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Comte de Cavour

Camillo Benso, comte de Cavour

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Camillo Benso, comte de Cavour

Homme d'État italien (Turin 1810-Turin 1861).

Les années obscures

Camillo Benso, fils de Michele Benso (1781-1850) et de la Genevoise Adèle de Sellon, naît dans une famille de très ancienne noblesse, originaire de Chieri.

   Élève médiocre, mais doué pour les mathématiques, adolescent vigoureux, page à quatorze ans de l'héritier du trône, mais heureux deux ans plus tard de quitter cette « livrée » pour devenir officier, il est attaché à la direction du génie militaire de Turin, nommé ensuite à Vintimille, puis aux forts d'Exilles et de l'Esseillon, et enfin à Gênes, où il fait écho, de mars à décembre 1830, avec un enthousiasme quelque peu imprudent, aux nouvelles de France qui ponctuent l'établissement et la consolidation de la monarchie constitutionnelle. Son transfert au fort de Bard, en 1831, ressemble à une mise aux arrêts. Bien que cadet de famille noble, à qui toutes les carrières bourgeoises sont fermées et qui n'a aucun droit strict, même à l'héritage paternel, réservé à son frère Gustavo, il donne sa démission d'officier et se résigne à vivre sans emploi dans la maison paternelle. Le marquis Michele lui confie la gestion d'un domaine familial à Grinzane, près d'Alba, dont il deviendra maire. Il fréquente les salons et plus particulièrement l'ambassade de France, gérée jusqu'en 1835 par le baron de Barante, assisté, comme secrétaire, du jeune comte d'Haussonville, avec qui Cavour se lie d'une étroite amitié. Tous deux l'éloignent de ses premières velléités révolutionnaires et l'aident à fonder pratiquement ses convictions libérales.

   Auprès d'eux, il s'informe sur les hommes et les choses de France et, après un séjour à Genève en 1834, monte à Paris en février 1835. Il y demeure deux mois et demi, puis séjourne en Angleterre, où il rencontre Tocqueville, et en Belgique, où il voit Gioberti. Au retour il traverse les provinces rhénanes. Entre-temps, son père a été nommé par Charles-Albert vicaire de la ville de Turin, charge équivalente à celle de maire et de préfet de police. À Turin, Camillo retrouve ses occupations coutumières, mais son père les amplifie considérablement en lui confiant notamment, dans la province de Verceil, la gestion du vaste domaine rizicole de Leri. Le jeune homme va y mettre en œuvre ses compétences nouvelles.

   Le comte de Pralormo, depuis peu ministre de l'Intérieur, est disposé à lui confier certaines fonctions publiques. Mais Charles-Albert s'y oppose résolument. Il juge son ancien page un « carbonaro impertinent » et s'estime déjà magnanime en lui permettant de devenir syndic de Grinzane. En juillet et en décembre 1837, Cavour retourne en France. À Paris, il retrouve, autour du prince de la Cisterna, les exilés italiens qui ont pris part au mouvement insurrectionnel de 1821, mais surtout il rencontre tout l'état-major politique de la Restauration et de la monarchie de Juillet. En Italie, il déploie un zèle infatigable à visiter les écoles et les asiles de redressement pour y faire appliquer les méthodes qu'il a appréciées en Angleterre. Après une première étude anonyme, Sur la taxe des pauvres en Angleterre (1834), qui attire l'attention louangeuse du comte de Pralormo et de Cesare Balbo, il écrit dans les années 1840 plusieurs articles sur l'Irlande, sur la législation des céréales et sur les chemins de fer en Italie. En 1842, il fonde l'Association agraire.

   Mal vu du roi et de la noblesse, qu'effraie son libéralisme, jalousé même de nombreux libéraux par suite de sa naissance, détesté du peuple, il se renferme dans le sentiment de sa valeur incomprise et vit retiré à Leri.

L'entrée dans la vie politique

Durant l'hiver de 1842-1843, Cavour retourne à Genève, puis à Paris. Il a désormais de nombreuses relations dans l'aristocratie française, mais il s'en crée de nouvelles, et surtout il prend un intérêt très vif à la vie intellectuelle et sociale.

