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Jean Racine

Jean Racine

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Jean Racine

Poète tragique français (La Ferté-Milon 1639-Paris 1699).

Fiche d'identité

Nom : Jean Racine.
Naissance : le 21 décembre 1639, à la Ferté-Milon (Picardie).
Famille : appartenance à la moyenne bourgeoisie mais décès de la mère puis du père de Racine, alors que celui-ci n'a que deux puis quatre ans.
Formation : à partir de 1649, études à Port-Royal-des-Champs ; puis passage au collège de Beauvais, haut lieu du jansénisme à Paris et retour aux Granges de Port-Royal-des-Champs pour l'année de rhétorique. Classe de philosophie au collège d'Harcourt, à Paris (1658).
Début de la carrière : création de La Thébaïde (1664) par la troupe de Molière.
Premier succès : Andromaque (1667), un triomphe qui, de l'avis général, impose désormais Racine comme l'égal de Corneille.
Évolution de la carrière : perfectionnement du dispositif tragique jusqu'à l'apothéose de Phèdre (1677) puis long silence du dramaturge, promu la même année historiographe du roi ; adieu définitif au théâtre après les créations d'Esther (1689) et d'Athalie (1691), deux tragédies bibliques commandées par Mme de Maintenon, épouse du roi, pour les jeunes filles pensionnaires de la maison de Saint-Cyr. À la suite de quoi, composition de cantiques liturgiques (1695), rédaction de l'Abrégé de l'histoire de Port-Royal (1696) et attention toute particulière de Racine à la nouvelle édition de ses œuvres dramaturgiques (1697).
Mort : le 21 avril 1699 à Paris. Inhumation à Port-Royal-des-Champs et, après la destruction de l'abbaye en 1711, transfert des cendres à l'église Saint-Étienne-du-Mont à Paris.

Tendre ou cruel ?

Racine embarrasse la postérité. Il ne s'est pas voué uniquement au théâtre comme Corneille et Molière, et pourtant il a composé de parfaites tragédies. Ce n'est pas un poète lyrique comme Malherbe et La Fontaine, et pourtant nous lui devons quelques-uns des plus beaux vers de notre langue. En pleine gloire, Racine a sacrifié sa carrière littéraire à son élévation sociale : l'historiographe de Louis XIV a fait taire le poète dramatique, qui n'a écrit ses deux tragédies sacrées que pour faire sa cour. Certains ont douté de la sincérité de sa conversion ; d'autres, au contraire, ont loué la vivacité de sa foi et sa sainteté morale. Enfin, l'homme lui-même, qui n'a pas laissé de documents intimes, reste un mystère. On a publié des volumes pour savoir s'il était tendre ou cruel, honnête ou dépravé, janséniste ou non, croyant ou hypocrite, ambitieux, méchant et jaloux de tous. Alfred Masson-Forestier et François Mauriac relient l'œuvre à la vie du poète et noircissent Racine à plaisir : il serait, à l'image de ses personnages, violent, sadique, féroce, égoïste, haineux. Giraudoux, en revanche, estime qu'il est tout à fait détaché de son œuvre quand il écrit, et l'abbé Bremond abonde dans son sens : « Dans les balances de la poésie pure, l'humain pèse peu […]. Les aventures personnelles de Racine, jeune ou mûr, ni ne me regardent ni ne m'intéressent. Une foule d'êtres insignifiants lui ressemblent par cet endroit. C'est sa poésie que je défends. »

   Racine demeure le plus joué de nos poètes tragiques, et, sauf à l'époque romantique, sa gloire n'a point varié. De nos jours, il continue à susciter, comme au début du XXe s., commentaires et passions. On l'a étudié selon la méthode psychanalytique (Charles Mauron), structuraliste (Roland Barthes), socio-marxiste (Lucien Goldmann), selon la psychologie des profondeurs (Georges Poulet et Jean Starobinski). Le comportement de l'homme peut s'en trouver éclairé, mais il est aussi difficile d'établir un jugement éthique sur son caractère et sur son œuvre. Quant à l'énigme de Racine en tant que poète, elle reste entière. Faut-il en revenir à ce que disait Vauvenargues il y a plus de deux siècles ? « Personne n'est plus original, personne n'éleva plus haut la parole et n'y versa plus de douceur […]. Serait-il trop hardi de dire que c'est le plus beau génie que la France ait eu ? ».

