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l'opinion (publique)

La manière de penser la plus répandue dans une société, celle de la majorité du corps social ; cette majorité.

SOCIOLOGIE

Flattée, redoutée, manipulée, l’opinion publique ne serait-elle pas, toutefois, ce qui se dérobe sans cesse ? On croit à tort la saisir dans les rets de sondages et autres grilles de lecture, mais elle échappe à l’emprise de catégories telles que opinion populaire, grand public, corps électoral, société civile. Elle n’est pas la vox populi parce qu’elle n’émane pas nécessairement du peuple, un intellectuel à lui seul pouvant l’incarner, à l’image de Voltaire à propos de l’affaire Calas. Foncièrement politique, car solidaire d’un espace public délimité par des normes, elle se distingue du grand public dont l’avis peut être sollicité de manière ludique sur un plateau de télévision. Elle ne se réduit pas à une mécanique institutionnelle permettant de briguer les suffrages : sa portée dépasse celle de la convocation aux urnes, son influence continuant de s’exercer en dehors des élections. Ni corps électoral, ni corps social, elle ne coïncide pas avec la société civile, qui met l’accent sur la capacité d’organisation d’acteurs non étatiques. Or, ce n’est pas cette faculté d’autonomie face aux pouvoirs publics qui est revendiquée par l’opinion publique. Celle-ci œuvre moins dans la sphère du management qu’elle n’aspire à être une instance de jugement, décidant du bien et du mal, absolvant ou condamnant, établissant une ligne de partage entre ce qui mérite d’être considéré comme essentiel et ce dont elle ne se souciera point. L’opinion publique est indissociable d’une hiérarchie des valeurs, d’une axiologie.

Typologie critique de l'opinion publique

Si, en agrégeant des informations individuelles, en dégageant des tendances, on peut dresser un état de l’opinion, l’opinion publique, en revanche, n’est pas un état, une donnée. C'est une construction politique et axiologique, liée à un processus et à un espace. Temps et lieu sont déterminants. La limite spatiale invite ainsi à douter de l’existence d’une opinion publique mondiale. L’évolution temporelle montre que c’est en « opposition à » que s’élabore l’opinion : doxa opposée à la connaissance et manipulée par les sophistes dans les dialogues de Platon, manifestation de l’esprit critique opposé par les Lumières à l’obscurantisme, expression de la liberté opposée par la République aux forces réactionnaires, illustration privilégiée de la transparence opposée à la culture du secret.

Définie par différence d’avec ce qu’elle n’est pas et se posant en s’opposant, l’opinion publique met en jeu le même et l’autre. Je peux vouloir qu’autrui, comme moi, puisse s’exprimer (démocratie). Je peux vouloir qu’autrui pense comme moi (prosélytisme). Je peux vouloir qu’autrui substitue mes certitudes à ses opinions (intolérance, sectarisme). Je peux vouloir qu’autrui soit réduit au silence (intimidation), ou ignore la source de ses propres pensées (manipulation mentale, intoxication). Je peux vouloir qu’autrui ne s’interroge jamais sur les raisons pour lesquelles il partage mes idées (préjugé). Je peux vouloir qu’autrui condamne avec moi ce qui s’écarte de notre système de valeurs (déviance). Je peux vouloir qu’autrui soit un autre moi-même en l’enrôlant dans un combat qui dépasse notre personne (fanatisme). Je peux vouloir qu’autrui constitue avec moi un « nous » face au reste du monde (communautarisme). Je peux vouloir qu’autrui se mette à mon école, celle de la médisance où l’ajout de l’autre renforce le même – plus une rumeur est colportée, plus elle est confortée (diffamation, propagande). Je peux vouloir qu’autrui se fasse le porte-parole de ma haine (injure, outrage) et prenne pour cible celui qu’il considérera comme irréductiblement autre, figure d’une altérité perçue comme hostile (sexisme, xénophobie). « Je peux vouloir », car, même en se situant en deçà de la certitude et de la conviction, l’opinion possède une puissance rhétorique de persuasion.

Politique, axiologie, rhétorique traduisent la complexité de ce qui ne consiste pas simplement à donner son avis. Exaltation de la société ouverte, démocratique, ou résurgence des menaces d’une société fermée, l’opinion publique est à double tranchant. Lorsqu’au lieu d’être émancipation, elle devient facteur d’asservissement, elle se situe au cœur de la tension entre société ouverte et société fermée. Oublieuse des combats d’antan qui cherchaient à promouvoir un citoyen éclairé, elle devient, au pire, ferment d’obscurantisme et, au mieux, représentation affadie sous l’expression de « prise de conscience collective ». Elle s’efface devant le lexique de la bonne gouvernance prôné par les institutions internationales pour lutter en faveur de grandes causes mondiales (santé, éducation, développement durable…) et contre les fléaux menaçant la planète (corruption, pauvreté, trafic d’êtres humains…).