   En octobre 1847, après bien des hésitations, Charles-Albert se décide à renvoyer le plus attaché de ses ministres à un absolutisme rigide et à l'amitié autrichienne, le comte Solaro della Margarita. Un train de réformes nombreuses, quoique minimes, est publié le 30 octobre. Cavour revient aussitôt à Turin et, d'accord avec le comte Cesare Balbo, conseiller habituel du roi, décide de fonder un journal appelé à être l'organe des modérés de droite, Il Risorgimento, qui vivra trois ans et dont il deviendra le directeur. En dehors de ses amis de toujours, des hommes qui l'avaient combattu se rangent à ses côtés le 7 janvier 1848 : ce jour-là, à l'occasion d'une réunion des rédacteurs du journal destinée à appuyer une demande des Génois en faveur de l'expulsion des Jésuites de l'État sarde et de l'institution d'une garde nationale, Cavour lance l'idée de réclamer surtout une Constitution. La défiance envers celui que les démocrates surnomment « Milord Risorgimento » et surtout l'audace de sa proposition font que ses amis libéraux, formant la majorité de l'assemblée, hésitent à l'adopter d'emblée. Bien que le roi ait refusé de recevoir la délégation génoise, les amis de Cavour, dans une seconde réunion, signent à Charles-Albert une adresse que doit se charger de lui présenter un libéral très bien en cour, le marquis Massimo d'Azeglio. Charles-Albert lit le document, mais répond que, pour la libération de l'Italie, but suprême de sa vie, il faut des soldats et non des avocats et qu'il n'accordera jamais une Constitution (car il se croit lié par le serment qu'il a prêté aux puissances de la Sainte-Alliance réunies au congrès de Vérone).

   Mais, lorsqu'on sait à Turin qu'après la révolution de Palerme le plus réactionnaire des souverains italiens, le roi de Naples, a promis lui-même une Constitution, les manifestations populaires s'amplifient, et la municipalité, par la voix de Pietro di Santarosa, ami intime de Cavour, renouvelle la demande repoussée un mois avant par le roi.

   Charles-Albert prend alors le conseil de l'archevêque de Verceil, Mgr d'Angennes, qui réussit à vaincre ses scrupules, et, le 8 février, le roi promet le statut, dont il fixe aussitôt les grandes lignes et qui est promulgué le 4 mars ; ce statut restera en vigueur jusqu'à la chute de la monarchie de Savoie en 1946.

   Ce pas capital franchi, on pouvait être sûr non seulement de la loyauté de Charles-Albert, mais aussi de sa volonté inébranlable de travailler à secouer dans sa patrie le joug de l'étranger. Il fallait donc se préparer à la guerre, comme le souhaitait Cavour, avec le concours de la France. Malheureusement, celle-ci était depuis peu en république, et Charles-Albert se défiait de la contagion des idées républicaines à la faveur d'une alliance militaire. En outre, il surestimait sinon la valeur de sa propre armée, du moins celle des concours que pourraient lui apporter les autres États de la péninsule. Italia farà da sè (« l'Italie se fera par elle-même »), aimait-il à répéter. Lourde erreur, qui sera à la source de tous les déboires des campagnes de 1848 et de 1849.

   La place de Cavour était naturellement à la Chambre des députés. Il n'y est élu qu'aux élections complémentaires du 26 juin 1848, mais dans quatre collèges ; il choisit celui de Turin et débute à la tribune le 4 juillet. Sa parole n'est pas très aisée, mais il s'impose grâce à sa force de raisonnement, à sa clarté, à sa promptitude à la riposte, jamais offensante, mais alliée à la finesse et à la bonne humeur. Après la déroute de Custoza (25 juillet), où Charles-Albert, malgré son courage, s'était montré en face du vieux maréchal Radetzky un si piètre capitaine et qui rendait vaine l'insurrection de Milan, dite des « Cinq Journées » (18-22 mars), s'ouvre une période de confusion et de démagogie. Cavour y lutte de tout son pouvoir, mais vainement, pour faire prévaloir la raison. Gioberti, appelé à la présidence du Conseil, mais, lui aussi, mal vu du roi, n'y réussit pas davantage, et, au renouvellement de la Chambre en janvier 1849, Cavour n'est pas même réélu.