   Cette « douceur », c'est l'incantation verbale de ce qu'Henri Bremond appelait poésie pure. Dans Rhumbs, Paul Valéry, analyse la démarche de la méthode racinienne : « Prodigieuse continuité de Racine ! Il procède par de très délicates substitutions de l'idée qu'il s'est donnée pour thème […]. Il n'abandonne jamais la ligne de son discours. » Tout soumettre au chant, c'est-à-dire à la magie sonore, est le charme majeur et le secret de Racine. Sa poésie dépasse de beaucoup l'action dramatique, si bien agencée soit-elle, la vérité des caractères et des situations, la mécanique des passions, si loin que pénètre son regard ; la magie des vers en dit plus long que le sens des mots, et c'est pourquoi les réalisations scéniques de Racine déçoivent un peu malgré le talent des comédiens : c'est que le poète dramatique sublime tout en chant de poésie pure et s'adresse plus à ce qui existe en nous d'instinctif et d'irrationnel qu'à notre intelligence et à notre raison, comme le faisait Corneille.

Un chant sans origine

L'étude du milieu provincial et des ancêtres de Racine, tant paternels que maternels, ne jette aucune lumière sur l'origine d'une vocation littéraire à laquelle rien ne le prédestinait : les deux familles occupaient des charges au grenier à sel de La Ferté-Milon, où est né le poète. Aucune fortune, aucune illustration, aucune singularité ne les distinguait : le génie de Racine ne s'explique pas. La mort précoce de ses parents infléchit pourtant le cours de sa vie : l'enfant, confié aux grands-parents Racine, quitte la Ferté-Milon pour Port-Royal, où il subira l'influence profonde des « solitaires » et de leur doctrine. Sa grand-mère, une fois veuve, se retire à l'abbaye où sa fille Agnès a fait profession, et le jeune garçon est admis en 1649 par charité aux Petites Écoles, où il fait les trois classes de grammaire et la première de lettres en recevant les leçons de maîtres comme Nicole et Lancelot. Ensuite, on l'envoie au collège de Beauvais, où les Messieurs de Port-Royal comptent des amis. Après avoir achevé là-bas sa seconde classe de lettres et de rhétorique, il revient aux Granges (1655), où il poursuit ses études, et surtout celles de grec, sous la direction d'Antoine Lemaistre. Excellent helléniste, Racine partage avec La Bruyère, Boileau et Fénelon le privilège de représenter de la façon la plus saisissante l'héritage d'Athènes parmi les classiques français. Mais, si sous les ombrages de Port-Royal, il annote les tragédies de Sophocle et d'Euripide, il y respire aussi ce terrible climat spirituel et cette conception pessimiste du monde, qui eurent sur un adolescent aussi avide et passionné que lui une action si décisive qu'on peut dire que, même pendant ses années de dissipation mondaine, il n'a jamais renié ni son Dieu ni sa foi. M. Hamon (Jean Hamon, 1618-1687), médecin des solitaires de Port-Royal, disait chaque matin cette prière : « Je vivrai avec toi, mon Dieu, parce que tout autre entretien est rempli de dangers. Je vivrai de toi, parce que tout autre aliment est un poison. Je vivrai pour toi, parce que celui qui vit pour soi et qui ne vit pas pour toi ne vit pas mais il est mort. » De M. Hamon, Racine a appris qu'il demeure un solitaire, un solitaire de Port-Royal ou du monde, aussi longtemps qu'il n'anéantit pas sa solitude en se délivrant en Dieu, en se livrant à Dieu. S'il préfère vivre pour soi, s'il préfère le vertige de l'angoisse et le tourment délicieux et coupable de l'inquiétude d'où proviennent tous les vices majeurs, il se retranche lui-même de la vie essentielle et de la rédemption. Dans une telle morale, l'amour ne peut être qu'une maladie terrible et fatale, qui accable Phèdre, Roxane, Hermione, puisqu'elle ne comporte ni sacrifice, ni don de soi et ne figure qu'une forme exacerbée de l'amour de soi.