N’y aurait-il pas un glissement du lexique des humanités vers celui de la publicité, de la doxa au sens grec au langage populaire et l'opinion publique serait-elle une notion périmée pour ne laisser subsister que les effets pervers de la parole ou le politiquement correct ?

Quatre phases permettent d’affiner la réponse :
– l’opinion publique entre influence et obéissance ;
– l’opinion publique pourvoyeuse de consensus ;
– l’opinion publique manipulée et manipulatrice ;
– l’opinion publique dématérialisée, affranchie de l’espace public.

L’opinion publique entre influence et obéissance

L’opinion publique a autant de visages que les formes de violence qu’elle s’emploie à conjurer. Pendant à la menace de prédation, d’atteinte à la sûreté de l’individu, la liberté est la possibilité de dire ce que l’on pense sans être inquiété pour ses opinions. L’opinion publique est ce qui fait reculer les limites de la crainte ; elle va de pair avec la « liberté définie tout entière par l’absence de peur », écrit Corey Robin dans la Peur, histoire d’une idée politique (2006). À l’inverse, « le signe le plus éloquent de la terreur, c’est le silence, et ce mutisme témoigne à la fois de la disparition des hommes capables de prendre la parole et de celle d’un monde susceptible d’être décrit ». La prise de parole éloigne aussi un autre type de violence, celle qui guette non plus la personne mais l’autorité. L’opinion publique désamorce le trouble à l’ordre public. Attroupements hostiles, masses en colère promptes à passer à l’offensive s’apprivoisent quand la rue n’est plus la scène de l’action, la tribune permettant de remplacer toutes les outrances par l’éloquence. Plus elle est loquace et moins elle est une menace : l’opinion publique n’est pas la foule séditieuse, car elle est de l’ordre du discours. La maîtrise du logos se révèle au cœur de la puissance. Logorrhée en guise d’exutoire (plus l’opinion publique sera bavarde et plus elle baissera la garde, moins elle sera vigilante face aux empiétements du pouvoir). Logomachie préférant le heurt des mots aux conflits des hommes. Verbe non pas révolutionnaire, mais platement protestataire. Souvenir de harangues quand le politique est réputé exsangue par désaffection des citoyens, comme le veut le poncif.

Ambiguïté de l’opinion publique : elle est preuve de liberté, mais aussi instrument de soumission. Un certain degré d’influence lui est consenti, pourvu qu’elle ne batte pas en brèche l’obéissance : équilibre subtil pour éviter que le peuple ne devienne populiste et que la tribune ne magnifie le tribun. Il s'agit de faire en sorte que la subversion, ce qui sape en venant par en dessous, soit écartée en mettant quelqu’un entre, à savoir un interlocuteur. Que le débat le plus acerbe n’oublie pas qu’il illustre l’acceptation la plus radicale : l’idée même qu’il puisse y avoir débat et non force nue. Les échanges les plus virulents ne peuvent méconnaître l’art de la kolakeia théorisé par les sophistes, cet art de la flatterie qui est le ressort de la prise de parole. Il ne s’agit point tant d’écraser l’adversaire que de séduire l’auditoire. Affrontements rhétoriques, dissensions épisodiques ne sont pas des déchirements. Ils laissent intact le consensus fondamental, tandis qu’en période de guerre civile il n’y a plus d’opinion publique – seulement des partisans, volontaires ou sommés de choisir leur camp.

L’opinion publique pourvoyeuse de consensus

Le consensus se situe en deçà de la conviction. On ne blesse pas une opinion, on blesse une croyance, rappelle Régis Debray. Apaisement, superficielle pacification des esprits, telle pourrait être la manière de définir un mode de consentement qui ne tranche pas dans le vif de la conscience. L’opinion publique productrice de consensus est la marque d’une société ouverte – sans dogmes imposés par des autorités supérieures –, tandis qu’une société fermée se définit par référence à une révélation et à des certitudes. Comme l’explique André Grjebine dans la Guerre du doute et de la certitude (2008) : mise à distance, détachement, doute sont la marque des démocraties face aux fanatismes. Se gardant d’assener des vérités, celles-ci font appel à la raison et à la liberté de jugement. Plutôt que débilitant, le doute est alors vertu, c’est-à-dire, étymologiquement, une force qui réclame du courage. Mais l’histoire des hommes n’est pas gouvernée par l’étymologie. Lorsqu’au lieu de régir (par la méthode et les principes) l’incertitude pousse l’esprit critique à aspirer à son contraire, à savoir la soumission par adhésion indiscutée, alors, de vertu, le doute devient vulnérabilité.

