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Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu

Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu
Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu

Prélat et homme d'État français (Paris 1585-Paris 1642).

De l'évêché de Luçon au gouvernement de la France

Dans les portraits que Philippe de Champaigne a laissés du cardinal ministre, Richelieu, malgré la robe de pourpre, apparaît plutôt comme un seigneur hautain à l'allure martiale, voire militaire, qu'accentuent encore la fine moustache et la barbiche taillée en pointe. Il fut un prêtre sans vocation, un évêque de hasard.

Sa famille était de bonne noblesse, noblesse de robe et d'épée à la fois provinciale et parisienne. Né de François du Plessis et de Suzanne de La Porte, Armand Jean fut d'abord destiné à la carrière des armes, pour laquelle il prit du goût, comme son caractère et ses tendances l'y disposaient. Mais son frère Alphonse, qui était destiné à l'Église, c'est-à-dire à occuper le siège épiscopal de Luçon, un de ces bénéfices ecclésiastiques que la monarchie distribuait à sa noblesse, préféra, par dévotion et vocation véritable, embrasser la vie religieuse en ce qu'elle a de plus austère et devenir chartreux.

L'évêque

Dès lors, pour conserver l'évêché à sa famille, le jeune Armand dut accepter d'entrer dans l'Église. S'il ne fut jamais un dévot zélé dans cette France de la Contre-Réforme catholique, où les saints furent si nombreux, sa conduite fut toujours irréprochable ; il fut un prêtre convenable, un évêque attaché à ses devoirs, même un évêque réformateur dans l'esprit tridentin, et il eut le mérite, durant quinze ans, de 1608 à 1623, de diriger avec compétence l'« évêché crotté » de Luçon, qui ne pouvait suffire à ses ambitions.

Les pamphlets de l'époque, l'imagination de certains romantiques, plus tard, firent de lui un débauché, un incestueux amant de ses nièces, un sceptique, voire un incroyant. Rien n'est jamais venu confirmer ces accusations ; son affection pour sa famille le portait, comme bien d'autres ecclésiastiques de toutes les époques, à établir ses nièces, à les marier richement, l'une, Mlle de Pont-Courlay, au neveu du tout-puissant favori de Louis XIII, le duc de Luynes, et l'autre, Claire Clémence de Maillé-Brézé, au Grand Condé.

Quant à son irréligion, elle est purement légendaire, elle aussi ; bon théologien, Richelieu était très attaché à la défense de l'Église catholique – l'importance qu'il lui donne dans son Testament politique en serait une preuve suffisante –, mais, dès 1611, il réclamait dans son évêché, où les protestants étaient nombreux, « la réforme du clergé et le rétablissement de la discipline et de l'autorité ecclésiastiques aux lieux que l'hérésie a le plus infectés » ; enfin, aux États généraux de 1614, comme porte-parole du clergé, il demanda au roi de rétablir la religion catholique en Béarn. Si, plus tard, son attitude, en tant qu'homme d'État, parut plus souple, il ne sacrifia pourtant jamais la doctrine catholique aux intérêts de la raison d'État.

Le trait dominant de sa personnalité demeure, avec l'ambition, l'intelligence, une intelligence supérieure, harmonieuse et équilibrée, qui lui permettait d'embrasser de grands desseins sans négliger les détails de leur exécution. Sa capacité de travail était énorme, servie par une volonté farouche de parvenir aux buts que son intelligence et sa féconde imagination lui avaient assignés.

Sa santé, plus solide que celle de Louis XIII, était pourtant précaire : l'abus de travail, la tension morale continue, nécessaire pour dominer les intrigues et pour garder la faveur royale, minèrent rapidement son tempérament, et Richelieu fut la proie de fréquents malaises nerveux, dans lesquels la médecine moderne diagnostiquerait des crises de dépression, mais où ses ennemis ne voulurent voir que des manœuvres hypocrites pour attendrir le roi.