Vivre pour soi

Il est normal qu'un jeune homme aussi impatient de réussite et aussi doué que l'est Racine, après avoir été imbu de préceptes si austères, regimbe contre eux et s'engage d'abord sur la route qu'on lui représente comme celle de la perdition : Racine veut vivre pour soi. Comme il est plus aiguillonné, semble-t-il, par l'ambition que par la sensualité, c'est la gloire, les honneurs de ce monde qu'il recherche. Il fait son année de philosophie (1658-1659) au collège d'Harcourt, où l'esprit janséniste n'est pas persécuté. Il habite chez son cousin Nicolas Vitard, alors intendant du duc de Luynes. Dans la maison de ce parent, il rencontre de jeunes mondains lettrés, auxquels il soumet sans doute ses premiers vers, des œuvres de circonstance (sonnet à la gloire de Mazarin, poème sur une rougeole du roi) avec lesquelles il espère capter l'attention et la bienveillance des grands pour obtenir une justification sociale et des pensions. De même que le jeune Marcel Proust aspirera à avoir ses entrées dans le faubourg Saint-Germain, le jeune Racine rêve de sortir de son milieu bourgeois et de fréquenter la société élégante, le bel air. Ses dons littéraires peuvent servir à son élévation ; aussi, malgré les avertissements de Port-Royal, Racine se décide-t-il à devenir écrivain. En septembre 1660, il publie, sans nom d'auteur, à l'occasion du mariage du roi, la Nymphe de la Seine à la Reyne. L'ode plaît à Charles Perrault et surtout à Chapelain, qui s'en souviendra plus tard. Racine connaît aussi des déboires : une tragédie dont on n'a conservé que le titre, Amasie, est refusée par les comédiens du Marais, et une autre l'année suivante (1661) par l'hôtel de Bourgogne. Rebuté par ces insuccès, endetté aussi il part à l'automne pour Uzès chez son oncle maternel, le P. Antoine Sconin, vicaire général et official de l'évêque d'Uzès : il espère obtenir un bénéfice ecclésiastique, état qui ne l'éloignerait pas de la littérature et assurerait sa subsistance, car, sans fortune personnelle, il ne peut attendre que la renommée vienne à lui. « Je lis des vers, je tâche d'en faire », écrit-il d'Uzès à l'abbé Le Vasseur. Si le bénéfice escompté par son oncle le chanoine ne lui échoit pas, il découvre du moins la lumière méditerranéenne et la vivacité des Languedociens : « Pour moi j'espère que l'air du pays me va raffiner de moitié pour peu que j'y demeure, car je vous assure qu'on y est fin et délié plus qu'en aucun lieu du monde. » Il fait de longues lectures, des rêveries plus longues encore, et aussi des poésies. On peut se faire une idée de leur ingéniosité et de leur badinage par la longue lettre à La Fontaine du 4 juillet 1662.

   De retour à Paris, Racine est plus résolu que jamais à faire sa percée, et le plus vite possible. L'engouement pour le théâtre, favorisé par le jeune Louis XIV et sa cour, battant son plein, il se décide à en profiter et à composer des poèmes dramatiques. Comme tous les débutants, il commence par imiter les auteurs les plus en vogue à cette date : Corneille et Quinault. Dans la Thébaïde ou les Frères ennemis, dont le sujet est tiré des Sept contre Thèbes d'Eschyle, il essaie de rivaliser avec Corneille, maître incontesté du genre héroïque et de l'éloquence politique. Point d'amour dans la pièce et une catastrophe des plus sanglantes : Racine s'y guinde un peu et n'obtient qu'un succès d'estime (douze représentations en un mois), bien que la troupe de Molière ait monté la pièce avec soin (20 juin 1664). Le texte paraît la même année, en automne, avec une épître dédicatoire au duc de Saint-Aignan, qui a encouragé Racine dès son ode de la Renommée aux Muses. Avec Alexandre le Grand, Racine se tourne vers Quinault, qui, avant de devenir le librettiste de Lully, triomphait dans des tragédies de style doucereux et galant : le 4 décembre 1665, les comédiens de Molière jouent pour la première fois Alexandre le Grand avec La Grange dans le rôle titulaire et la Du Parc « brillante comme une Diane » dans celui d'Axiane. Cette fois, on reproche à l'auteur de faire la part trop belle à l'amour, de transformer Alexandre en Amadis, en Céladon, mais la pièce, censurée par Corneille, par Saint-Évremond, plaît au roi, au duc d'Orléans, au grand Condé, au duc d'Enghien. Elle paraît en librairie au début de l'année suivante avec une dédicace au roi : « Sire, voici une seconde entreprise qui n'est pas moins hardie que la première. Je ne me contente pas d'avoir mis à la tête de mon ouvrage le nom d'Alexandre, j'y ajoute encore celui de Votre Majesté, c'est-à-dire que j'assemble tout ce que le siècle présent et les siècles passés peuvent fournir de plus grand. » Racine semble ne pas être satisfait de l'interprétation, puisqu'il porte aussitôt sa pièce à l'hôtel de Bourgogne : les « Grands Comédiens » l'affichent le 18 décembre 1665, alors que le Palais-Royal la joue pour la sixième fois. Ce procédé scandalise Molière, qui se brouille pour toujours avec Racine.

   L'amour du théâtre conduit aux liaisons avec les comédiennes : Racine s'éprend de la Du Parc, qui le paie de retour. Désormais, les liens avec Port-Royal se distendent, le jeune dramaturge, enivré de ses succès, entendant bien persévérer dans la voie criminelle du théâtre. Selon les époques, l'Église a plus ou moins toléré les spectacles ; avant que Bossuet ne fulmine contre le théâtre, ce sont les jansénistes qui l'attaquent. Racine, se sentant visé, répond. La rupture avec Port-Royal est consommée.

