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Sophocle

Sophocle
Sophocle

Poète tragique grec (Colone, près d'Athènes, entre 496 et 494 avant J.-C.-Athènes 406 avant J.-C.).

Introduction

Pour les modernes, soucieux de découvrir derrière la création poétique l'expérience intime, la vie de Sophocle n'apporte guère de renseignements susceptibles d'éclairer l'œuvre. On sait qu'il naît à Colone, « la blanche Colone, où l'harmonieux rossignol, plus qu'ailleurs, se plaît à chanter, au fond de combes verdoyantes » (Œdipe à Colone, 670-674). Son père, Sophillos, possède plusieurs ateliers pour la fabrication des armes et fait donner une éducation soignée à l'enfant. Élève de Lampros, le plus célèbre musicien du temps, Sophocle est aussi formé par les poètes et les gymnases. Vers 468 avant J.-C., il aborde le théâtre et obtient le prix contre Eschyle. C'est là le prélude aux plus éclatants succès qu'ait connus un poète dramatique : il remporte plus de vingt victoires, sans jamais descendre au-dessous du second rang, et reste jusqu'à la fin de sa longue vie fidèle à la scène.

S'il ne dédaigne pas les activités publiques, Sophocle se comporte comme n'importe quel bon citoyen d'Athènes, sans avoir une compétence éprouvée. On le trouve, en 443 avant J.-C., hellénotame, soit un des dix administrateurs, élus pour un an, du trésor fédéral ; en 440 avant J.-C., pendant l'expédition de Samos, dirigée par Périclès, avec qui il entretient des relations amicales, il est stratège ; il l'est encore en 415 avant J.-C., devant Syracuse, aux côtés de Nicias. En 411 avant J.-C., il siège à Colone parmi les proboules, devenant ainsi l'un des dix commissaires du peuple. Mais peut-être, dans cette carrière d'artiste, la vie politique n'a-t-elle qu'une importance secondaire.

Les biographes anciens vantent la piété, la douceur, la noblesse de caractère du poète tragique. Sophocle a eu le bonheur de vivre à une époque où la gloire d'Athènes brillait de son plus vif éclat ; lui-même est le symbole du plus large épanouissement du génie athénien, tout en apparaissant moins directement lié qu'Eschyle ou Euripide à l'histoire morale de son siècle ; il est, en effet, remarquable qu'Aristophane, dans les Grenouilles, le tienne à l'écart du conflit de générations qui oppose l'ancien combattant de Salamine à l'ami de sophistes.

Les perfectionnements de la technique théâtrale

Sophocle rendit plus brillante la décoration scénique en inventant la toile de fond. Il porta de douze à quinze le nombre des choreutes et donna ainsi plus de majesté aux mouvements du chœur. Surtout, il ajouta un troisième acteur et introduisit le dialogue à trois personnages. Enfin, il renonça à la trilogie liée qui prédominait au temps d'Eschyle, lui substituant la trilogie libre où chaque drame formait un tout se suffisant à soi-même.

Grandeur et misère de l'homme chez Sophocle

Sept drames, sur cent vingt-trois, sont parvenus jusqu'à nous, choisis par les grammairiens au iie s. après J.-C. Aussi, peut-être est-il illusoire de vouloir juger un Sophocle si diminué. Il reste que ces sept pièces ne cessent de toucher par leurs résonances.

Il est, dans Antigone, un stasimon où les vieillards du chœur célèbrent la gloire de l'homme : « Il est bien des merveilles au monde, il n'en est pas de plus grande que l'homme… » (334 sqq).

L'homme serait-il pour Sophocle non seulement le centre du monde, mais l'être le plus achevé de la création ? À cette question, Sophocle, tout au long de ses drames, répond par une longue leçon d'humilité : « C'est une vérité depuis bien longtemps admise chez les hommes qu'on ne peut savoir pour aucun mortel, avant qu'il soit mort, si la vie lui fut douce ou cruelle » (les Trachiniennes, 1-3), et, quelques vers plus loin, on retrouve le même thème de la fragilité de l'existence humaine : « Pour les hommes, rien qui dure, ni la nuit constellée, ni les malheurs, ni la richesse » (idem 132). Ce leitmotiv du sentiment de la précarité de notre vie est partout renouvelé : « Il n'est pas d'existence humaine qui soit si stable que l'on puisse ou s'en satisfaire ou s'en plaindre » (Antigone, 1156-1157). Une idée identique est exprimée dans Œdipe à Colone (1215-1217), Ajax (131-132 ; 1419-1420), Œdipe roi (1529-1530). D'où une première conclusion de Sophocle paraît s'imposer : l'homme n'est-il qu'un néant (Œdipe roi, 1188) ? Même l'amour, celui de Déjanire pour Héraclès (les Trachiniennes), d'Hémon pour Antigone (Antigone), semble impuissant à supplanter les forces destructrices : la vie ne peut compenser la mort.