   Après la défaite de Novare (23 mars) et l'abdication de Charles-Albert, le nouveau roi Victor-Emmanuel II peut enfin former avec Massimo d'Azeglio un ministère soutenu par une majorité modérée où Cavour, redevenu député de Turin, aux élections du 15 juillet 1849, s'impose comme chef du centre droit. La situation intérieure commande en Piémont des restrictions aux pouvoirs de l'Église, exorbitants dans un État moderne ; d'où le dépôt par le ministre de la Justice, le comte Siccardi, le 25 février 1850, d'un projet de loi abolissant la juridiction ecclésiastique en matière civile et criminelle. Cavour l'appuie vigoureusement et retrouve même l'audience d'une partie de la gauche.

Ministre

Quand le ministère de l'Agriculture et du Commerce devient vacant par la mort de son ami Santarosa, d'Azeglio en donne le portefeuille à Cavour. Aussitôt, celui-ci exerce au sein même du cabinet une influence croissante. Libre-échangiste convaincu, il entreprend avec prudence, mais sans délai, de transformer le régime économique de l'État sarde. Un traité de commerce et de navigation est signé avec la France le 5 novembre 1850, un autre avec la Belgique le 24 janvier 1851, un troisième avec l'Angleterre le 27 février. Ces mesures donnent un grand élan au commerce du pays, qui en a besoin pour restaurer ses finances et payer l'indemnité de guerre due à l'Autriche. En avril, Cavour échange le ministère de l'Agriculture pour celui des Finances ; il conclut un emprunt en Angleterre et établit de nouveaux impôts, mais très équitablement répartis, puis il entreprend une réforme du tarif douanier. À la fin de l'année, le coup d'État du 2 décembre, que Cavour avait prévu, ranime en Piémont le parti absolutiste. Cavour juge alors opportun de réaliser la conjonction des deux centres : se séparant complètement de l'extrême droite, il se rapproche d'Urbano Rattazzi, chef du centre gauche, qui, lui-même, estime déraisonnables les exigences de la gauche. Cette opération, qui reçut le nom de connubio (mariage), cause d'abord au sein du ministère des dissentiments, qui amènent Cavour à donner sa démission (mai 1852).

   Mais d'Azeglio ne peut se maintenir sans lui ; en octobre, il conseille lui-même au roi d'appeler Cavour à la tête du gouvernement.

Président du Conseil

Le 4 novembre 1852, Cavour prend la présidence du Conseil avec les Finances. Il doit d'abord tempérer la colère des cléricaux en retirant le projet de loi sur le mariage civil, déjà voté par la Chambre, mais mal accueilli au Sénat. L'Autriche ayant séquestré les biens des émigrés lombardo-vénitiens naturalisés en Sardaigne, il proteste contre cette spoliation dans un mémorandum adressé à toutes les puissances et rompt les relations diplomatiques avec l'Autriche, qui fait de même avec Turin. Cependant, à Turin même, l'opposition d'extrême gauche ne désarme pas. Brofferio, prenant prétexte de la cherté des grains, s'en prend violemment à Cavour, et, en octobre, la populace assaille le palais du ministre. Cavour diminue les droits sur l'importation des céréales et vient personnellement au secours des familles sans ressources. Tandis qu'il accorde à Rattazzi le portefeuille de la Justice, officialisant ainsi le connubio, il fait voter la liberté absolue du commerce des grains, achève la réforme du Code pénal dans un esprit moderne, multiplie à travers le pays les lignes ferroviaires- menant à terme notamment celle de Turin à Gênes par Alexandrie- et prend toute une série de mesures financières qui rendent à l'État sarde la prospérité, détruite par deux guerres malheureuses.

   Cavour cherche surtout l'occasion d'effacer le cruel souvenir de ces deux guerres par une initiative propre à rehausser le prestige militaire de la nation. Il pense la trouver en faisant participer le Piémont à la guerre contre la Russie qu'entreprennent en 1854 l'Angleterre et la France, et fait, dès janvier 1855, approuver ses plans par le roi. L'entreprise est singulièrement hardie de la part d'un petit État d'à peine 5 millions d'habitants, mais le gouvernement anglais, qui, le premier, a fait des ouvertures au cabinet de Turin, lui demande un simple contingent de troupes auxiliaires. Cavour désire davantage : être admis au titre d'allié des deux grandes puissances occidentales. Le gouvernement de Paris lui donne raison, et Cavour, qui, entre-temps, a pris le portefeuille des Affaires étrangères, signe le 26 janvier 1855 le traité d'alliance. Au mois d'avril, un corps de 15 000 hommes commandé par le général Alfonso La Marmora part pour la Crimée, où il doit s'illustrer pendant le siège de Sébastopol au combat de la Tchernaïa (16 août).