   De 1664 à 1666, Nicole a publié dix-huit lettres, à l'imitation des Provinciales, où il défend l'« héritage imaginaire » de Jansénius, et, dans les huit dernières, il s'en prend, à travers Desmarets de Saint-Sorlin, aux romans et aux pièces de théâtre : « Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des fidèles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels. » « Mon père se persuada que ces paroles n'avaient été écrites que contre lui », dit Louis Racine. En tout cas, Racine publie en janvier 1666 une Lettre à l'auteur des « Hérésies imaginaires » et des « Deux Visionnaires », où il exerce sa verve sur Port-Royal et ridiculise le discernement de la mère Angélique Arnauld. Avec une méchanceté concertée, il s'en prend aux personnes et ne discute pas sur le fond du problème. Il en appelle au public : a raison celui qui met les rieurs de son côté. Nicole fait répondre deux de ses amis ; Racine leur répond à son tour en mai, mais, sur le conseil de Boileau, ne publie pas la lettre. En mai 1667, il écrit une préface pour une édition de ces deux lettres, qu'il a l'intention de publier réunies, mais Port-Royal fait pression sur Nicolas Vitard et celui-ci sur Racine, si bien que l'affaire n'a pas de suite. Ce qu'on a appelé la « querelle des imaginaires » montre qu'à cette date Racine a trahi la morale de M. Hamon : il vit pour soi. Il a misé sur le monde et gagné son pari. L'amour du théâtre et de la littérature le tient ; l'appétit de considération mondaine et de gloire officielle l'occupe aussi : Racine le déclare tout net à ses anciens maîtres. Le seul principe qu'il admette sert de conclusion à sa première Lettre : « Il faut que chacun suive sa vocation. »

   La sienne n'est pas de se retrancher du monde et de s'exercer dans la solitude à une morale austère. Racine avait figuré sur la première liste, dressée par Chapelain, des gratifications royales accordées aux gens de lettres : en mai 1667, la somme est portée de 600 à 800 livres. D'autre part, le prieuré de Sainte-Pétronille de l'Épinay lui est attribué. Voilà donc assurée son indépendance. Il lui reste à frapper un grand coup : ce sera Andromaque, le 17 novembre 1667, dont le succès ressemble à celui du Cid Désormais, Corneille sait qu'il a un rival. Si ses vieux partisans résistent, la jeune génération, et d'abord le Roi et sa cour, se déclare pour Racine. Après l'héroïsme soutenu de Corneille, ses personnages hors du commun, ses actions complexes et surchargées, sa rhétorique et son style fortement marqués par l'époque de Louis XIII, Racine se dresse comme le champion du réalisme, de la vérité, du naturel, de la simplicité de langage, de tout ce qui constitue les principes de l'école de 1660 et que Boileau recueillera en 1674 dans son Art poétique. Dès Andromaque, il apparaît comme le poète de l'amour, non plus l'amour courtois, idéal et précieux qui a prévalu jusqu'à cette date, mais l'amour instinctif, irrésistible, tout-puissant, passion sans doute trop chargée de faiblesse, comme dit Corneille, mais passion vraie et dont chacun reconnaît la profondeur et la vérité.

   Racine édite sa pièce sans attendre et la dédie à la princesse qui a le plus de puissance sur l'esprit du roi, à Henriette d'Angleterre. Façon détournée de faire sa cour, mais qui ne manque pas de plaire.

La réussite

Alors commence pour le poète une extraordinaire décennie, où il atteindra tous les buts qu'il s'était fixés : réussite littéraire confirmée par sa victoire sur Corneille avec Bérénice (1670) et son entrée à l'Académie française (1673) ; réussite mondaine quand il est nommé historiographe du roi (1677) et qu'il accompagne Louis XIV à Versailles, à Marly, aux armées. Six fois, il suit le monarque dans ses campagnes (février-avril 1678, mai-juillet 1683, mai-juin 1687, mars-avril 1691, mai-juillet 1692, mai-juin 1693), mais il prend peu de notes – Boileau non plus d'ailleurs –, de sorte que l'histoire monumentale du grand roi ne verra jamais le jour.

   

Cette décennie 1667-1677, faste dans l'existence de Racine, nous stupéfie par le nombre, la diversité et l'importance des chefs-d'œuvre, qui vont d'Andromaque à Phèdre. Il y a là de quoi étourdir un esprit rassis et déconcerter une volonté plus inflexible que la sienne, mais Racine suit sa ligne sans écart, sans émoi apparent, et cette fermeté de caractère n'est pas moins extraordinaire que la géniale production de ses chefs-d'œuvre ; elles se fortifient et s'engendrent l'une l'autre. Si Racine n'avait pas eu une nature d'exception, il n'aurait pas produit coup sur coup les tragédies qui font sa gloire.