La mort, approfondissement du moi

On sait que la tragédie grecque est sanglante. Elle l'est peut-être plus encore chez Sophocle. Cette persistance des meurtres et des suicides n'indique-t-elle pas que le dramaturge voit dans la mort autre chose qu'un simple événement et qu'il obéit à une nécessité interne ? La mort ne serait-elle pas le principe moteur de son théâtre, non tant pour justifier l'essence tragique de ses pièces que pour mettre en évidence une idée maîtresse ?

Regardons l'œuvre : chez plusieurs personnages, il est une impossibilité de se voir qui aboutit à leur destruction. Déjanire se tue pour avoir involontairement condamné Héraclès ; Jocaste se pend, incapable de subir sa honte (Œdipe roi) ; Eurydice se frappe, bouleversée par le suicide de son fils Hémon (Antigone). Chez ces êtres, la mort est l'issue ultime qui leur évite une existence devenue insupportable. Nous sommes là dans l'humanité moyenne, et en présence de femmes qui ne peuvent plus vivre : elles choisissent leur propre fin pour ne plus être. Allons plus loin. Chez d'autres héros sophocléens, au contraire, la recherche de la mort infléchit leur vie : l'anéantissement est conçu comme la révélation de soi-même ; ces personnages absolus et entiers vont au bout d'eux-mêmes pour savoir ce qu'ils sont, pour prendre toute leur ampleur, pour inconsciemment découvrir l'« être » derrière le « paraître ». C'est l'exemple type d'Antigone : Antigone, « saintement criminelle » (74), une « folle » (496), choisit la mort. « Mourir avant l'heure, je le dis bien haut, c'est tout profit » (461-462), « Mon choix, c'est la mort » (555), s'écrie-t-elle, refusant que sa sœur Chrysothémis partage son sort, parce qu'elle n'en est pas digne. Peut-on parler de fanatisme ? Le mot tombe à faux. Antigone aura ses faiblesses : elle sera un instant la proie du désir d'échapper au destin qu'elle a choisi (« Ô tombeau, chambre nuptiale ! Retraite souterraine, ma prison à jamais… ! » (891 sqq). Au fond, si inhumaine qu'elle paraisse, Antigone n'a qu'un but : dépouiller le personnage factice qu'elle croit jouer pour s'accomplir dans le néant par le biais d'un acte héroïque. Cette incapacité d'accepter l'existence est le plus parfait témoignage de sa volonté d'être en échappant aux contraintes temporelles. Disons aussi que si Antigone oppose à Créon les raisons du cœur à celles de l'État, c'est moins pour légitimer les lois humaines que pour justifier son appétit du néant révélateur de l'être.

Un goût semblable de la mort s'empare d'autres héros de ce théâtre. Dans Ajax, la progression est nette. D'abord, Ajax semble vouloir sa fin pour fuir le déshonneur (« Ou vivre noblement ou noblement périr, voilà la règle pour qui est de bon sang », 478-479). Puis sa soif de l'anéantissement se dessine : « Ne rien sentir, voilà, voilà le temps le plus doux de la vie » (554), et il prend sa résolution : « Peut-être apprendrez-vous qu'en dépit du malheur dont pour l'instant je souffre, j'ai enfin trouvé le salut » (691-692). Et juste avant qu'il ne se transperce de son épée, c'est sa célèbre invocation : « Ô mort, ô mort, voici l'heure, viens, jette un regard sur moi, mais toi, du moins, là-bas, je pourrai te parler encore, tu seras toujours près de moi » (854-855). Dans les Trachiniennes, Héraclès, brûlé par la tunique du centaure Nessos envoyée par Déjanire, ordonne à son fils Hyllos de le porter sur le bûcher du mont Œta. Car Zeus « m'a déclaré qu'à cette date même, à l'heure où nous sommes, je verrai s'achever les malheurs qui m'accablent. Je m'imaginais donc un heureux avenir, quand il ne s'agissait, je le sais, que de ma mort : les morts seuls sont exempts de peine » (1170-1173). Philoctète se plie-t-il à un autre désir d'une mort salutaire et libératrice, parce qu'elle affranchit l'être et le sauve, quand il résiste à Ulysse et à Néoptolème, préférant l'exil et la solitude dans son île de Lemnos, tel un « mort chez les vivants » (Philoctète, 1018) ? « Mon cœur veut la mort, s'exclame-t-il, la mort tout de suite ! » (idem, 1208).