   Cette année 1855 va, en revanche, créer à Cavour des difficultés nouvelles sur le plan intérieur, du fait de l'opposition des milieux cléricaux à la suppression de nombreuses congrégations religieuses votée par la Chambre, mais déplaisant à une partie du Sénat. Le roi Victor-Emmanuel est atteint à ce moment par une série de deuils familiaux. Le parti clérical réussit alors à troubler la conscience du souverain en lui faisant voir dans ces malheurs une punition divine. À la sollicitation secrète de Victor-Emmanuel, le sénateur Calabiana, évêque de Casale Monferrato, au nom de l'épiscopat, offre de contribuer, par la somme importante de 928 000 lires, aux besoins du Trésor, pourvu que la loi soit retirée. Le roi agrée cette proposition, mais Cavour ne veut pas l'admettre et donne sa démission.

   Il en résulte dans le pays une très vive agitation, qui décide Massimo d'Azeglio à représenter au roi les risques qu'il court. Cavour est rappelé à la présidence du gouvernement et, en mai, la loi, légèrement amendée, est approuvée également par le Sénat. Vers la fin de l'année, Victor-Emmanuel et Cavour visitent ensemble la France et l'Angleterre, et sont accueillis dans les deux pays par de chaleureuses démonstrations de sympathie.

   La Russie ayant accepté la médiation de l'Autriche, très désireuse de mettre une fin honorable à la guerre, la conclusion de la paix est confiée à un congrès qui doit se tenir à Paris en mars 1856. Cavour n'en augure rien de bon pour le Piémont et s'y rend de très mauvais gré. Mais il a tant d'accointances dans le monde diplomatique, il déploie en dehors des séances- où il observe volontairement une attitude modeste- une telle activité pour gagner des sympathies à la cause italienne qu'à défaut d'avantages positifs comme ceux que Napoléon III aurait voulu assurer au Piémont par l'acquisition des duchés de Parme et de Modène, à quoi l'Autriche s'oppose résolument, il obtient du moins de l'empereur qu'à la fin du congrès son président, le ministre des Affaires étrangères, le comte Walewski, soulève la question italienne. Bien que, personnellement, peu favorable aux ambitions piémontaises, Walewski le fait avec habileté et décision. Après lui, le ministre anglais Clarendon entame un procès en règle des détestables conditions d'existence imposées aux populations de l'État pontifical et du royaume de Naples, conditions si mauvaises qu'elles sont dangereuses pour la paix de l'Europe. Les représentants de l'Autriche objectent alors que la question italienne n'est pas à l'ordre du jour de la conférence et qu'ils n'ont aucun pouvoir pour la traiter. Prenant la parole en dernier lieu, Cavour en convient, mais observe qu'il a néanmoins le devoir d'exposer qu'en dehors même des difficultés propres au Piémont les populations de la péninsule demeurent assujetties à un état permanent d'agitation révolutionnaire par le refus étroit et brutal que de mauvais gouvernements opposent à toute réforme et qu'afin de leur complaire l'Autriche elle-même a dépassé les limites de ses propres domaines pour s'avancer jusqu'à Ancône dans l'État pontifical et à Plaisance dans le duché de Parme.

   Le congrès se termine par une déclaration signée par l'Autriche et la France, souhaitant que les garnisons autrichienne et française évacuent les territoires de l'Église aussitôt qu'ils pourront le faire sans mettre en péril la souveraineté du pape ; par ailleurs, la majorité des plénipotentiaires reconnaît l'utilité d'un régime moins sévère dans les gouvernements italiens, principalement celui des Deux-Siciles. Avant de quitter Paris, Cavour remet au comte Walewski et à lord Clarendon un mémoire beaucoup plus explicite, où il souligne que l'opposition de l'Autriche empêche seule qu'il soit apporté un remède aux maux dont souffre l'Italie et que le Piémont demeure seul indemne d'esprit révolutionnaire grâce au libéralisme qui lui permet de se soustraire aux influences autrichiennes. Dans ses conversations privées avec l'empereur Napoléon III, il est allé plus loin encore et l'a persuadé que la guerre contre l'Autriche représente l'unique moyen de résoudre la question italienne. Rentré à Turin, le ministre y reçoit du Parlement et de la population un accueil triomphal.