   

Racine a-t-il composé les Plaideurs (1668) parce que Corneille avait écrit des comédies ou pour provoquer Molière ? Ces trois actes, d'une gaieté amère et désenchantée, manifestent un esprit satirique et méchant qui montre quel redoutable homme de lettres il a dû être avant sa conversion. Racine ne récidivera pas dans le genre comique et, avec Britannicus (13 décembre 1669), il attaque Corneille sur son propre terrain : un sujet romain et la politique. Cependant, il prend garde de donner la précellence à la peinture des caractères et des passions – ambition, égoïsme, luxure, monstruosité –, où il sait qu'il est sans rival. La pièce, d'apparence plus froide qu'Andromaque, n'obtint qu'une approbation mitigée. « Le succès ne répondit pas d'abord à mes espérances », confesse Racine. Ce succès vint ensuite, il ne s'est pas démenti. Claudel admire ce « sévère et sculptural premier acte de Britannicus, où l'on ne trouverait pas une cheville, pas une impropriété, pas un mot de trop, où tout porte le caractère de la nécessité » (Positions et propositions).

   

La légende veut que ce soit Henriette d'Angleterre qui ait institué une sorte de duel entre Corneille et Racine sur le sujet de Bérénice : en fait, on ignore si le concours a été accepté par l'un ou par l'autre. Le premier, fidèle à son système, a composé avec Tite et Bérénice une comédie héroïque où la politique occupe la première place et où une double intrigue complique l'action ; le second a écrit un drame d'amour, une manière d'élégie, a dit Voltaire, où la simplicité d'action va de pair avec l'intensité de l'émotion. Deux conceptions de l'art dramatique s'affrontaient ; les contemporains jugèrent que Racine gagnait le prix, et la postérité a ratifié cette opinion. Bérénice, que la dédicace place sous la protection de Colbert, se défend d'elle-même ; la préface montre assez que l'auteur a pris conscience de son triomphe. Racine se flatte d'avoir su attacher pendant cinq actes ses spectateurs « par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression ». On sait que Titus, devenu empereur, est décidé à se séparer de Bérénice ; quand la tragédie commence, sa résolution est déjà prise, et toute l'action consistera à l'annoncer à la reine de Palestine et à la faire accepter d'elle.

   

La pièce qui excite la plus vive curiosité est Bajazet, tragédie turque (5 janvier 1672). Depuis l'ambassade à Versailles, en décembre 1669, de Soliman Aga, l'Empire ottoman était à la mode. Racine mit à profit le goût de l'exotisme pour présenter un sujet contemporain, qu'il affirmait historique – il cite ses sources – et scrupuleusement observé quant aux mœurs, aux coutumes de la nation turque et à l'histoire des sultans ottomans. Ses adversaires lui reprochèrent de ne pas avoir fait des personnages vraiment turcs ; ce qui nous frappe, au contraire, c'est l'exactitude de son information et la valeur de la couleur locale : succession toujours difficile des sultans, loi du fratricide promulguée par Mehmet II, liquidation des grands vizirs, importance des janissaires et de leurs intrigues, mépris de la mort, valeur de l'amitié et des liens familiaux, idéalisation de l'amour, qu'attestent les poésies de divan. La tragédie alla aux nues (« Bajazet enlève la paille », dit Mme de Sévigné). Le combat à mort que se livrent la sultane Roxane et la princesse Atalide – jouée par la Champmeslé – pour s'assurer de l'amour de Bajazet passionna le public : c'était voir aux prises la ruse avec la férocité, la renarde avec la tigresse.

   

Avec Mithridate (1673), Iphigénie (1674) et Phèdre (1677), Racine revient aux sujets antiques : la grandeur de Rome dans le Proche-Orient pour la première de ces tragédies, l'histoire légendaire de la Grèce pour les deux autres. Il retrouve le drame sacré, où domine la volonté des dieux, où l'humain ne se sépare pas encore du sacré ; il remonte d'Euripide à Eschyle.

   Chez Eschyle comme chez Racine, les forces supérieures à l'homme sont réalisées par les passions humaines. L'acte est le résultat de la pensée, et la pensée le commentaire profond de l'acte. Racine fait sans cesse progresser le drame par la psychologie. Nous n'avons pas d'exposition de caractères ou d'actions, mais des évolutions et des crises. Eschyle, tout proche de la tradition religieuse hellénique, part de notions surhumaines, que Racine, instruit par les jansénistes, retrouve spontanément au fond de l'homme. Racine a conçu la « nature humaine », ce qu'il a cru être sa perversion ou sa pureté prédestinée ; il est allé d'Andromaque à Phèdre, c'est-à-dire de la figure légendaire à l'image mythique, de la veuve d'Hector à la petite-fille du Soleil. Son dernier mot ne pouvait être que Dieu : il le chanta par deux fois, et sur l'ordre de Louis XIV, dans Esther (1689), dans Athalie (1691). L'évolution de son œuvre traduit celle de sa pensée.

