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Louis XV

Louis XV

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Louis XV

(Versailles 1710-Versailles 1774), roi de France (1715-1774).

La Régence (1715-1723)

Le 1er septembre 1715, Louis XIV meurt. Son arrière-petit-fils lui succède, c'est un enfant de cinq ans. Son aïeul a tout prévu pour que l'interrègne ne soit pas une période de troubles. Philippe, duc d'Orléans, neveu du feu roi, devient régent. Mais ce bel homme de quarante et un ans est un indolent et un débauché ; Louis XIV le savait intelligent, il se méfiait suffisamment de lui pour limiter son pouvoir à la présidence d'un conseil dont il ne choisira pas les membres. À côté de lui, il y aura Louis Auguste de Bourbon, duc du Maine (1670-1736). Ce bâtard royal, dont Mme de Montespan est la mère, vient d'être légitimé quelques mois auparavant. Le testament de Louis XIV lui confie la garde du jeune roi et la direction de la maison militaire.

   Mais le Régent veut gouverner comme il l'entend. Il fait casser l'acte royal par le parlement. Le roi mort ne peut lier le vif, c'est coutume admise en France depuis des siècles. Mais le faire dire par une cour de justice aux prétentions politiques, c'est permettre dans l'avenir une opposition dont le roi défunt avait su se débarrasser.

   En février 1723, Louis XV est majeur ; en août, le cardinal Dubois meurt, suivi peu de temps après par le duc d'Orléans (décembre 1723).

   Le Régent a défait une partie de l'œuvre de Louis XIV. Mais n'a-t-il pas abandonné des miettes de l'héritage pour conserver l'essentiel : le renforcement de l'unité française et le sens de l'État ?

Le gouvernement du cardinal Fleury (1726-1743)

Pendant trois ans, de 1723 à 1726, le gouvernement est aux mains d'un Condé, que le système a enrichi. C'est Louis Henri de Condé, duc de Bourbon (1692-1740), que le cardinal Fleury (1653-1743) a conseillé au roi. Mais derrière le duc, c'est la finance qui règne avec Étienne Berthelot de Pléneuf, père de la maîtresse du Premier ministre, la marquise de Prie (1698-1727), et le banquier Joseph Pâris-Duverney (1684-1770).

   Des mutations monétaires, un impôt nouveau (le cinquantième) sur les biens-fonds que l'on ne peut lever, des hausses de prix que l'on s'efforce de juguler à coups de taxations, et une milice qui, ressuscitée en vue d'une guerre éventuelle, mécontente le paysan, autant de malencontreuses mesures.

   Avant de disparaître dans la trappe ouverte par Fleury, le duc de Bourbon et sa maîtresse marient le roi (1725). L'épousée est Marie Leszczyńska (1703-1768). Elle a sept ans de plus que le roi, elle est humble et pauvre ; son père est un roi détrôné de Pologne. Mais le Premier ministre est opposé à l'Espagne, vers laquelle il renvoie l'infante Marie-Anne Victoire, un moment la fiancée du jeune roi ; quant à la maîtresse, elle espère par la jeune mariée manœuvrer l'époux royal. Fleury intervient, fait renvoyer le duc, exiler la marquise de Prie et humilier la jeune reine qui les soutient.

   En 1726, le roi n'a que seize ans ; le cardinal prend en main les affaires du royaume ; il a soixante-treize ans. Ce fils de receveur de décimes qui a su par sa complaisance capter et retenir l'amitié de son royal élève va jusqu'à sa mort, en 1743, diriger l'État. Deux mots définissent sa politique : ordre et paix. Il sera, dans sa tâche, secondé par une équipe gouvernementale excellente. Constituée par des nobles de robe plus que par des nobles d'épée, elle comprend Henri François d'Aguesseau (1668-1751), chancelier de France, Michel Le Peletier des Forts (1675-1740), contrôleur général des Finances (1726-1730), ou Philibert Orry (1689-1747), qui lui succède (1730-1745), les ministres de la Guerre Le Blanc (1726-1728), Angervilliers (1728-1740) et Breteuil (1741-1743). Le compte de Maurepas (1701-1781) tient la Marine et la Maison du roi. En province, un groupe de brillants intendants seconde l'action gouvernementale ; parmi eux se détache la figure d'un Trudaine (1703-1769).