Le conseiller de la reine mère

Le mérite de Louis XIII, qui ne possédait pas l'intelligence de son ministre, fut d'apprécier celui-ci, de comprendre que, dans l'entourage royal, où les serviteurs de son père, les « barbons », étaient trop vieux, Richelieu était le seul esprit supérieur, tranchant sur toutes les ambitions mesquines. Et pourtant le roi n'eut tout d'abord pour lui que des préventions ; c'est que Richelieu était une créature de la reine mère.

Faute de mieux, le petit évêque de Luçon s'était attaché à l'épaisse Florentine Marie de Médicis. Il s'en servit pour s'introduire à la Cour et dans les affaires, et il y parvint en 1616 lorsque, durant six mois, il dirigea la Guerre et les Affaires étrangères. Il se distingua dans ses fonctions par des méthodes nouvelles : choix d'informateurs et de négociateurs habiles comme le père Joseph – un capucin appelé à jouer plus tard un grand rôle –, diffusion dans le public d'écrits de propagande pour justifier la politique française, etc.

Mais le nouveau ministre ne put qu'esquisser une politique de redressement français sur la scène internationale, car il fut bientôt entraîné dans la disgrâce de la reine mère qui suivit l'exécution de Concini en 1617. Exilé dans son évêché, Richelieu correspondait avec Marie de Médicis, éloignée de la Cour, elle aussi. Louis XIII, mécontent, lui donna l'ordre de quitter la France et de passer dans les États du pape, à Avignon (1618), ce qui provoqua d'ailleurs les protestations du pape.

Patiemment, pour revenir en grâce, Richelieu se fit l'homme indispensable de toutes les réconciliations entre la mère et le fils. Marie de Médicis, entièrement subjuguée par lui, comme elle l'avait été jadis par les Concini, faisait remarquer à son fils les défauts de son gouvernement, l'absence d'une véritable direction à la tête des affaires, l'affaiblissement de la France en Europe. Inlassablement, elle proposait à Louis XIII son conseiller, devenu aumônier de la reine Anne d'Autriche. Le roi, cédant aux instances de sa mère, sollicita pour Richelieu le chapeau de cardinal (1622) ; puis il accepta son retour au pouvoir. Richelieu parut au Conseil du roi le 29 avril 1624.

Le « programme » de Richelieu

Ce pouvoir si chèrement désiré, le cardinal ne le lâchera plus ; jusqu'à sa mort, dix-huit ans plus tard, il allait être le maître de la France.

Son apprentissage des hommes et des affaires, il l'avait fait dans son petit évêché poitevin. Au contraire d'un Louis XIV, Richelieu, comme d'ailleurs Louis XIII, avait une connaissance presque viscérale du royaume. Il savait tous les problèmes qui se posaient aux gentilshommes, aux bourgeois, aux paysans et aux protestants, si nombreux dans le Poitou. Il connaissait en outre parfaitement les rouages du gouvernement, les intrigues de la Cour, le personnel diplomatique et les affaires militaires, qui l'avaient toujours séduit.

Très conscient des maux du royaume, il parlait du « corps malade » de la France et croyait détenir aussi les remèdes appropriés. le célèbre programme en trois points qu'on lui a prêté sur la foi de son Testament politique (abaisser les Grands, ruiner le parti huguenot, combattre la maison d'Autriche), écrit à la fin de sa vie, ne doit pas être exagérément durci. Certes, il réalisa ces buts, mais ceux-ci n'étaient que les impératifs indispensables d'un vaste ensemble.

Par exemple, l'action de Richelieu pour relever le commerce et la marine de la France, quoique moins connue, n'est pas la moins importante de ses œuvres. Surtout, il faut dénoncer comme un grave anachronisme une croyance longtemps accréditée qui ferait de Richelieu l'apôtre des « frontières naturelles » de la France. Le Rhin n'a jamais représenté pour le cardinal la ligne idéale que le royaume devait atteindre.