Pour l'unité italienne

Durant les trois années suivantes, Cavour hâte les travaux qui peuvent aider le Piémont à soutenir un conflit armé : percement du mont Cenis, reconstruction des fortifications d'Alexandrie, création d'un grand arsenal à La Spezia, etc. De son côté, l'Autriche se résout à changer de politique et à user de la manière douce vis-à-vis de ses sujets lombardo-vénètes. Les prisonniers politiques bénéficient d'une amnistie, le séquestre est levé sur les biens des émigrés en Piémont, le jeune empereur François-Joseph vient en personne visiter ses domaines italiens et remplace comme gouverneur le vieux maréchal Radetzky par son frère l'archiduc Maximilien, prince loyal et bon, qui, en d'autres circonstances, aurait gagné toutes les sympathies. Mais rien ne peut plus effacer le passé ni modifier l'avenir souhaité par tout un peuple. Les rapports austro-piémontais ne cessent de se tendre, et, en 1857, Vienne prend elle-même l'initiative de rompre complètement les relations diplomatiques avec Turin, qui, depuis 1853, n'étaient plus assurées que par des chargés d'affaires. À l'intérieur, Cavour encourage la formation, par Giorgio Pallavicino et Giuseppe La Farina, d'une Société nationale ayant pour but de propager à travers l'Italie entière l'idée de la libération de tout joug étranger par le ralliement au Piémont, seul doté d'une dynastie nationale. En même temps, il décide de faire appel à Garibaldi, déjà célèbre par ses exploits guerriers en Amérique latine et la part qu'il a prise à la campagne de 1848, pour qu'il épaule officieusement les entreprises du gouvernement royal.

   La clef de la situation demeure à Paris. En janvier 1858, l'attentat du mazzinien Orsini contre Napoléon III manque compromettre tous les plans de Cavour. Mazzini, réfugié à Londres, d'où il continue d'ourdir toutes sortes de conjurations vouées à l'échec pour réaliser son rêve d'une Italie républicaine et unitaire, a, cette fois, frôlé une victoire à la Pyrrhus, qui, bien loin de hâter l'unité italienne, l'aurait retardée sine die si l'empereur des Français avait péri. Heureusement, Napoléon III est sorti indemne de l'attentat. Orsini, avant son exécution, écrit à l'empereur une lettre très digne, où il le supplie de penser au destin de l'Italie ; cette demande touche Napoléon III, qui en permet la publication. De son côté, Cavour s'en autorise pour lui démontrer qu'il est désormais impossible d'empêcher la continuation des soulèvements en Italie et- sans un changement éclatant de la politique française- d'éteindre la rancune des patriotes italiens contre le souverain, qui, en 1849, a étouffé la république romaine. Napoléon est convaincu. En juin, il envoie secrètement à Turin son ami le docteur Conneau prier Cavour de venir le rejoindre à Plombières, où, le 21 juillet 1858, sont établies les bases de l'accord qui doit conduire à éliminer l'Autriche des terres italiennes. Pour l'heure, il s'agit simplement de constituer en faveur du Piémont un royaume de l'Italie du Nord atteignant l'Adriatique contre la rétrocession à la France de la Savoie et du comté de Nice en échange de son appui armé.

   L'année 1859 commence par les paroles quelque peu sibyllines qu'adresse l'empereur à l'ambassadeur d'Autriche lors de la réception du corps diplomatique le 1er janvier et par le passage terminal, beaucoup plus clair, du discours du trône prononcé par Victor-Emmanuel à la réouverture du Parlement de Turin. « En même temps que nous respectons les traités- déclare avec vigueur le roi-, nous ne sommes pas insensibles au cri de douleur qui, de tant de parties de l'Italie, se lève vers nous. » Peu de jours après se produit un événement qui sanctionne par une alliance de famille l'accord politique conclu : le prince Jérôme Napoléon, cousin de l'empereur, vient à Turin demander la main de la fille aînée du roi de Sardaigne, la princesse Clotilde, et le prince signe, au nom de Napoléon III, le traité d'alliance qui stabilise les accords verbaux de Plombières.