Du bonheur des conventions

Racine n'est pas un créateur de système dramatique, un inventeur de formes comme Corneille : il a pris la tragédie dans l'état où elle se trouvait de son temps et s'est soumis à des règles dont il reconnaissait le bien-fondé et qu'il utilisa parce qu'il les sentait en accord avec son génie. Il n'a rien d'un doctrinaire et jamais ne songea, comme son illustre rival, à composer des œuvres comparables aux Discours sur le poème dramatique. Dans ses préfaces, il n'expose pas de théorie ; il se contente de répondre aux attaques de ses ennemis. C'est qu'il accepte sans réserve les règles qui régentent le théâtre depuis 1630 : les fameuses trois unités, les bienséances, la dignité tragique et le bon goût. Il a pourtant préféré à l'invraisemblable vrai de Corneille la vraisemblance et aux intrigues implexes et complexes de ce dernier la simplicité de l'action. Faire quelque chose de rien lui a paru le dernier mot de l'art. Il a fait plus encore : il a utilisé les conventions de la tragédie pour créer un univers clos, tendu, surchauffé, où se déroule avec rigueur la mécanique des passions, où se manifeste dans toute sa dureté la volonté des dieux. Le libre arbitre est un vain mot : nous sommes le jouet de forces qui agissent à notre place, nous sommes damnés ou sauvés malgré nous. C'était prendre le contre-pied de l'éthique cornélienne, qui fait confiance à la volonté, au courage et à la raison de l'homme. Si Phèdre apparaît comme le drame de l'amour par excellence, c'est parce que les décisions, les efforts et les entreprises des principaux personnages se brisent devant les arrêts du Destin et devant Vénus, qui les exécute.

   Racine, envié, discuté, n'a pas joui tranquillement de son triomphe. Chacune de ses pièces fit lever cabales, libelles, parodies et pamphlets, qui témoignèrent à la fois de ses succès et de l'acharnement d'une opposition qui ne désarma pas. À Andromaque répondit la Folle Querelle, une pièce de Subligny (1668), à Britannicus et à Artémise et Poliante une nouvelle de Boursault (1670), à Bérénice la contre-épreuve de Corneille (1670), à Iphigénie celle de Leclerc et de Coras (1675), à Phèdre celle de Pradon (1677), qui suscita une cabale célèbre. Les auteurs envieux, les partisans de Corneille, tous ceux que faisait enrager l'insolente élévation de Racine se sont unis pour abattre celui-ci. Personne ne peut dire qu'ils y soient parvenus, bien qu'après la cabale de Phèdre Racine ait renoncé au théâtre, car aucun document ne nous éclaire sur ses dispositions d'esprit et ses désirs pendant la décennie décisive. Aucune lettre, aucun journal intime pour nous renseigner. Racine lui-même ne s'est pas expliqué sur ce sujet, pas plus qu'il n'a dit à quel point il fut attaché aux deux comédiennes qu'il a aimées : la Du Parc, qui mourut en décembre 1668 (on rapporte qu'il en éprouva un réel chagrin), et la Champmeslé (1642-1698), qu'il fit débuter à l'hôtel de Bourgogne dans le rôle d'Hermione au printemps de 1669. Le poète qui a décrit avec le plus d'acuité douloureuse et de grandeur l'amour jaloux, possessif, violent et morbide sembla avoir partagé paisiblement sa maîtresse avec d'autres amants et avoir toléré son mari, le comédien Champmeslé : une épigramme célèbre de Boileau en témoigne. Ce n'est pas sur lui-même que Racine a étudié les effets et les ravages de l'amour-maladie : son imagination, sa sensibilité, ses dons littéraires ont fait leur office. L'œuvre d'art n'est pas une confidence, mais une expérience où l'artiste doit dépasser ses sentiments et ses idées : c'est là que se manifeste le génie. Racine ne s'engagea dans aucune autre passion que celle de la littérature ; les femmes ne lui ont pas fait perdre la tête. Son fils Louis dira plus tard pour expliquer cette réserve : « À cause de la tendresse de son cœur, il regardait l'amour comme plus dangereux encore pour lui que pour un autre. » Aussi n'est-ce pas ses liaisons ni ses incartades de jeunesse qu'il déplorera une fois converti, mais ses moqueries sur Port-Royal et son oubli de Dieu.