Dissolution de l'être

Ajax, Héraclès, Philoctète, ces « solitaires révoltés » choisissent leur destin. L'être qu'ils cherchent fébrilement, la mort seule leur permettra de le trouver. Œdipe, dans Œdipe roi, suit le chemin inverse : il mène l'enquête pour savoir qui est le meurtrier de Laïos ; il découvre peu à peu que l'assassin, c'est lui, et qu'il a épousé sa propre mère, Jocaste. Il y a donc une dissolution de son moi dans cette quête avide de la vérité. Quand celle-ci éclate au jour, quand Œdipe prend conscience de ce qu'il est, il se crève les yeux pour ne plus voir, mais aussi pour ne plus se voir (« Ah ! lumière du jour, que je te voie ici pour la dernière fois… », 1183). La mort lui est impossible : « De quels yeux, descendu aux Enfers, eussé-je pu, si j'y voyais, regarder mon père et ma pauvre mère… ? » (1371 sqq). L'infortuné voudrait pouvoir « verrouiller » son « propre corps » (1388), « car il est doux de perdre la conscience de ses malheurs » (1390). Mais il sait que « ni la maladie ni rien d'autre au monde ne peuvent [le] détruire » (1455-1456).

Plaçons-nous du côté des criminels de ce théâtre. Électre, d'abord, même si sa cause est juste. Le personnage reste dans l'ombre. Cette jeune fille est toute tendue dans la volonté de tuer sa mère Clytemnestre. Apparemment, il n'y a pas d'équivoque : Électre sait ce qu'elle veut et s'y emploie de toutes ses forces. Il n'est toutefois pas déraisonnable de penser qu'une fois Clytemnestre abattue, Électre perdra peut-être sa raison de vivre, la haine, principe même de sa vie, s'étant évanouie. On imagine mal chez Sophocle une Électre se mariant, comme le fait l'Électre d'Euripide, et ayant une existence comparable à celle de toutes les femmes de son âge. Sophocle ne nous dit rien de ce qu'elle devient : tant il est vrai que le personnage n'a plus de raison d'être, et il n'est plus. Plus encore, Créon, dans Antigone, n'est-il pas lui aussi un condamné ? Il est l'homme qui détient la puissance, mais qui n'est pas capable de remettre en cause la vérité qu'il croit posséder, de faire surgir la conscience derrière l'apparence. Cela, jusqu'à ce que l'événement se produise dans toute sa force brutale (la mort d'Hémon et celle d'Eurydice). Ce sera alors pour constater son néant : « Je n'existe plus désormais » (1325) ; il est devenu, suivant le mot du messager, un « cadavre qui marche » (1167). Créon représente le refus de l'individu de se connaître, et, lorsqu'il meurt pour le monde et à ses propres yeux, ce n'est qu'à ce moment qu'il s'étoffe et sans doute grandit.

Lumière de Sophocle

En face de ces condamnés, il est heureusement chez Sophocle des êtres qui ont réussi à prendre pleine mesure d'eux-mêmes. Ainsi Thésée (Œdipe à Colone), ainsi, à un degré moindre, Teucros (Ajax). Thésée représente le pouvoir établi, mais juste, l'humanité apaisée. Teucros symbolise la piété fraternelle, puisque, tout comme Antigone, il réclame pour son frère des honneurs funèbres. Un autre personnage est à l'abri des vicissitudes de l'existence, pas plus asservi à la vie qu'à la mort : c'est le devin Tirésias, qui, chez les tragiques grecs, exprime la vérité. Il apparaît dans Antigone et dans Œdipe roi. Il est situé hors du temps, lui qui, aveugle, a le pouvoir de voir ce que les autres ne peuvent voir. Dans Antigone, il fait comprendre à Créon qu'il a le « pied sur le tranchant de son destin » (996). Créon l'insulte et, dans sa démence, refuse de le croire. Pourtant Tirésias lui indique clairement le gouffre qui s'ouvre devant lui. De même, il déclare à Œdipe, qui le menace : « En moi vit la force du vrai » (Œdipe roi, 356). Il presse ce dernier, qui ne veut pas penser un instant qu'il est le meurtrier de son père : « Tu me reproches d'être aveugle ; mais toi, toi qui vois, comment ne vois-tu pas à quel point de misère tu te trouves à cette heure ? » (idem, 412-414). L'aveugle Tirésias est le seul qui sache voir.