   Ce gouvernement « réparateur » sous un « ministre modérateur » (H. Méthivier) s'inscrit dans une période économique particulièrement favorable. Avec la découverte de nouvelles mines de métaux précieux en Amérique, c'est, dans tous les domaines, les prix qui montent de nouveau et les affaires qui reprennent. L'État aide et gêne tout à la fois cette reprise ; il n'en bénéficie pas, et le spectacle commence d'un État pauvre dans une France riche. Pourtant, grâce aux efforts d'Orry, le budget sera, en 1738, en équilibre. Cette prouesse est réalisée en augmentant le bail de la Ferme générale reconstituée en 1726 et en haussant le « don gratuit » de l'Église ; mais l'instauration d'un impôt égalitaire sur les revenus se heurte à l'opposition toujours victorieuse des privilégiés.

   Si l'État contribue à la prospérité qui s'amorce, c'est d'abord par la stabilité monétaire que réalise en 1726 Le Peletier des Forts. La rénovation du système routier, sensible dans le paysage, est le second concours de l'État. Le corps des Ponts et Chaussées encadre la main-d'œuvre fournie par chaque paroisse et contrôlée par l'intendant. La France aura ainsi le meilleur réseau routier d'Europe.

   Enfin, Orry et le Bureau du commerce soutiennent le grand commerce maritime. La France peut de nouveau rivaliser avec l'Angleterre, elle arme 5 300 bateaux que montent 42 000 marins. Ces navires partent surtout en direction de l'Afrique et de l'Amérique : verroterie et quincaillerie s'échangent contre le « bois d'ébène » ; l'esclave, vêtu de toiles normandes, sortira du sol de Saint-Domingue la canne qui, transformée en sucre et en rhum, enrichira les ports atlantiques.

   Mais l'État, en même temps, freine l'expansion. La tradition colbertiste se perpétue. Toutes les fabrications sont jusque dans le moindre détail objets de réglementation. Si les compagnons ou les maîtres artisans sont maintenus dans la dure sujétion du marchand fabricant qui, grâce au pouvoir royal, brise les grèves insurrectionnelles (Lyon, 1744), les innovations industrielles sont paralysées.

   La France du négoce attire l'intérêt de l'historien moderne. Elle a pour l'homme du XVIIIe s. une moindre importance que les questions de la foi. Rien n'est plus faux que d'identifier cette France de la première moitié du siècle à Voltaire. L'école historique formée par Gabriel Le Bras (1891-1970) l'a démontré : la masse des Français reste profondément attachée à la religion catholique. Et ce n'est pas vrai seulement du monde paysan, mais aussi des élites bourgeoises ou aristocratiques. Dans leurs bibliothèques le Spectacle de la nature (1732) en neuf volumes de l'abbé Pluche (1688-1761) s'y rencontre plus fréquemment que l'ouvrage philosophique.

   La grande affaire, dans ce domaine, c'est encore l'acceptation ou le refus de la bulle Unigenitus, pape Clément XI, tournée contre les jansénistes. Encore ne faut-il pas se laisser influencer par les doctes manuels d'histoire religieuse : pour plus de 90 % des Français, c'est là une question qui n'effleure pas la conscience. Des exaltés qui, au cimetière Saint-Médard, entrent en convulsion sur la tombe du diacre François de Pâris (?-1727), ne représentent qu'une frange citadine. Mais question religieuse et affaire politique sont intimement liées, et l'historien décèle sous ce qui n'est pour quelques-uns qu'une mode la traduction d'aspirations profondes. Pour certains curés, la question janséniste et l'opposition à la bulle pontificale imposée par le pouvoir royal (1730), c'est la possibilité de renouer avec le courant richériste qui, dans l'Église, contestait le pouvoir de l'évêque au profit des prêtres. Enfin, à un autre niveau, le rejet de la bulle est un moyen d'affirmer « les libertés » des Français, face au pouvoir spirituel et au pouvoir temporel. Gallicanisme et jansénisme seront pour maint parlementaire des justifications à leur désir de s'affirmer comme représentant le peuple face au pouvoir royal. Mais le « pouvoir de faire les lois dans tous les domaines est réservé au roi » (chancelier d'Aguesseau), et le parlement, après lit de justice et exil de 139 de ses membres en 1732, acceptera de ne veiller qu'à leur exécution. À travers l'affaire janséniste, les parlementaires, ces privilégiés, auront joué à bon compte « les sénateurs romains » face à l'arbitraire royal. La petite guerre des aristocrates contre le pouvoir royal se répétera souvent.

   Pendant ce temps-là, d'autres Français défendent avec héroïsme leur liberté de conscience. Les protestants continuent d'être persécutés, envoyés aux galères, emprisonnés à Bordeaux, ou à Agde, ou dans la tour de Constance d'Aigues-Mortes.