   L'Autriche commence alors à se prémunir elle-même et envoie un nouveau corps d'armée le long des frontières du Piémont. De son côté, Cavour demande au Parlement un crédit extraordinaire de 50 millions et invite Garibaldi à constituer un corps de volontaires, les chasseurs des Alpes. Devant le Parlement, il insiste toutefois sur le fait que le traité conclu avec la France est purement défensif et que celle-ci ne viendra au secours du Piémont que si l'Autriche l'attaque. Il lui faut donc manœuvrer pour que cette attaque se produise.

   Ce n'est pas facile. La cour des Tuileries, et surtout l'impératrice Eugénie, espagnole toute dévouée au pape-roi, est peu favorable à l'émancipation de l'Italie ; Walewski lui-même s'y montre contraire ; l'opinion publique demeure indifférente et plutôt hostile ; Napoléon III hésite. Le gouvernement anglais, tenu par les conservateurs et en rapports étroits avec Vienne, envoie alors son ambassadeur à Paris pour chercher à aplanir le désaccord franco-autrichien ; mais l'Autriche demeure méfiante et continue ses armements, imitée par Cavour, qui, de son côté, fait appel à des volontaires de toutes les régions italiennes. En mars, la Russie intervient à son tour pour proposer de soumettre la question à un congrès. L'Autriche en accepte l'idée à condition que toute discussion de changements territoriaux en soit exclue et qu'avant sa réunion le Piémont désarme. Ç'aurait été rendre vaine l'alliance franco-sarde.

   Cependant, Napoléon III ne rejette pas, afin de gagner du temps, l'idée d'un congrès et appelle Cavour à Paris (25 mars) pour tenter de la lui faire admettre. Mais rien ne peut entamer la résolution du grand ministre : celui-ci déclare à l'empereur qu'au besoin le Piémont combattra seul. Cavour demeure très inquiet devant les hésitations de l'allié sur qui compte son pays. Comment l'obliger à respecter ses engagements ? Il décide de pousser à bout l'Autriche en lui proposant des transactions sans portée qui doivent la rendre provocatrice. Le stratagème réussit. À Vienne, l'élément militaire, toujours prédominant, pousse à la guerre, que le jeune empereur- François-Joseph a vingt-neuf ans-, plein du souvenir des succès autrichiens de 1848-1849, redoute moins que personne. Les piqûres d'épingle du petit Piémont l'exaspèrent. Espérant réduire celui-ci avant que les Français n'interviennent, il prend en main directement la question primordiale du désarmement préalable et fait remettre à Turin, par un envoyé spécial, une demande formelle d'y procéder promptement, en exigeant une réponse sous trois jours. Pareil ultimatum équivaut à une déclaration de guerre. Cavour, qui, peu auparavant, songeait au suicide, le reçoit le 23 avril avec un transport de joie ; il le repousse le 26, tandis que les premiers régiments français débarquent à Gênes. En rejoignant l'armée en mai, le général La Marmora, ministre de la Guerre, laisse son ministère à Cavour, qui a déjà le portefeuille des Affaires étrangères et celui de l'Intérieur (il a succédé à Rattazzi, démissionnaire en janvier 1858). Tout le poids du gouvernement va pratiquement reposer sur Cavour seul.

La campagne d'Italie

Les premiers succès des armes franco-sardes à Montebello et à Palestro, de Garibaldi à Varèse et à San Fermo rendent tout de suite confiance aux Italiens dans l'issue de la lutte. Après la grande victoire de Magenta et l'entrée triomphale des deux souverains à Milan le 8 juin, Victor-Emmanuel appelle auprès de lui Cavour pour l'associer à un succès qui, à maints égards, est essentiellement son œuvre. Le 9 juin, les Milanais lui font le même accueil enthousiaste. Continuant sa marche en avant, l'armée franco-piémontaise rejoint les Autrichiens le 24 et engage la sanglante bataille de Solferino, aux abords de Vérone. Malgré l'importance de la nouvelle victoire remportée sur l'ennemi, Napoléon III est inquiet des nouvelles reçues de Paris et, dès le lendemain, mande Cavour au camp pour lui interdire de rien laisser entreprendre contre la province frontière des Marches, territoire pontifical.