Les démocraties sont minées par des paradoxes : la définition individuelle de normes conduit à un relativisme généralisé, nostalgique de l’universel. Le sens de l’existence devient problématique et la société peine à se doter de croyances communes. Faut-il, dès lors, envier les certitudes du fanatisme qui inverse les rôles ? « On assiste à une inversion de la révolte, celle-ci n’étant plus motivée par la recherche de la liberté, mais par son rejet », écrit le même auteur. Par peur du fanatisme, faut-il prôner le relativisme des valeurs ? Le remède est ruineux pour la démocratie, puisqu’il lui ôte toute substance en transformant l’universel en tribalisme (j’adhère à des valeurs non parce qu’elles valent pour tous, mais parce qu’elles sont une simple caractéristique du groupe auquel j’appartiens). Il en résulte un mélange insidieusement contradictoire d’universalisme et de communautarisme, quand on cherche à imposer à tous les caractéristiques tribales de certains.

« La tolérance est aisée dans le vide des convictions. Il est facile de tolérer ce dont on n’est pas ou peu affecté », remarque Régis Debray. L’opinion publique serait-elle simple édulcoration, volatilité, vacuité sur fond d’indifférence ? Ne sert-elle qu’à acclimater une idée neuve, en sorte que l’on a pu parler de « thermostat politique », comme si la politique se bornait à contrôler la température de la conscience sociale ? N’est-elle que l’air du temps, ramenant les affaires publiques à une climatologie métaphorique ? La crainte de la manipulation autorise à affirmer le contraire, puisqu’elle met au jour les ressorts de la dynamique propre à l’opinion.

L’opinion publique manipulée et manipulatrice

Qui a amorcé le processus ? Qui a commencé à manipuler qui ? Comment se met en marche la rumeur et comment l’invraisemblable devient la mesure du plausible, jusqu’à croire à l’incroyable plus qu’à la réalité ? Comment se manifeste une véritable épidémiologie des représentations ? « De même que nous avons tendance à généraliser certaines choses et pas d’autres, il semble y avoir des bassins d’attraction qui nous orientent vers certaines croyances. Ainsi certaines idées se révéleront-elles contagieuses et d’autres non. [...] Pour être contagieuse, une catégorie mentale doit être compatible avec notre nature »: c'est l'idée développée par le philosophe Nassim Nicholas Taleb. Les spécialistes en sciences cognitives peuvent ainsi étudier ces tropismes. Vouloir, dès lors, opposer la transparence à la manipulation risque de se révéler sommaire, à la manière dont une illusion ne peut être corrigée par un concept, aucune explication rationnelle n’empêchant de voir comme brisé le bâton simplement immergé dans l’eau.

L’opinion est déformante (contrairement à l’orthodoxie scientifique), parce qu’elle obéit à une forme d’esprit dont l’emprise est d’autant plus grande qu’elle est partagée. Une véritable puissance mimétique est à l’œuvre, telle que l'a théorisée René Girard, qui place au centre de sa pensée la notion de « bouc-émissaire ». Or, la manipulation peut renforcer le consensus en désignant un bouc-émissaire : penser contre (un adversaire fabriqué) pour mieux penser comme (le voisin, le prochain). En outre, l’assignation d’une origine à la violence est souvent délicate, paradoxale : c’est la défense qui suscite l’agression, c’est l’opinion qui fait passer la stratégie du statut d’art intellectuel à celui d’affaire personnelle. « C’est la défensive qui veut la guerre et l’offensive qui veut la paix. En l’occurrence, les Français de 1923 veulent préserver les acquis de la victoire : une paix précaire qu’ils défendront à tout prix et pour laquelle ils vont envahir l’Allemagne. […] C’est en voulant éviter à tout prix Verdun qu’on l’a reconduit. […] Moins un peuple veut la guerre, et plus il renforcera son observation armée, ses fortifications et cordons qui, en réalité, ne marchent pas et vont être des façons de provoquer le conflit. […] Une intention d’hostilité, qui n’est que politique, déclenche le sentiment d’hostilité qui vient de la masse : en l’occurrence, une nation galvanisée par la propagande. »

Empathie, sympathie, rejet font que l’opinion publique est, par définition, manipulée et manipulatrice, puisqu’elle est mue par l’affect. Pâle figure de la conviction, elle devient, en revanche, vivace lorsqu’elle est conçue comme bruit, chambre d’écho, chambre de résonance. L’opinion se fait tonitruante quand se confondent deux registres : « le droit de décider de ce qui est vrai n’est pas indépendant du droit de décider de ce qui est juste », comme l’écrit Jean-François Lyotard dans la Condition postmoderne (1979). La manipulation réussie est celle qui se fait passer pour naturelle et qui fait passer la vérité pour une manipulation. Une opinion devient l’opinion publique lorsqu’elle oublie les conditions particulières de sa naissance, lorsqu’elle prend son origine pour objectif, son passé pour son avenir, brouillant la temporalité afin de se donner comme perpétuellement neuve, régnant sur un espace virtuel.