   À l'extérieur, la prudence de Fleury maintient la paix avec l'Angleterre. S'il intervient dans la guerre de la Succession de Pologne (1733) et lutte contre l'Autriche, il en tire bénéfice pour le royaume : par le traité de Vienne (1738), le duc François de Lorraine, époux de Marie-Thérèse d'Autriche, cède la Lorraine à Stanislas, père de Marie Leszczyńska. À sa mort, elle reviendra à la France. En échange, la France reconnaît l'autorité du duc François sur la Toscane.

Les essais de réforme (1743-1774)

À la mort de Fleury, le roi décide de gouverner sans Premier ministre. À trente-trois ans, il est dans la force de l'âge et a conservé la beauté de sa jeunesse. Les contemporains, tel François Vincent Toussaint (vers 1715-1772), se plaisent à décrire « la taille avantageuse, la jambe parfaitement bien faite, l'air noble, les yeux grands, le regard plus doux que fier » du monarque. De tempérament délicat, il s'est fortifié au point de soutenir à la chasse comme à la guerre les plus grandes fatigues. « Sa dignité tempérée par la grâce qui lui était naturelle faisait que l'on reconnaissait en lui l'homme né pour plaire aux Français et pour les gouverner » (comte de Saint-Priest).

   Mais l'homme manque de caractère. Indolent, il fait son métier de roi à contrecœur et abandonne le plus souvent le gouvernement à ses ministres, qui, chacun dans son département, sont les maîtres des affaires. Il n'est pourtant pas ce « roi fainéant », indifférent aux intérêts de l'État que des historiens à la suite des pamphlétaires du siècle ont stigmatisé. Il sait à l'occasion surmonter son aversion du travail prolongé et la défiance qu'il a de lui-même. Mais le roi aime l'intrigue et joue de l'inquiétude que ses brusques interventions produisent dans l'âme de ses ministres. En même temps qu'elles révèlent le vide habituel du trône, ces interventions contrarient souvent les politiques entreprises sans jamais leur donner cette unité de direction nécessaire à la bonne marche de l'État.

   Puis le roi retrouve le « bourreau familier de sa lente existence » : l'ennui. « Ne croirait-on pas, écrivent à ce sujet les Goncourt, qu'il assiste à son règne comme à une cérémonie solennelle, fatale et insupportable ou plutôt comme à une mauvaise pièce ? » « Une femme saura le distraire : c'est dame Le Normant d'Etiolles, née Poisson, qui deviendra marquise de Pompadour. Svelte, souple, élégante, elle a un visage à l'ovale parfait, des yeux dont la couleur incertaine enchante, une bouche charmante et la plus belle peau du monde » (Le Roy, lieutenant des chasses de Versailles). Bourgeoise, elle a reçu une éducation qui en fait une excellente animatrice de salon. Elle sait attirer les plus beaux esprits de son temps et reçoit Quesnay, Montesquieu ou Rousseau. D'Alembert et Voltaire sont ses amis et elle protège l'œuvre de combat entreprise par les philosophes du siècle : l'Encyclopédie. Mécène, elle fait travailler Gabriel, Boucher ou Quentin de La Tour. Mais elle s'immisce aussi dans les affaires politiques ; elle aide la carrière de qui la sert, elle fait renvoyer qui lui déplaît, tels Orry en 1745 ou Maurepas en 1749. En fait, derrière elle, c'est encore le monde de la finance dont elle tire ses origines qui cherche à contrôler un gouvernement de plus en plus discrédité.

   Ce gouvernement « à la turque », où le pouvoir est « dilué » (H. Méthivier), est attaqué par les élites, bourgeoise et nobiliaire. Celles-ci jouent de leur clientèle pour ternir l'image du souverain. Louis le Bien-Aimé pour qui la France entière pria lorsque la maladie manqua le terrasser (1744) devient Louis le Mal-Aimé que les publicistes brocardent. En 1751, on trouve ainsi répandues dans les rues de Paris de petites cartes où il y a : « Rasez le roi et pendez la Pompadour. » Mais Louis XV n'est qu'un des principaux acteurs d'un drame dont il n'est pas le responsable et qui tient à la crise de la société.