   Puis c'est, le 12 juillet, le coup de tonnerre de l'armistice de Villafranca, conclu entre les deux empereurs à l'insu de Victor-Emmanuel. Cavour, désespéré, arrive en hâte de Turin. Tout son plan paraît s'écrouler, bien que la cession par l'Autriche de la Lombardie à la France, qui rétrocède celle-ci au Piémont, soit déjà un immense avantage. Le roi, bien qu'humilié, l'a compris. Mais Cavour, en rencontrant le souverain à Monzambano, est toujours si indigné contre Napoléon III et contre ce qu'il considère comme la faiblesse de Victor-Emmanuel lui-même qu'il s'oublie jusqu'à lui manquer de respect et lui remet sur l'heure sa démission. Il se rend ensuite à Leri, et de là en Savoie, puis en Suisse, laissant le terrain libre au nouveau ministère formé par le général La Marmora avec Rattazzi comme ministre de l'Intérieur.

   Toutefois, le terrain où s'est engagé Napoléon III est une pente glissante, qu'il n'a pas prévue. Le grand-duc Léopold II a abandonné la Toscane le 27 avril ; le prince Jérôme Napoléon, qui a débarqué avec des forces destinées théoriquement à contenir les Autrichiens au sud, s'est tout de suite rendu compte que l'idée d'en empêcher la réunion au Piémont est absolument utopique, et il a même secondé le mouvement émancipateur déclenché par Ricasoli et les patriotes toscans qui l'entourent. Encouragé par cette constatation, Cavour reprend cœur et, rentré à Turin à la fin d'août, résolu à seconder même les éléments avancés rassemblés notamment par la Société nationale tout en les contenant contre tout excès, il attend le développement prévisible de la situation. À l'intérieur, Rattazzi se révèle incapable de résister à l'extrême gauche et, malgré l'appui de l'Angleterre, qu'inquiètent les succès français, de tenir tête à Napoléon III ; il donne sa démission (janvier 1860) sous la pression de l'opinion publique, qui n'a confiance qu'en Cavour.

   Oubliant sa rancune dans l'intérêt national, le roi rappelle Cavour le 20 janvier au gouvernement, où il reprend, avec la présidence du Conseil, les ministères des Affaires étrangères et de l'Intérieur. Dès le 18 et le 22 mars, après des plébiscites organisés pour complaire à Napoléon III, qui ne peut récuser le procédé grâce auquel il est parvenu lui-même au pouvoir, l'annexion de l'Émilie (avec les anciens duchés de Parme et de Modène) et celle de la Toscane au Piémont sont prononcées par décret royal. Aussitôt, la cession à la France de la Savoie et du comté de Nice, différée après Villafranca- car l'accord de Plombières ne la prévoyait que si le royaume de Sardaigne s'étendait jusqu'à l'Adriatique-, est signée à Paris par le ministre sarde, le comte Nigra, secrétaire particulier de Cavour ; des avantages qui équivalent à la conquête de la Vénétie ont été en effet assurés au Piémont avec l'accord de l'empereur des Français.

La poursuite de l'unité

La phase suivante des opérations d'annexion est plus difficile, car l'instrument principal va en être Garibaldi, plébéien indomptable, habitué aux coups de force, au reste furieux de la cession à la France de Nice, sa ville natale, et non plus des aristocrates comme l'énergique baron Ricasoli et les nobles toscans qui ont formé avec lui le gouvernement provisoire. Il s'agit en outre de s'opposer à Naples à un jeune roi de vingt-trois ans dont la mère, très aimée du peuple, est une princesse de Savoie et qui est soutenu par les sympathies de toutes les cours, excepté celle d'Angleterre, ainsi qu'au pape, détenteur d'un pouvoir tenu pour sacré par la plupart des catholiques. Cavour, revenu au pouvoir, a envoyé à toutes les chancelleries européennes une circulaire où il déclare impossible au roi Victor-Emmanuel de s'opposer à la marche naturelle et fatale des événements, et une autre aux représentants du royaume à l'étranger, admettant qu'après les vains efforts de la diplomatie le devoir des populations est d'agir par elles-mêmes. Cependant, il ne peut aller plus loin.

   L'audacieuse expédition des Mille, qui conduit Garibaldi et ses fidèles, mazziniens pour la plupart, de Quarto, petit port voisin de Gênes, jusqu'au port sicilien de Marsala, va prendre et conserver dans l'histoire de l'Italie une couleur de légende (6 mai-7 septembre 1860). Cavour doit se borner à contenir l'indignation des cours étrangères et à faire valoir l'appui que le hardi condottiere recevait des populations ; mais il lui faut encore ordonner à l'amiral Persano, dont la flotte surveille le détroit de Messine, de laisser passer Garibaldi en Calabre, alors que le roi le lui a interdit, pour paraître condescendre au désir de Napoléon III.

