Le 9 janvier 1873 s'éteignait au manoir de Camden Place, à Chislehurst, gros bourg du Kent situé à dix-huit kilomètres de Londres, celui qui, durant vingt-deux ans, comme président de la République (1848-1852), puis comme souverain (1852-1870), avait été le maître de la France, d'un pays en pleine mutation économique et sociale.
L'empereur Napoléon III, terrassé par une lithiase urinaire qui le faisait souffrir depuis des années, n'avait que soixante-cinq ans. S'il était mort trois ans plus tôt, au début de 1870, toute l'Europe aurait défilé devant le corps du plus prestigieux souverain du continent et il est probable que « Napoléon le Petit » eût été rejoindre « Napoléon le Grand » aux Invalides. On y viendrait se recueillir sur son tombeau, alors que c'est dans la froide indifférence de la crypte du château de Farnborough Hill que reposent Napoléon III, l'impératrice Eugénie et le prince impérial. Aucun mouvement d'opinion ne s'est dessiné pour un éventuel « retour des cendres ».
On a pu parler d'un « mythe Napoléon », s'agissant de Napoléon Ier, et on a pu mettre en relief les aspects apparemment contradictoires du grand empereur, ce romantique réaliste, ce despote que la légende a transformé en héraut de la liberté.
Il n'y a pas de « mythe Napoléon III », pour la raison que le personnage est mal connu, difficile à cerner et que, la IIIe République s'étant montrée très dure à l'égard de « Badinguet », tenu pour responsable du désastre de 1870, toute « légende » fut étouffée dans l'œuf malgré le zèle de bonapartistes beaucoup plus nombreux qu'on ne l'a dit et parce que le prince impérial, disparu à vingt-trois ans, six ans après son père, n'eut pas le temps d'affirmer ses qualités de prétendant.
Si bien que, si le second Empire a fait l'objet d'études sérieuses, la personne du second empereur, fort malmenée par les historiens orléanistes et républicains, est encore en grande partie dans l'ombre. C'est qu'il s'agit d'« un personnage complexe, écartelé entre les impératifs glorieux de la légende et les aspirations libérales du siècle » (Adrien Dansette).
En Louis Napoléon Bonaparte homme d'État coexistent l'héritier de Napoléon Ier et le souverain contemporain de la première grande révolution industrielle, celle du charbon, de la machine à vapeur, du chemin de fer, du saint-simonisme hardiment appliqué à la technique moderne des affaires et aux desseins à échelle mondiale.
Le fils de Louis Bonaparte et d'Hortense de Beauharnais est un bonapartiste convaincu. Il se distingue en cela de ses cousins Jérôme et Pierre (fils de Lucien), véritables démagogues.
Le bonapartisme est un système de gouvernement où le pouvoir est entre les mains de la dynastie des Bonaparte en vertu de l'hérédité, mais aussi d'une délégation de la nation, reconnue comme principe de toute souveraineté ; c'est une démocratie autoritaire et plébiscitaire, une dictature ratifiée par le suffrage universel.
Aux yeux de celui qui, dans la nuit du 2 décembre 1851, égorgea sans remords la démocratie parlementaire pour établir la démocratie bonapartiste, le premier empereur consolida, continua la Révolution, qui sans lui « n'eût été qu'un grand drame qui laisse de grands souvenirs […]. Il tua l'Ancien Régime en rétablissant tout ce que ce régime avait de bon. Il tua l'esprit révolutionnaire en faisant triompher les bienfaits de la Révolution. » Considérant que « la charpente de notre édifice social est l'œuvre de l'empereur et a résisté à sa chute et à trois révolutions », Louis Napoléon est convaincu que les institutions politiques reprises de la Constitution de l'an VIII ont les mêmes chances de durée.
Et la liberté, dira-t-on, cette liberté qui en février 1848 explosa de partout ? L'empereur s'en explique devant le Corps législatif en 1853 : « La liberté, déclare-t-il, n'a jamais aidé à fonder d'édifice politique durable ; elle le couronne quand le temps l'a consolidé. » Une telle conception explique le mépris parfait manifesté durant dix ans par le régime impérial à l'égard du parlementarisme et de toutes les formes de l'expression libre, de la contestation, et aussi la brutale élimination de tous les opposants, en particulier de ces « marianneux », de ces « quarante-huitards » qui, terriblement brimés par l'Empire, prendront sur lui, après sa chute, une revanche dont il ne s'est pas relevé.
Et, quand l'édifice politique lui semblera consolidé, autour de 1860, Napoléon III – que la maladie marqua vite de son emprise énervante – desserrera peu à peu le carcan politique au point d'aboutir, au début de 1870, à un régime parlementaire. Mais un Empire parlementaire, ce n'est plus l'Empire. À la veille de la guerre franco-allemande, le bonapartisme en tant que moteur politique a en fait cessé d'exister.