Le « cardinal de La Rochelle »

Le problème protestant est l'un des premiers que Richelieu ait à résoudre. Évêque, celui-ci n'a à l'égard des réformés aucune sympathie et ne leur manifeste aucune indulgence, mais il n'aura jamais l'idée malheureuse, comme plus tard Louis XIV, de leur contester la liberté de conscience ; il ne cédera jamais au parti « dévot », qui voulait le pousser dans cette voie et réclamait la suppression du protestantisme en France.

Le cardinal reproche aux huguenots deux choses : un républicanisme caché (leur prétention de faire du peuple le juge et le contempteur du roi) et leur particularisme nocif à l'unité nationale. L'importance numérique des réformés dans les provinces côtières de l'Atlantique, qu'il connaît bien en tant qu'évêque de Luçon, constitue à cet égard une menace sérieuse, surtout pour une France dénuée de toute marine quelque peu importante.

Les protestants de La Rochelle, poussés par le duc de Rohan, commettent la faute de demander la protection du roi d'Angleterre. Aussitôt, une flotte commandée par Buckingham lève l'ancre et vient débarquer des troupes dans l'île de Ré (1627). « Ré, écrit-on, est l'île en laquelle semble en quelque façon enfermé le salut de la France. » La lutte est d'importance, car, si toutes les provinces protestantes s'étaient soulevées en même temps contre l'autorité royale et si cette rébellion avait coïncidé avec l'attaque anglaise, la France aurait pu sombrer dans l'anarchie.

L'énergie de Richelieu sauve la situation. Nommé en 1626 « surintendant général de la navigation et du commerce de la France », il établit un plan de construction navale, fait fortifier Brouage, Marans et Oléron, et assure le ravitaillement des troupes du marquis de Toiras, qui, dans l'île de Ré, s'opposent aux Anglais.

Lui-même vient mettre en personne le siège de La Rochelle dans un habit étrange, moitié militaire, moitié ecclésiastique ; il fait élever une digue, ouvrage formidable qui interdit l'entrée du port aux vaisseaux anglais ; en même temps, il ordonne la construction d'une flotte de guerre dans le port du Blavet.

Les protestants rochelais restent isolés, les autres Églises réformées demeurant, dans l'ensemble, loyales. Les Anglais ne peuvent forcer la digue, et l'armée de Toiras libère l'île de Ré, si bien qu'à bout de ressources les assiégés capitulent (28 octobre 1628).

L'année suivante, Louis XIII conduit ses troupes en Languedoc, où le duc de Rohan entretient l'agitation. Les unes après les autres, les villes rebelles se soumettent, et, à Alès, le 28 juin 1629, Louis XIII publie un édit qui confirme les libertés religieuses et les garanties judiciaires des protestants accordées par l'édit de Nantes, mais qui leur ôte tous leurs privilèges politiques et militaires (suppression des places de sûreté, des assemblées politiques).

Cet édit, inspiré par Richelieu, est un modèle de sagesse ; le cardinal signifie aux protestants « qu'en tant que sujet il ne faisait point de distinction entre eux et les catholiques ». Cette mesure, que le parti « dévot » ne lui pardonnera jamais, répond autant à son souci de conserver au roi de bons serviteurs qu'à son désir de ne point inquiéter par des persécutions à l'intérieur du royaume ses alliés protestants de l'extérieur.

« Plus homme d'État que d'Église. »

La lutte contre les protestants français s'insère dans le cadre plus large d'une politique à la mesure de l'Europe. Dans un mémoire au roi, Richelieu avait écrit : « Tant que les huguenots auront le pied en France, le Roi ne sera jamais le maître dedans, ni ne pourra entreprendre aucune action glorieuse au dehors. » Or, jusqu'en 1629, c'est l'Espagne qui l'emporte sur la scène internationale, et non la France.

Dès 1624, Richelieu s'emploie à réaliser le grand dessein du règne : l'affaiblissement de la maison d'Autriche. Mais, au début, gêné par les troubles religieux, il essuie des revers. L'affaire de la Valteline, une vallée suisse qui fait communiquer les possessions des Habsbourg d'Espagne (Milan) et d'Autriche, va dominer une partie de son ministère.