   La phase de prospérité amorcée vers 1730 continue durant cette dernière partie du règne. Cette richesse se voit sur les marchés, où le grain récolté en abondance se vend bien auprès d'une population en nette augmentation. Elle se lit dans le livre de comptes du marchand fabricant qui fait travailler activement le monde traditionnel de l'échoppe et de la boutique, mais commence aussi à s'intéresser au progrès technique et à la création des premières usines modernes. Plus encore, c'est sur les quais des ports atlantiques où la foule des portefaix, des marins, des brassiers ou des commis d'armateurs ou de négociants s'affaire que l'on peut juger de l'enrichissement de la France.

   Mais cette prospérité est inégalement répartie. À la campagne, où les progrès restent très lents, le « coq de village », à la fois propriétaire et fermier, s'enrichit, car il est détendeur d'un surplus de grain qu'il vend sur un marché en hausse. Au contraire, le petit paysan, une fois payés au seigneur et au roi les impôts, n'a qu'un mince profit et connaît certaines années (1747-1748) la disette. Si le journalier et l'artisan des villes voient leur salaire nominal s'élever pendant tout le siècle, il arrive aussi souvent que celui-ci ne soit pas en rapport avec la flambée des prix. Cette dernière est d'ailleurs en partie le fait des lourds impôts, d'où la fraude et le banditisme illustré par Louis Mandrin (1724-1755).

   La noblesse profite elle aussi moins que la bourgeoisie. Des études récentes ont certes montré que certains de ses membres participent pendant tout le siècle aux entreprises des armateurs et des industriels, mais la fortune de l'ordre est en majeure partie constituée par des biens fonciers qui rapportent moins que le commerce ou l'« industrie ». Il en résulte un appauvrissement relatif de la noblesse et la constitution d'une « plèbe nobiliaire ». Riches ou pauvres, les nobles ont en commun de s'accrocher à leurs privilèges, qui leur assurent de conserver dans un monde en mutation la prééminence sociale. Par l'intermédiaire des nobles de robe – Montesquieu est l'un d'entre eux –, ils agiront contre toute tentative de réforme royale qui les mettrait au rang de la bourgeoisie. Sous couvert de défendre la liberté de la nation tout entière, ils ne se battent que pour leurs privilèges, qu'ils appellent « libertés ».

   La bourgeoisie forme une « classe matérielle et mentale » ; elle a atteint sa majorité économique, mais elle reste dans la cité française une mineure. Elle en souffre et commence à contester l'ordre social établi. Elle apprend d'ailleurs à le faire en côtoyant les nobles. Il en est qui l'acceptent dans leur salon, la fréquentent dans les sociétés de pensée, et plus rarement dans les loges maçonniques. Mais jamais la noblesse n'oublie de faire sentir à la bourgeoisie la distance qui les sépare. Porte-parole de la classe sociale tout entière, les bourgeois « à talents » constituent en empruntant parfois à la pensée nobiliaire (la théorie de la séparation des pouvoirs de Montesquieu) une idéologie qui sape les bases du régime. On trouve, chez ces partisans des « lumières », la confiance absolue dans la force de la Raison. C'est l'époque où on lit le premier tome de l'Histoire naturelle de Buffon, où l'on se passionne aux découvertes des explorateurs tels que le Canadien La Vérendrye (1685-1749) en Amérique du Nord, Michel Adanson (1727-1806) au Sénégal, ou Bougainville et Lapérouse en Océanie, et où tous ceux qui se piquent d'appartenir à l'élite constituent des cabinets de science ou courent aux expériences électriques de l'abbé Nollet (1700-1770). Par sa raison, l'homme peut pénétrer les mystères de la nature et transformer le monde pour le plus grand bénéfice de l'homme. Appliquée à l'étude des sociétés humaines, la raison peut découvrir l'ordre social voulu par Dieu pour sa créature. L'homme a reçu de lui des droits naturels.

   C'est d'abord la liberté ; liberté individuelle, face à l'arbitraire du gouvernement, et l'influence anglaise est ici particulièrement sensible. Liberté aussi de posséder et de disposer pleinement de ses biens, et ce concept nouveau de propriété s'oppose à celui de l'Ancien Régime, « féodal ». Égalité enfin, mais non pas l'égalité absolue « qui est une chimère », mais « égalité naturelle ou morale » qui doit permettre à la classe des propriétaires de diriger ensemble les affaires de la cité. Ces droits naturels, retrouvés et établis, permettront de régénérer une société dont les membres vivant dans la fraternité connaîtront le bonheur. Mais celui-ci est-il possible sans une intervention de l'État que la haute bourgeoisie, avec les libéraux de l'école physiocratique, rejette ? Les petits-bourgeois et l'élite des masses populaires urbaines menacés par l'évolution capitaliste sont quant à eux plus proches de Rousseau. Comme lui, ils prônent une société de petits producteurs libres et égaux ; associés par un pacte, ils maintiendront leur souveraineté mais aussi l'égalité des jouissances. Parmi eux, comme parmi l'élite noble et bourgeoise, apparaît une désaffection qui n'est pas athéisme à l'égard de la religion révélée. Une telle attitude a des répercussions sur le plan politique, puisque la royauté se veut de droit divin.