   Ce que nous savons avec certitude, c'est que la Champmeslé, formée par Racine, interprétait à ravir les héroïnes de ses tragédies et modulait selon ses vœux le « chant » racinien. Mme de Sévigné se trompe quand elle assure que Racine écrit des pièces pour la Champmeslé, non pour les siècles à venir ; elle ne se trompe pas quand elle la nomme « la plus merveilleuse comédienne que j'aie jamais vue ». Un recueil anonyme loue la voix agréable de la Champmeslé et déclare que celle-ci sait la conduire avec beaucoup d'art et qu'elle « y donne à propos des inflexions si naturelles qu'il semble qu'elle ait véritablement dans le cœur une passion, qui n'est que dans sa bouche ».

La « conversion »

La charge d'historiographe du roi – que Racine reçut en 1677, conjointement avec Boileau et avec une gratification de 6 000 livres – était incompatible avec la pratique du théâtre et avec la fréquentation des comédiennes : il fallait rompre avec des habitudes chères ou bien renoncer à une dignité inespérée. Selon l'usage, la charge d'historiographe revenait à des gens de qualité : Louis XIV, en choisissant deux bourgeois, surprit la Cour et fit beaucoup de mécontents. Mme de Lafayette et Mme de Sévigné laissent entendre que cette nomination explique à elle seule le mariage de Racine et son éloignement du théâtre ; le poète, ayant déjà atteint la gloire littéraire, n'allait pas laisser échapper la gloire mondaine, qu'il n'avait pas encore et qu'il n'avait cessé de poursuivre depuis la Nymphe de la Seine à la Reyne. Le dégoût provoqué par la cabale de Phèdre, la lassitude d'un genre de vie dont il avait épuisé les plaisirs, l'accusation de la Voisin dans l'Affaire des poisons ne seraient que des circonstances secondaires : cela n'aurait pas suffi à déterminer sa résolution. Racine songeait pourtant à écrire une Iphigénie en Tauride (la Bibliothèque nationale possède le plan du premier acte) et, selon le témoignage de ses deux fils, un Œdipe et une Alceste.

   Si la nomination d'historiographe explique l'abandon du théâtre, entraîne-t-elle la conversion ? Boileau, à qui échut le même honneur, ne modifia pas son genre de vie. C'est ici que se place l'événement le plus discuté de l'existence de Racine, sa conversion. Pour les croyants, point de problème : la grâce de Dieu, si elle ne tombe pas au hasard, vient à son heure. Racine en était arrivé à cette conviction qu'il devait choisir entre Dieu et le théâtre ; Dieu l'a emporté, et Racine est revenu à la religion de son enfance ; il est entré spirituellement à Port-Royal et a essayé de mettre en pratique la prière de M. Hamon : vivre pour Dieu. Mais, pour les indifférents et les sceptiques, un tel revirement fait scandale ; ils l'expliquent par l'opportunisme, la courtisanerie, voire l'hypocrisie. Ils déclarent que Racine adopta délibérément une attitude en conformité avec sa nouvelle position sociale, avec l'évolution des mœurs et de la Cour. Le règne de Mme de Montespan allait bientôt finir, et celui de Mme de Maintenon commencer. Racine, qui a « cultivé » (c'est Boileau qui parle) l'une et l'autre, ne pouvait aider davantage à sa carrière de courtisan qu'en affectant la dévotion. Ils font remarquer que Racine n'interdit jamais la représentation de ses tragédies profanes, qu'il corrigea avec soin les éditions collectives de ses œuvres (1687 et 1697) et qu'il s'entendit à constituer sa fortune, puisqu'en 1696 il acheta pour la somme énorme de 55 000 livres une charge de conseiller-secrétaire du roi. Déjà en 1690, Racine avait obtenu une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre en versant 10 000 livres à la fille du précédent titulaire. Son anoblissement lui valut des armoiries qu'il fit enregistrer : un cygne d'argent becqué et membré de sable sur champ d'azur. En 1695, Louis XIV lui donna l'appartement du marquis de Gesvres au château de Versailles et, honneur suprême, il l'invita à Marly. Les détracteurs de Racine jugent qu'un tel souci des honneurs et des biens temporels ne s'accorde pas avec la dévotion. C'est là un point de vue d'hommes modernes ; ceux qui vivaient sous un monarque de droit divin en jugeaient autrement : à leurs yeux, Racine s'était « converti ».