Le parti dévot, celui de Marie de Médicis et de Bérulle, aveuglé par la passion religieuse, soutient la politique espagnole, même lorsqu'elle est contraire aux intérêts de la France. C'est lui qui favorise la paix de Monzón le 5 mars 1626, qui rend pratiquement l'Espagne maîtresse de cette vallée. Cette paix, « la plus belle victoire de la diplomatie de l'Escurial », porte un coup très dur à la politique française, en lui faisant perdre une position stratégique essentielle et son influence sur ses alliés protestants des cantons suisses.

Richelieu jure de venger cet affront. Les protestants français réduits à merci, il prépare sa revanche. La mort du duc de Mantoue, Vincent II, lui en fournit l'occasion. La possession des deux villes de Mantoue et de Casale permet, en effet, de verrouiller le Milanais espagnol. L'Espagne voulant frustrer de ses biens Charles de Gonzague-Nevers, c'est en fait toute la question de la prépondérance espagnole ou française en haute Italie qui se trouve posée. Or, cette région charnière entre les possessions des deux maisons de Habsbourg est vitale pour la France, qui ne peut s'en désintéresser sous peine de se voir encerclée de nouveau.

Conseillé et secondé par Richelieu, le roi fait passer les Alpes à son armée au Montgenèvre et remporte la victoire du pas de Suse (6 mars 1629). Casale est libérée, les Espagnols promettent de ne plus inquiéter le nouveau duc, et la France rétablit son prestige dans ces régions. Mais la guerre reprend bientôt à cause de la trahison du duc de Savoie.

Richelieu et l'Europe

Cette année 1630 est celle du tournant du règne et de la carrière du cardinal. Elle oriente définitivement la politique française vers les choix belliqueux, au détriment du redressement économique et de l'amélioration du sort des populations. Richelieu se fait le champion de cette politique, mais il avertit honnêtement Louis XIII : « Si le roi se résout à la guerre, il faut quitter toute pensée de repos, d'épargne et de règlement au-dedans du royaume. Si d'autre part on veut la paix, il faut quitter la pensée de l'Italie pour l'avenir. » En revanche, les dévots, le chancelier Michel de Marillac à leur tête, pour des raisons de conscience, invoquent « les misères et afflictions du peuple de France, qui languit sous de très grandes et incroyables pauvretés », et, par passion religieuse (ne pas nuire à la catholique Espagne), conseillent la paix.

C'est Louis XIII, ce que l'on oublie trop, qui, en dernier ressort, et comme toujours, va trancher. Il choisit la guerre. Pignerol (31 mars 1630) est prise, et toute la Savoie conquise : coup d'éclat qui efface le traité du Cateau-Cambrésis (1559) et qui rouvre l'Italie aux Français.

Mais le scrupuleux Louis XIII, pressé par sa mère et son confesseur, tiraillé entre les deux politiques, celle de Richelieu et celle des dévots, qui réclament une paix catholique avec l'Espagne, semble fléchir. Le cardinal, désespéré, se prépare pour l'exil lorsqu'un extraordinaire revirement se produit : Louis XIII lui redonne sa confiance ; cette « journée des Dupes » (10 novembre 1630) consacre le triomphe du cardinal et la ruine de ses ennemis. Peu après, la reine mère est exilée, Marillac disgracié et son frère Louis décapité (1632).

Libre désormais, Richelieu poursuit obstinément sa politique. Dans l'Empire ravagé par la guerre de Trente Ans, il soutient les princes protestants révoltés contre l'empereur et le nouveau croisé des huguenots, Gustave II Adolphe. Pour se ménager des voies d'intervention en Allemagne, il obtient d'importantes concessions de Charles IV, duc de Lorraine (1632), puis occupe ses États (1634).