Les idées napoléoniennes, Napoléon III les reprend à son compte, notamment en politique étrangère, caressant l'idée d'une Europe pacifiée où les nationalités désunies seraient regroupées. Politique hardie, car, au milieu du XIXe s., la « question des nationalités », dont le souverain français est le héraut, peut être comparée, par son poids sentimental et politique, à notre décolonisation. L'intervention en Italie et au Liban, une attitude favorable aux Algériens autochtones s'inscrivent dans la même ligne novatrice et moderne que, à l'intérieur, le traité de commerce franco-anglais de 1860 et une politique sociale, confuse sans doute, mais qui fut tout de même marquée, en 1864, par l'obtention du droit de grève.
Tout cela est empirique, mais Napoléon III n'a pas l'empirisme génial de son oncle. À l'extérieur, la folle équipée au Mexique et l'aveugle confiance mise en Bismarck, à l'intérieur, la dégradation des rapports entre le régime et la jeune classe ouvrière témoignent d'un relâchement généralisé dont le désastre – prévisible – de septembre 1870 est l'ultime conséquence.
Les « manques » de Napoléon III tiennent sans doute aux défauts propres au personnage, mais ils ne prennent leur relief que dans la lumière de Napoléon Ier.
Napoléon III est naturellement doux, affable et bienveillant, simple de manières et de langage. Comme tous les hommes de plaisir, il aime faire des heureux, donne beaucoup sans grand discernement, est sincèrement attentif aux souffrances du peuple, ce qui le distingue de la majorité des bourgeois de son temps. Comme beaucoup d'hommes mariés tard, il s'attache passionnément à son fils, qui n'aura que quatorze ans à la chute de l'Empire. Lui qui fut l'un des hommes les plus haïs de son siècle n'a jamais eu comme ennemis que ceux qui ne le connaissaient pas personnellement, ceux qui furent écrasés par les mesures inhumaines de ministres et d'une haute administration sur lesquels l'empereur n'eut, en fait, aucune prise réelle.
Deux témoignages parmi cent autres. Celui d'Étienne Lamy : « L'empereur ne refusait ni de lire ni d'entendre. Mais, tandis qu'il semblait attentif à la pensée des autres, il demeurait plein de la sienne ; son intelligence recueillait seulement ce qui lui donnait raison. » Celui de l'ambassadeur d'Autriche à Paris, von Hübner : « Il y a en lui un mélange de bonhomie, d'incurie et d'indolence […]. Rusé et naïf, sincère parfois par calcul, impénétrable quand il le veut, conspirateur toujours, par goût autant que par habitude, et fataliste qui croit à son étoile. » (second Empire).
Il est fort possible que Napoléon III ait souffert toute sa vie de ce que nous appellerions le « complexe de Napoléon ». À la veille d'être élu président de la République, en décembre 1848, il donne l'impression d'un aventurier dépaysé, morne et indifférent. Pour le peuple, il n'est qu'un nom, mais quel nom, il est vrai ! La majorité conservatrice, noyautée par le Comité de la rue de Poitiers, ne décide de l'adopter comme candidat que parce que sa carrière trouble, son apparence physique assez ingrate – des jambes trop courtes, la tête moustachue de l'acteur Lockroy dans Bonsoir, monsieur Pantalon –, un fort accent germanique, les dettes dont il est couvert, une apparence d'insignifiance lui font croire – à tort, d'ailleurs – qu'elle aura barre sur lui.
De fait, quand il était rentré en France, venant de Londres, en 1848, Louis Napoléon Bonaparte était démuni d'argent et de prestige. De la France, il ne connaissait pas grand-chose, ayant à l'âge de sept ans accompagné sa mère, la reine Hortense, en exil. En 1832, à la mort de son cousin, le duc de Reichstadt, il s'était considéré, devant l'inaction de son père, l'ex-roi Louis de Hollande, et de ses oncles, comme le véritable prétendant Bonaparte. Mais les équipées de Strasbourg (1836) et de Boulogne (1840) ne furent que la caricature de l'épopée napoléonienne.
Six ans de prison à Ham, une fuite rocambolesque, une réputation d'homme à femmes, voire de bâtard (la frivolité de la reine Hortense était légendaire), un entourage d'aventuriers (Morny, Persigny, Mocquard, Saint-Arnaud), d'obscurs avocats de province (Baroche, Rouher) et de financiers (Fould) : voilà, chez cet homme de quarante ans, qui ne ressemble guère à la carrière fulgurante d'un certain général de trente ans sur le point de devenir consul de la République en 1799.
Mais Louis Napoléon chef de l'État va se dénouer, cultiver sa popularité personnelle, prendre du large avec ceux qui l'ont porté au pouvoir, passer sans difficulté majeure de l'Élysée aux Tuileries et s'efforcer d'entrer dans la peau d'un « Napoléon ».
« Napoléon le Petit » : l'étiquette insultante collée par Victor Hugo sur le personnage de notre second empereur n'a jamais été grattée entièrement. Sans doute, le neveu fut très éloigné du génie de son oncle, mais on souscrirait assez volontiers à la boutade de Saint-Marc-Girardin qui, en 1870, agacé par un détracteur de l'Empire, lança : « Vous ne me ferez pas croire, malgré tout, que 36 millions de Français se soient laissés gouverner pendant dix-huit ans par un imbécile. »
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