   François II s'est résigné à la perte de la Sicile, mais il espère encore, en annonçant une Constitution, en adoptant le drapeau italien, amener la Sardaigne à s'allier avec lui et ainsi préserver le reste de son royaume. Cavour paraît se prêter à ces négociations, mais il engage sous main Garibaldi à aller de l'avant. La marche de ce dernier du détroit à Naples, accompagné seulement de quelques officiers, ne rencontre d'ailleurs aucun obstacle. Mais enivré de ses succès, pris entre les conseils opposés de Giorgio Pallavicino, qu'il a nommé prodictateur, et des mazziniens, représentés surtout par l'avocat sicilien Crispi, Garibaldi fait craindre à Cavour un coup de main contre l'État pontifical, qui aurait obligé de nouveau Napoléon III à intervenir, mais comme défenseur du pape. Pour le devancer, il faut que le gouvernement de Turin intervienne lui-même. Les représentants que Victor-Emmanuel envoie à Paris afin d'obtenir l'autorisation de rejoindre le royaume de Naples à travers les Marches et l'Ombrie reçoivent la réponse célèbre : « Faites, mais faites vite. »

   Les mains libres, les généraux Fanti et Cialdini triomphent facilement à Castelfidardo (18 septembre) des forces pontificales. Il est beaucoup plus difficile à Garibaldi de vaincre sur les bords du Volturno l'élite des troupes bourboniennes entourant la citadelle de Gaète, où s'est enfermé le roi François II (1er octobre), mais l'arrivée inopinée d'un bataillon piémontais débarqué de Naples lui assure le lendemain l'avantage. Le 26 octobre, Victor-Emmanuel rencontre au voisinage de Teano (province de Caserte) Garibaldi, qui le salue du titre de roi d'Italie et lui remet tous ses pouvoirs. Six jours auparavant, les habitants des Deux-Siciles ont, d'ailleurs, exprimé dans un plébiscite à la quasi-unanimité leur volonté d'être agrégés à la monarchie de Savoie. Le 14 mars 1861, le royaume de Sardaigne est érigé en royaume d'Italie, et, le 17 mars, les représentants de toutes les provinces italiennes, moins ceux de Vénétie et des restes du patrimoine de Saint-Pierre, réunis à Turin, confirment officiellement à Victor-Emmanuel II le titre que l'action de Cavour lui a assuré.

   Jusqu'au bout, celle-ci allait cependant être contrariée par des intrigues parlementaires ou des rancunes personnelles. Rattazzi a ouvertement rompu avec Cavour en mai 1860, pendant la discussion du traité cédant à la France la Savoie et Nice. Cavour s'est admirablement défendu en montrant que la Savoie lui revient par le même principe des nationalités qui, aujourd'hui, rassemble autour du Piémont tant de terres italiennes et, quant au comté de Nice, qu'il est géographiquement et économiquement tourné vers la France, qu'on y parle le provençal, le tout appuyé sur des témoignages de savants irrécusables et confirmé, là encore, par le vœu des populations. Garibaldi, cependant, ne désarme pas, car, pour lui, l'amour de sa petite patrie est une raison de vivre. Le 18 avril, il prononce au Parlement de Turin un discours d'autant plus violent contre Cavour que la fusion malaisée des troupes garibaldiennes dans l'armée régulière provoque des rancœurs et des susceptibilités. L'intervention personnelle du roi parvient finalement à réconcilier le ministre et le condottiere.

   Un mois plus tôt, Cavour a posé devant le Parlement les bases de l'entente avec l'Église catholique, mais il n'a pas réussi à y parvenir. L'Italie ne peut se constituer sans avoir Rome pour capitale, mais, ayant proclamé son principe, l'« Église libre dans l'État libre », Cavour ajoute que jamais il ne poursuivra une politique violentant les consciences et n'agira sans accord avec la France. La Chambre et le Sénat ratifient ces dispositions. Cavour poursuit alors avec le gouvernement français des négociations touchant la question romaine, lorsque, le 29 mai, l'excès de travail le terrasse : il meurt le 6 juin.

   Cavour a joué, dans le développement de l'unité italienne, un rôle moteur, bien supérieur à celui des souverains au service desquels il œuvra.

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