L'année suivante, la France entre elle-même dans le conflit, et ses armées combattent en Alsace et en Italie. Après des revers initiaux – 1636 est l'« année de Corbie » ; les Espagnols pénètrent très avant dans le royaume et menacent Paris –, la situation se rétablit avec la prise de Brisach (1638), d'Arras, de Turin et la conquête du Roussillon (1642). L'Espagne affaiblie par des révoltes au Portugal et en Catalogne, l'œuvre de Philippe II s'écroule. La France triomphe sur toute la ligne, et Richelieu, avant de mourir, a la satisfaction de voir les envoyés de l'empereur demander la paix.

Dans le domaine de la politique étrangère, le bilan de l'œuvre de Richelieu est remarquable. En 1624, il trouve une France humiliée par l'Espagne, menacée par les vaisseaux anglais ; dix-huit ans plus tard, le royaume s'élargit sur les Pyrénées et obtient la prépondérance en Lombardie comme sur le Rhin, la jonction des deux maisons de Habsbourg est définitivement écartée, l'Espagne, affaiblie, perd le « leadership » européen, et l'Empire est remodelé par l'intervention française dans la guerre de Trente Ans.

Après la mort du cardinal, la bataille de Rocroi (1643), puis les traités de Westphalie (1648) établiront pour longtemps la prépondérance française en Europe et prépareront l'ère des triomphes de la monarchie de Louis XIV.

Le prix d'une politique

Mais, si Richelieu a bâti une France puissante à l'extérieur et l'a affranchie de la tutelle espagnole, c'est au prix de tout espoir de relèvement financier et de réformes systématiques à l'intérieur. L'ordre n'a été maintenu que par la violence (exécution des conspirateurs, des duellistes). Les répressions sanglantes des « révoltes paysannes » jalonnent tout le règne de Louis XIII et concernent la Bourgogne (1629-1630), la Gascogne (1636), la Normandie (1639) et le Bourbonnais (1640).

Bien que Richelieu veuille créer une marine puissante, la pénurie d'argent ne permet ni de grandes constructions, ni surtout une bonne organisation du recrutement. Il en va de même pour l'armée, dont les structures ne changent guère, les mêmes tares et les mêmes abus persistant (désertions, racolage, indiscipline). L'administration du pays est améliorée grâce à la création de commissaires et d'intendants qui suppléent aux carences d'officiers vénaux et inamovibles. Cette politique autoritaire a pourtant le tort de paraître justifier les aspirations des compagnies et des corps privilégiés, qui, à la première occasion, essaieront de prendre leur revanche.

La grande faiblesse du gouvernement de Richelieu demeure le désordre financier et fiscal. Des impôts trop lourds accablent la paysannerie ; les revenus de l'État rentrent mal, ce qui oblige de recourir aux pires expédients pour subvenir aux énormes dépenses de guerre qu'exige la politique étrangère du cardinal (exaction et malversation des comptables, des fermiers et des traitants ; création de nouveaux offices inutiles et onéreux, de taxes nouvelles génératrices de mécontentement et de révoltes).

Richelieu, malgré son génie, ne parviendra jamais à résoudre cette contradiction entre la misère du peuple et la gloire de l'État. La conscience qu'il en a explique le jugement amer qu'il porte à la fin de sa vie sur celui qui exerce le pouvoir : « Celui qui occupe cet emploi doit savoir que les grands hommes qu'on met au gouvernement des États sont comme ceux qu'on condamne au supplice […]. Il doit savoir qu'il n'appartient qu'aux grandes âmes de servir fidèlement les rois et supporter la calomnie que les méchants et ignorants imputent aux gens de bien […]. Il doit savoir encore que la condition de ceux qui sont appelés au maniement des affaires publiques est beaucoup à plaindre en ce que, s'ils font bien, la malice du monde en diminue souvent la gloire […]. Enfin, il doit savoir que ceux qui sont dans les ministères sont obligés d'imiter les astres qui, nonobstant les abois des chiens, ne laissent pas de les éclairer et de suivre leur cours, ce qui doit l'obliger à faire un tel mépris de telles injures que sa probité n'en puisse être ébranlée ni le détourner de marcher avec fermeté aux fins qu'il s'est proposées pour le bien de l'État. »