   La montée bourgeoise qui agite tout le siècle rend nécessaire une réforme de structure. La monarchie s'y emploie, d'autant qu'elle est indispensable à sa survie. Faute d'un prélèvement sur toutes les fortunes et donc de l'établissement d'une certaine égalité, la royauté ne peut échapper à la crise financière qui la rend encore plus prisonnière d'une aristocratie égoïste.

   La guerre de la Succession d'Autriche (1740-1748) a coûté cher. Elle n'a rien rapporté ; à la stupéfaction de l'Europe, le roi n'a rien exigé de l'Autriche après une guerre victorieuse (Fontenoy, 1745) et a rendu au traité d'Aix-la-Chapelle toutes ses conquêtes. Pour juguler la crise financière, Jean-Baptiste de Machault d'Arnouville institue le vingtième (édit de Marly, 1749). Il s'agit d'une taxe de 5 % sur tous les revenus. Les privilégiés déclarent « la guerre de l'impôt ». Par l'entremise des états provinciaux, de l'assemblée du clergé et plus encore des parlements, qui prétendent former « un seul et unique corps », ils cherchent à contrôler le pouvoir royal. Les parlementaires se servent même des querelles qui opposent la hiérarchie catholique aux jansénistes pour faire au roi des remontrances (affaire des billets de confession, 1752-1753). L'agitation est à son comble quand Robert François Damiens (1715-1757), un déséquilibré, blesse le roi d'un coup de canif (1757). Machault recommande au roi de renvoyer Mme de Pompadour pour détourner sur elle et enrayer le mécontentement. C'est elle qui l'emporte, et le contrôleur général des Finances doit se retirer. Mais le roi vient de perdre devant la noblesse la guerre de l'impôt. Le vingtième, dénaturé, retombera sur les membres les plus pauvres du tiers état, et son produit sera presque nul. Dans le même temps, la monarchie subit à l'extérieur des revers qui amoindrissent son prestige. Engagée au côté de l'Autriche dans une guerre contre la Prusse (guerre de Sept Ans, 1756-1763), elle voit ses armées battues à Rossbach, le 5 novembre 1757. La défaite, véritable « Sedan » du XVIIIe s. (A. Corvisier), marquera pour longtemps les esprits.

   De 1758 à 1770, le duc de Choiseul dirige la politique de la France. La Pompadour est morte en 1764, et le duc a été nommé secrétaire d'État aux Affaires étrangères, puis ministre de la Guerre et de la Marine. Il a à rétablir la position de la France dans le monde, et notamment contre l'Angleterre, qui, au traité de Paris (1763), lui a ravi l'Inde et le Canada. En 1766, Choiseul procède au rattachement de la Lorraine et achète en 1768 la Corse aux Génois. Il réorganise l'armée et la marine, et crée à Lorient un port militaire. Son attitude face aux privilégiés est moins heureuse. Les projets de réforme fiscale agitent de nouveau les parlementaires. Ceux de Rouen, en 1760, affirment qu'il est de l'essence de la loi d'être acceptée et que le droit d'accepter est le droit de la nation. « Ce droit subsiste encore malgré les efforts conjugués des passions intéressées à l'anéantir. Exercé pendant l'intervalle des états par ceux que la nation regarde comme dépositaires de la législation (c'est-à-dire les parlementaires), ce droit sacré est imprescriptible. » Pour mieux combattre l'absolutisme royal, les parlementaires font cause commune avec les philosophes et imposent à Louis XV la suppression de la Compagnie de Jésus, à l'occasion du procès La Valette (1764). Ils soutiennent la réforme municipale (édit d'août 1764) qui fixe la représentation de chaque ordre au sein des administrations des villes. Ils acceptent la politique de libéralisme économique poursuivie par le secrétaire d'État et physiocrate Henri Léonard Bertin (1720-1792).