   Après son mariage avec Catherine de Romanet, une parente de son cousin Nicolas Vitard, en 1677, Racine vécut en bon époux et en bon chrétien. Ses sept enfants crurent tous avoir une vocation religieuse : quatre de ses filles entrèrent dans les ordres ; seule l'aînée se maria. Racine détourna ses fils (dont Louis [1692-1763]) de toute activité littéraire ou artistique et les exhorta à la piété la plus stricte. Il s'efforça de réparer le mal qu'il avait causé à Port-Royal en défendant autant qu'il le pouvait une secte toujours plus menacée, en plaidant sa cause auprès de Mme de Maintenon, enfin en écrivant l'admirable Abrégé de l'histoire de Port-Royal, sa dernière œuvre, dont Raymond Picard dit : « L'extrême humilité de l'écrivain qui s'efface devant la solennité des faits édifiants qu'il rapporte donne au récit une pureté admirable ; on ne saurait pousser plus loin le dépouillement. Chaque phrase a je ne sais quelle intensité contenue, et les événements semblent se dérouler à la lumière éternelle de Dieu. Mais, quand on essaie de rendre compte de ces prestiges du style, on ne trouve qu'une facile transparence et une merveilleuse fluidité. Ce que l'on découvre dans cette prose, ce sont, tout naturellement réunies, des qualités contradictoires : la clarté et la subtilité, la rigueur et l'aisance, la grandeur et la simplicité. » Celles-là même que l'on admire dans son théâtre : le prosateur et le poète dramatique se confondent.

Une tragédie sacrée

Une circonstance imprévue allait permettre à Racine de revenir au théâtre sans contredire à la résolution qu'il avait prise : sujets sacrés, représentations privées, accomplissement d'un souhait de Mme de Maintenon pour Esther, d'un ordre du roi pour Athalie. Quand elle eut fondé, en 1686, la maison de Saint-Cyr, Mme de Maintenon demanda à Boileau et à Racine d'en corriger les constitutions. Elle songea ensuite pour la récréation de ses demoiselles à un « poème moral » qui unît la piété au divertissement et où les passions de l'amour n'eussent point de part. Elle pressentit Racine à ce sujet ; le poète choisit l'histoire d'Esther et, flattant le goût du roi pour l'opéra, il adjoignit à l'action tragique des chœurs, que J.-B. Moreau mit en musique. La pièce fut créée avec un immense succès à Saint-Cyr le 26 janvier 1689 (voir les Souvenirs de Mme de Caylus, qui jouait la Piété, puis Esther). Elle ne fut montée au Théâtre-Français que le 8 mai 1721, avec, dans le rôle titulaire, une actrice idolâtrée du public, Mlle Duclos, avec Baron et Adrienne Lecouvreur. Le parti des dévots reprocha à Mme de Maintenon d'avoir, avec le théâtre, introduit le trouble et les tentations à Saint-Cyr ; aussi Athalie fut-elle donnée le 5 janvier 1691 sans décors et sans costumes particuliers, en présence du roi et de quelques grands seigneurs. La Comédie-Française en fit la création en 1716, avec Mlle Desmares en Athalie et Beaubourg en Joad. La musique des chœurs fut confiée au même musicien, J.-B. Moreau. Athalie est généralement tenue pour le chef-d'œuvre de Racine, comme Polyeucte pour Corneille. Grâce aux chœurs et à la musique, elle se rapprochait de la tragédie grecque ; le sujet, emprunté à la Bible, permettait à l'auteur de rivaliser avec Eschyle et d'atteindre à sa grandeur. Celui-ci reflétait sur la scène la volonté des dieux avec un respect religieux et une émotion sacrée. Racine traduit la volonté de Dieu telle qu'elle s'est manifestée dans le peuple de la Promesse, et la foi du poète dans l'accomplissement des promesses et dans les vues de la Providence divine sur l'humanité donne à sa dernière pièce une grandeur et une universalité que n'avaient pas les tragédies précédentes. Voltaire a écrit qu'« Athalie est peut-être le chef-d'œuvre de l'esprit humain ». Tout drame, en nous ramenant à nous-mêmes et à notre condition, nous ramène à Dieu.

   

Racine ne démentit pas sa piété jusqu'à ses derniers instants. Il avait, par testament, exprimé le désir d'être inhumé à Port-Royal aux pieds de la fosse de M. Hamon. C'était une façon d'exprimer son repentir et la sincérité de ses sentiments religieux. Les quatre Cantiques spirituels qu'il composa pour Saint-Cyr en 1694, admirables par la grâce, le naturel et l'élévation de la pensée, montrent qu'il avait mis tous ses dons au service de Dieu. Un zèle imprudent pour Port-Royal à une époque où la persécution se faisait sentir le brouilla avec Mme de Maintenon et le mit en demi-disgrâce à la Cour. Après avoir souffert d'un abcès au foie, Racine mourut chrétiennement le 21 avril 1699. Louis XIV lui accorda la sépulture à Port-Royal.

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