Richelieu et la mer

Dans son Testament politique, le cardinal écrivait : « La puissance des armes requiert non seulement que le roi soit plutôt fort sur la terre, mais elle veut en outre qu'il soit puissant sur la mer. »

Dès le début de son ministère, il s'y était employé en faisant construire une quarantaine de galères qui devaient assurer la sécurité du trafic en Méditerranée contre les pirateries des Barbaresques. En même temps, un traité signé avec le Maroc rétablissait une relative sécurité pour le commerce méditerranéen. L'idée de Richelieu, nommé en 1626 « surintendant général de la navigation et du commerce », après l'abolition des amirautés du Levant et du Ponant, était de développer un grand commerce océanique, mais celui-ci ne pouvait prospérer qu'à condition que des bateaux de guerre assurassent la libre navigation des vaisseaux marchands.

La création de compagnies de commerce, la fondation de comptoirs coloniaux au Canada et aux Antilles furent la conséquence du développement de notre marine. Pour donner du prix au commerce et du prestige aux marchands, le « code Michau » de 1629 autorisait la noblesse à participer aux compagnies et anoblissait les roturiers qui entretenaient un navire marchand. Richelieu ne craignait pas de bousculer la mentalité de son temps et ne reculait devant aucune hardiesse pour permettre à la France d'égaler dans ce domaine la prospérité de l'Angleterre ou de l'Espagne. Il envoyait des missions en Perse, en Russie, en Guinée et en Abyssinie pour y étudier les possibilités commerciales.

Mais cette politique, qui annonçait et préparait celle de Colbert, fut gênée par les difficultés financières créées par sa grandiose politique étrangère. Si les réalisations demeurèrent, de ce fait, précaires, Richelieu eut néanmoins le mérite de frayer les voies à ses successeurs.

Richelieu et la politique des « frontières naturelles »

On a cru trop longtemps que le cardinal ministre pensait que l'occupation de la Rhénanie devait être un des aboutissements de la politique étrangère de la France. Toute une controverse entre historiens allemands et français s'est instaurée à ce sujet jusqu'à la parution, en 1962, d'une édition des Acta pacis westphalicae et particulièrement des instructions données aux ambassadeurs français du congrès de Münster.

Or, il apparaît, à la lumière de ces nouveaux documents, qu'un des buts que se fixe Richelieu sur le Rhin est non la possession de la Rhénanie, c'est-à-dire de la rive gauche du fleuve, mais seulement d'un certain nombre de places fortes, notamment Brisach, et de couloirs permettant aux troupes françaises d'intervenir facilement et rapidement en Allemagne. « Lesdits Srs Plénipotentiaires se souviendront surtout, en retenant Brisach, qu'il nous faut garder un chemin net pour y aller, ce à quoi Saverne et Sélestat nous sont nécessaires », disent les instructions.

En somme, ce que Richelieu désire, ce sont des passages sur le Rhin et des voies de communication (routes, villes-étapes) pour s'y rendre. Et Richelieu ajoute : « Les princes d'Allemagne ont trop d'intérêts à ce que les choses soient si bien établies que la maison d'Autriche ne puisse plus les régir […]. »

Il s'agit moins de conquérir une province ou des frontières naturelles que de se ménager des influences politiques et de contrecarrer les visées des Habsbourg.

« Le roi, écrit encore le cardinal, n'est pas tant touché de son intérêt comme de la crainte que les Habsbourg ne veuillent à l'avenir dépouiller les princes qui sont moindres que lui pour enfin se rendre les maîtres de tout l'univers, car avec raison on les a accusés de prétendre à la monarchie universelle. »

Cette région entre Meuse et Rhin constitue un parfait boulevard de passage entre les possessions des Habsbourg aux Pays-Bas et en Italie, et entre l'Allemagne et la France ; c'est pourquoi, dans le cadre de sa politique antihabsbourgeoise, Richelieu désire voir la France y occuper de fortes positions.