   Comme les économistes de cette école, celui-ci est persuadé que la principale richesse vient de la terre et qu'il faut aider les propriétaires à accroître la production par la fixation du juste prix. Celui-ci ne peut être obtenu que par la liberté du commerce, d'où, entre autres, les ordonnances de 1763 et de 1764 sur le commerce du blé. En même temps, il s'attache à assouplir la réglementation industrielle et à anéantir le monopole de la Compagnie des Indes (1769).

   Mais, lorsque Bertin, devenu contrôleur général des Finances (1759), tente d'augmenter les impôts pesant sur tous, l'opposition parlementaire apparaît de nouveau. Elle se transforme en véritable révolte à l'occasion de l'affaire de Bretagne. En 1765, le duc d'Aiguillon (1720-1788), gouverneur de la province, est accusé par le parlement de Bretagne d'actes arbitraires. Le procureur Louis René de Caradeuc de La Chalotais (1701-1785) l'attaque dans un réquisitoire d'une rare violence. Le roi défend son représentant et fait emprisonner, puis exiler La Chalotais. Le parlement de Paris se saisit de l'affaire, décide non seulement de déchoir de ses privilèges le gouverneur, mais aussi de contrôler en cette circonstance les actes de l'administration royale. Le duc de Choiseul soutient les parlementaires. Louis XV, qui ne veut pas de guerre avec l'Angleterre et qui se méfie de la politique entreprise par son ministre dans la colonie anglaise d'Amérique, le renvoie. Les protégés de la du Barry le remplacent.

   De 1770 à 1774, le « triumvirat » formé par le duc d'Aiguillon, le chancelier Maupeou (1714-1792) et l'abbé Terray (1715-1778) mène avec l'appui de Louis XV une politique de réaction contre les parlementaires et impose un plan de réformes. Les philosophes, tel Voltaire depuis les affaires Calas et Sirven, qui ont montré l'intolérance des milieux parlementaires, s'en détachent et les dénoncent auprès de l'opinion publique.

   En 1771, le parlement de Paris refusant de rendre la justice tant que le roi ne sera pas revenu sur sa décision d'annuler les procédures entamées contre le duc d'Aiguillon, Maupeou exile les récalcitrants et les remplace par six conseils supérieurs de justice sans aucune attribution politique. Les juges deviennent des fonctionnaires payés par l'État, et la justice, rapprochée des administrés, est presque gratuite. L'opposition des parlementaires étant désormais moins à craindre, l'abbé Terray agit dans le domaine financier. En novembre 1771, il fait du vingtième l'impôt universel sur le revenu voulu par Machault. Mais dans l'immédiat, il est contraint de recourir aux pires expédients : emprunts forcés, réduction de rentes et augmentation des impôts qui reposent presque entièrement sur les roturiers. Le roi participant aux affaires d'une société qui commerce sur les grains, le peuple l'accuse d'être un accapareur et un affameur. Quand, le 10 mai 1774, la maladie l'emporte, on l'enterre promptement, et, « à son passage, écrit la comtesse de Boufflers (1725- vers 1800), des cris de dérision ont été entendus : on répétait » Taïaut ! taïaut ! « comme lorsqu'on voit un cerf et sur le ton ridicule dont il avait coutume de le prononcer […], rien n'est plus inhumain que le Français indigné et, il faut en convenir, jamais il n'eut plus le sujet de l'être ».

   À dresser le bilan du règne, les historiens se partagent. Les uns en font ressortir les aspects négatifs : c'est la ruine de l'œuvre de Dupleix aux Indes et de Montcalm (1712-1759) au Canada, alors que l'Angleterre, qui en bénéficie, développe partout ses colonies d'exploitation : c'est, en Europe, l'accroissement inquiétant de la Prusse, tandis que la Pologne, mal secourue, subit un premier partage. C'est, à l'intérieur, l'incapacité où se trouve la royauté de résoudre le problème financier, cependant que le roi gaspille les deniers de son peuple avec ses courtisans et ses maîtresses. D'autres historiens, au contraire, sont sensibles aux tentatives de Louis XV pour tenir tête aux nobles : ainsi, à propos des affaires de Bretagne, en 1766, quand, au cours de la séance de la Flagellation, il rappelle le parlement à l'obéissance. Ils soulignent l'importance des mesures prises à partir de 1770 et parlent à ce sujet de « révolution royale » destinée à transformer l'État et la société. Le roi a « su et tenté le bien », il ne lui a manqué « sans doute que le lourd poing du despote pour réussir et être aimé » (R. Mousnier). Mais une monarchie pouvait-elle s'attaquer aux aristocrates et faire les réformes qui les condamnaient, alors même qu'elle était d'essence aristocratique ?

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