Mais des questions se posent : Sophocle conçoit-il vraiment, ainsi qu'il l'a dit, l'homme comme un néant ? Peut-on parler d'un pessimisme foncier de l'œuvre subsistante ? À quoi bon, en effet, ces sanglots, ces gémissements, ces meurtres, ces suicides ? La mort serait-elle le principe directeur de son théâtre, l'ultime et nécessaire issue ? N'y aurait-il jamais un rayon de lumière pour éclairer ces abîmes ? On ne cesse de dire que Sophocle fut un « homme heureux » : aussi, comment concilier cette vie avec une expression littéraire aussi atroce ? Et pourtant, nous avons une réponse avec Œdipe à Colone, avec cette dernière pièce du poète, la plus apaisante, bien qu'elle soit bâtie encore sur le thème de la mort.

La tragédie, en effet, se présente comme le testament spirituel de Sophocle, quelles que soient les péripéties du drame, par exemple les heurts où s'affrontent Œdipe, Créon, puis Polynice. Toute l'action tourne autour du malheureux banni. L'enjeu du débat, c'est le corps d'Œdipe, qui permettra au pays qui le conservera de s'assurer la prospérité. Autrement dit, la mort, celle du héros, est une fois de plus en cause : mais Œdipe mourra et léguera son cadavre pour que d'autres puissent vivre. La mort devient ainsi fécondante, puisque du néant sortira la vie.

L'ŒUVRE DE SOPHOCLE

Introduction

Sophocle aurait écrit cent vingt-trois drames. La chronologie de sept tragédies parvenues jusqu'à nous, outre les quatre cents vers du drame satyrique les Limiers retrouvés sur un papyrus égyptien, est imprécise. On adopte généralement l'ordre suivant.

Ajax (vers 450 avant J.-C.)

Ajax, qui n'a pas obtenu les armes d'Achille, massacre dans une crise de folie le bétail de l'armée grecque. Revenu à la raison, il se transperce de son épée.

Antigone (vers 442 avant J.-C.)

Antigone rend les honneurs funèbres à son frère Polynice, malgré l'interdiction de Créon, maître de Thèbes. Pour n'avoir pas respecté la loi, la jeune fille est murée vivante. Troublé par les avertissements du devin Tirésias, Créon revient trop tard sur sa décision et est puni par la mort de son fils Hémon, fiancé d'Antigone, et par celle de son épouse, Eurydice.

Œdipe roi (après 430 avant J.-C.)

Thèbes, ravagée par la peste, doit être purifiée par le châtiment de celui qui la souille et qui a tué le roi Laïos. Œdipe, qui a épousé Jocaste, veuve de ce prince, ordonne une enquête. Il découvre peu à peu que le coupable, c'est lui-même : il a tué son père et s'est uni à sa mère. De honte, Jocaste se pend, et Œdipe, après s'être crevé les yeux, maudit sa destinée.

Électre (vers 425 avant J.-C.)

Venu venger son père, Agamemnon, Oreste fait annoncer sa mort à Clytemnestre et à Égisthe. Abusée comme eux, Électre pleure la mort de son frère jusqu'à ce qu'il se fasse reconnaître, et tous deux s'érigent en justiciers.

Les Trachiniennes (entre 420 et 410 avant J.-C.)

Déjanire envoie la tunique empoisonnée, donnée par le centaure Nessos, à Héraclès, qui s'est épris d'Iole. Le héros, en proie à d'horribles souffrances, supplie les siens de le porter sur un bûcher du mont Œta.

Philoctète (409 avant J.-C.)

Ulysse et Néoptolème, le fils d'Achille, vont ravir à Philoctète, abandonné par les Grecs dans l'île de Lemnos, l'arc et les flèches d'Héraclès qui permettront de prendre Troie. Par ruse, Néoptolème s'en empare, mais, pris de remords, rend les armes à Philoctète. Héraclès ordonne alors à ce dernier d'obéir aux deux Grecs.

Œdipe à Colone (jouée en 401 avant J.-C.)

Guidé par sa fille Antigone, Œdipe aveugle arrive en Attique, en face d'un bois de Colone consacré aux Euménides, et demande asile au roi Thésée. En échange, il léguera son corps à Athènes, protégeant la cité contre toute invasion. Après avoir écarté Créon et maudit son fils Polynice, venus demander son concours, il disparaît dans les profondeurs du bois sacré.