne vaincre sa timidité que par les excès de sa fougue, la violence verbale et des procédés « efficaces ». La partie gagnée, il en a scrupule et cherche à se réconcilier avec ses adversaires. Son rôle est le plus souvent pacificateur dans les conflits politiques. Mais les tentations du pouvoir sont grandes. C'est vraiment toute l'Europe qu'il domine de sa personnalité quand un de ses moines, élu archevêque d'York, reçoit en sa présence, à Trèves, le pallium des mains d'un autre de ses moines, le pape Eugène III.

Le rayonnement de Clairvaux

Saint Bernard jouit d'une personnalité attirante, fascinante même. Il attire à Clairvaux une multitude de moines, qu'il recrute dans toutes les classes de la société : clercs, chevaliers, étudiants et manants. Son biographe parle de plusieurs grands « coups de filet » opérés au cours de ses voyages. Le premier a lieu à Châlons-sur-Marne, en 1116, d'où il ramène à Clairvaux une trentaine de jeunes gens, nobles et lettrés. Leur maître, Étienne de Vitry, voyant son école déserte, les y suit, sans pourtant y rester plus d'un an. À Reims, l'abbé obtient le même succès. D'un voyage en Flandre, en 1131, Bernard ramène encore une trentaine de jeunes gens, dont, parmi eux, Robert de Bruges, qui lui succédera comme abbé de Clairvaux.

En 1140, l'évêque de Paris l'invite à parler aux étudiants. Son sermon, qui nous est parvenu, fait plus de vingt-cinq recrues. Prêchant en 1146 la croisade en Flandre et sur les bords du Rhin, s'il recrute des croisés, il fait aussi des captures pour le noviciat de Clairvaux (plus de soixante). « Tu veux aller à Jérusalem, dira-t-il, viens à Clairvaux, tu y seras plus vite. » Les mères, disait-on, cachaient leurs fils lors de son passage.

Plus prodigieux encore est l'expansion de la filiation de Clairvaux sous son abattiat. En trente-cinq ans, il fonde 69 abbayes, qui essaiment à leur tour, de sorte que, sur les 345 monastères cisterciens existant à la mort de saint Bernard, 167 relèvent de Clairvaux, répartis en douze pays.

Une fondation signifiait chaque fois le départ de douze moines avec, à leur tête, un abbé. L'abbé père avait à visiter ses abbayes filles. Quoi d'étonnant si Bernard fut un mois sur trois absent de son abbaye ! Son influence spirituelle, celle de ses écrits, s'étendaient à tous ces moines. Il y en avait jusqu'à cinq cents dans certains monastères. Plusieurs accédèrent à des charges importantes dans l'Église : un pape, cinq cardinaux, onze évêques. Une dizaine ont laissé un nom dans l'histoire littéraire.

L'œuvre écrite

La pensée, la prière de saint Bernard sont tout imprégnées de la Bible, de ses images, de ses exemples, de ses mots. Celle-ci est la source de sa spiritualité, où s'exerce le « souvenir » dans l'attente de la « présence ». Par la liturgie et par la lecture des Pères, saint Bernard est sans cesse au contact des paroles bibliques, qui sont devenues les siennes.

Les Cisterciens avaient renoncé à tout sauf à l'art d'écrire. Le style de saint Bernard est brillant, recherché même ; il abonde en jeux de mots, en allitérations. S'il est nerveux, il est souvent exubérant. Mais, sous cette apparence, il y a un principe d'ordre et d'équilibre, d'harmonie dans le parallélisme, et l'on a remarqué que la langue de Bernard devient plus sobre et plus dépouillée lorsqu'il parle de l'expérience mystique. Saint Bernard possède aussi un certain art dramatique, comme lorsqu'il tient en suspens l'humanité, la cour céleste et Dieu lui-même dans l'attente de la réponse de la Vierge Marie au message de l'Ange de l'Annonciation.

Il a toujours été beaucoup lu et étudié. Du pape Jean XXII, au xive s., au pape Jean XXIII, les hommes d'Église l'ont pris pour guide de leur vie personnelle et de leur ministère. Luther même l'estimait. Les moines le considèrent comme leur maître spirituel. Les philosophes de l'esprit Maurice Blondel, Louis Lavelle, Aimé Forest ont reconnu en lui, après Pascal, celui qui avait donné aux concepts de liberté et de conscience une place prépondérante dans l'histoire de la pensée.

Saint Bernard eut une vie partagée, divisée même, entre l'action et la contemplation. Il s'en plaignit souvent, mais il vécut intensément ces deux vies, en les unifiant en un merveilleux équilibre par la pureté de son intention. Bergson ne reconnaissait-il pas dans cette ambivalence des mystiques chrétiens, fruit de leur charité, le critère certain du dynamisme de l'esprit ?