L’opinion publique dématérialisée, affranchie de l’espace public

À l’heure du Web, des communautés d’internautes ne se contentent pas de promouvoir des opinions individuelles privées, reflets de goûts, d'intérêts, de préoccupations qui leur sont propres. Leurs messages, possédant une véritable puissance de propagation, dépassent la sphère collective traditionnelle, définissable par le groupe, lui-même identifié par un statut (club, association, parti politique…). À un espace balisé, circonscrit, délimité (un espace public) tend à se substituer un espace sans lieu et sans limites. Que devient l’opinion publique lorsqu’elle s’affranchit de l’espace public ?

Supposant initialement la présence des citoyens (l’agora en est l’exemple privilégié), l’opinion publique s’est progressivement abstraite du nombre, à l’instigation du pouvoir redoutant qu’elle fasse nombre, effet de masse. Un dénombrement statistique par sondage lui prête une forme évanescente au fil des différentes questions qui lui sont soumises. Elle peut également se distinguer de la notion d’avis majoritaire lorsque, même minoritaire, son mode de publicité acquiert la dimension d’un maillage qui fasse autorité. La « connectique » planétaire informatisée passe d’une logique d’assignation (tel lieu, tel auditoire) à une logique de circulation (un clic de souris fait faire le tour de la terre à des milliards de données), jusqu’à une logique de consultation grâce à des moteurs de recherche sur Internet. La logique de consultation risque-t-elle d’engloutir la prétention à la vérité (on ne consulte pas un site parce qu’il est vrai, mais il devient vrai parce qu’on le consulte, le site le plus visité devenant le plus valide). L’opinion fait-elle désormais autorité en se posant comme l’alpha et l’oméga du savoir, sans référence hors (d’) elle-même ? Qu’est-ce qu’une opinion illégitime si elle n’est contestable qu’au nom d’une autre opinion, dont la vocation à la légitimité peut elle-même être mise en cause par une autre, processus sans fin ?

Entre intelligence collective (grâce à l’information mise en ligne) et outillage disparate (où rien n’empêche un quidam de modifier l’article d’un professeur au Collège de France), l’opinion est prise entre célébration et anathème. Peut-on affirmer, comme Pierre Bourdieu, qu’elle n’existe pas en dehors d’être un assemblage orienté d’opinions individuelles ? Assemblage et donc publique par abus de langage. Orientée, car ne se saisissant que des sujets choisis par les médias. Incapable de voir plus loin qu’un flash d’information, elle est alors publique faute d’être visionnaire. Et, lorsqu’elle veut forger son propre discours, elle n’a d’autre repère qu’elle-même, réduisant la notion d’objectivité à celle d’accès. Accéder à l’information devient plus important que la critiquer, que la vérifier. L’étendue de la gratuité à de multiples sites sur Internet accroît l’affluence et donc l’influence. L’accès généralisé devenant la norme, l’opinion publique accède à tous les savoirs, et tous les savoirs ont vocation à accéder à l’opinion publique : elle est leur cible. La fréquence de consultation vaut ainsi pertinence, celle-ci ne consistant plus à démêler le vrai du faux, ni le réel de la fiction. On entre dans l’ère du storytelling, « la machine à fabriquer des histoires et à formater des esprits », décrite en 2007 par Christian Salmon : « Aujourd’hui, la crédibilité des images s’est dissipée avec leur dispersion : voir ne suffit plus, il faut croire à une histoire.»

Entérinant le succès de l’approche narrative, « raconter des histoires » n’est plus une expression péjorative. Un récit convaincant devient une richesse, un actif immatériel venant alimenter un capital pour l’entreprise. Il ne s’agit pas, dès lors, de convaincre l’opinion ou de la rendre crédule. Plus radicalement, l’objectif consiste à montrer que croire est plus important que juger. L’opinion est alors plus que manipulée : elle est immergée, baignant dans un milieu où n’émergent plus le raisonnement ou le discours rationnel. Infotainment devient en anglais un inquiétant néologisme conjuguant « information » et « amusement ». L’opinion publique serait-elle devenue ludique en demandant à jouer à être abusée, préférant la narration à l’explication ?