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Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud à 17 ans
Arthur Rimbaud à 17 ans

Poète français (Charleville 1854-Marseille 1891).

Adolescent rebelle, poète précoce et génial, Arthur Rimbaud est un phénomène de la littérature. Son abandon de la poésie à l’âge de vingt et un ans, puis sa disparition aux confins de l’Afrique et de l’Asie, ajoutent à l’attrait du personnage qu’il s’est créé et qui obsède l’époque moderne. Véritable « voyant » – suivant le terme qu’il a choisi – il exprime les vertiges de l’hallucination dans une langue audacieuse et pure, et apparaît comme un jalon essentiel entre romantisme et surréalisme.

Famille

Père officier subalterne ; mère d’origine paysanne. Les parents se séparent après la naissance de leur cinquième enfant. Arthur a un frère aîné (1853) et deux sœurs plus jeunes que lui (1858, 1860) – une troisième est morte à l’âge d’un mois (1857).

Un enfant difficile et brillant (1854-1871)

Arthur Rimbaud passe son enfance à Charleville, sous la surveillance d’une mère austère et exigeante. Il effectue de très bonnes études au collège de la ville, tout en se signalant par son goût de la révolte, notamment contre l’ordre social et la religion. L’attention de Georges Izambard, professeur de rhétorique, stimule ses premiers essais poétiques (« les Effarés », 1870 ; « le Dormeur du val », id.). Après plusieurs fugues, il renonce à se présenter au baccalauréat. Il aspire à se rendre à Paris pour assister aux suites de la guerre de 1870 et de la Commune, et débuter dans le milieu littéraire.

Les « Vilains bonshommes » (1871-1872)

Fort du contact qu’il a établi avec les poètes Théodore de Banville et Paul Verlaine, Rimbaud arrive dans la capitale (15 septembre 1871). Il y reçoit un accueil favorable et est admis au dîner des « Vilains Bonshommes », qui regroupe des écrivains et des artistes d’avant-garde. Sa maîtrise impressionne : avec le Bateau ivre (1871), le jeune poète semble déjà dominer l’esthétique de ses modèles. Toutefois sa personnalité provocante choque autour de lui. Il est finalement exclu du cercle et rentre provisoirement dans sa famille (printemps 1872).

Avec Paul Verlaine (1872-1873)

Revenu à Paris, Rimbaud part cette fois pour l’Angleterre puis la Belgique. Verlaine l’accompagne, avec lequel il a noué une liaison amoureuse. La vie vagabonde que mènent les deux hommes est riche d’impressions : Verlaine rassemble la matière de ses futures Romances sans paroles (1874), Rimbaud celle de ses Illuminations (1872-1875 ; publié en 1886). Mais des tensions apparaissent, jusqu’au drame du 10 juillet 1873 : à Bruxelles, Verlaine blesse son ami de deux coups de revolver.

Dernière saison poétique (1873-1875)

Dans la ferme familiale de Roche où il passe sa convalescence, Rimbaud rédige Une saison en enfer (1873), le seul de ses recueils qu’il fera publier. Puis il se rend de nouveau à Londres, et entreprend un voyage à Stuttgart pour apprendre l’allemand. C’est là qu’il revoit Verlaine – entre-temps sorti de prison – et lui remet le manuscrit des Illuminations qu’il vient d’achever (février 1875). En proie à des accès religieux, il gagne l’Italie, avant de rentrer une fois encore à Charleville.

Le trafiquant exotique (1875-1891)

Rimbaud se lance dans la carrière de soldat de l’armée hollandaise à Java (1876) puis dans celle d’employé de commerce à Aden (1880) et à Harar, en Abyssinie (à partir de 1881). L’existence qu’il mène, connue par la correspondance échangée avec sa famille, est hasardeuse. À partir de 1885, il se met à son compte dans un trafic d’armes qui semble prometteur. Une tumeur au genou l’oblige cependant à regagner l’Europe afin de s’y faire soigner : il meurt à Marseille quelques mois après y avoir débarqué.

1. La vie d'Arthur Rimbaud

1.1. Comme « un bateau ivre »

Élevé par une mère autoritaire en l'absence de son père, officier en campagne et qui abandonnera bientôt la famille, Arthur Rimbaud manifeste son génie précoce tout au long de son parcours scolaire, collectionnant les prix d'excellence, notamment pour ses vers latins. En janvier 1870, il se lie d'amitié avec Georges Izambard (1848-1931), son professeur de rhétorique, acquis aux idées révolutionnaires, qui est aussi le lecteur de ses premiers pastiches, les Étrennes des orphelins, parus à la même époque dans la Revue pour tous. En mai, il envoie trois poèmes à Théodore de Banville dans l'espoir qu'ils seront publiés dans le Parnasse contemporain.

Fugues et révoltes

Réfractaire à toutes les formes d'autorité, Rimbaud fugue pour la première fois à Paris, en août 1870. Arrêté en gare du Nord sans billet, il est incarcéré à la prison de Mazas, puis renvoyé à Charleville. Les mois suivants, il fait deux autres fugues. C'est à cette époque qu'il écrit les poèmes du vagabondage (« Ma Bohème », « Au Cabaret vert », « le Buffet », « Rêvé pour l'hiver ») et les poèmes ayant trait à la guerre, tel « Le Dormeur du Val ».

Le 13 mai 1871, Rimbaud écrit à Izambard : « C'est faux de dire : Je pense. On devrait dire : On me pense. Pardon du jeu de mots. JE est un autre. » Le poète se fixe donc pour tâche de se connaître en se débarrassant de toutes les conventions, les cultures et les discours qui l'entravent. Deux jours plus tard, dans une lettre connue sous le nom de « Lettre du voyant » (adressée au poète Paul Demeny [1844-1918] rencontré à Douai l'année précédente), il prône « un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », ce qui suppose en même temps le choix des sens contre le sens, et une avancée méthodique vers l'inconnu, par-delà les limites de l'esprit, de la morale et du corps humain.

1.2. La relation avec Verlaine

À la fin du mois d'août 1871, à l'instigation de Paul-Auguste Bretagne (1837-1881) – un ami qui connut Verlaine à Fampoux, près d'Arras –, Rimbaud adresse à l'auteur de la Bonne Chanson cinq de ses poèmes (« les Effarés », « Accroupissements », « les Douaniers », « le Cœur volé », « les Assis »). Verlaine s'enthousiasme pour ces textes et invite le jeune poète à venir dans la capitale. Emportant avec lui sa dernière composition,  le Bateau ivre, Rimbaud arrive à Paris en septembre. Il a dix-sept ans à peine. Il s'installe chez les beaux-parents de Verlaine, où il ne tarde pas à faire scandale.

Une liaison tumultueuse

Entre les deux hommes, c'est le début d'une relation passionnée et orageuse, entrecoupée de nombreuses ruptures, et d'un périple qui les conduit en Belgique, à Londres, à Charleville, à Londres encore, à Roche (près d'Attigny), de nouveau à Londres puis en Belgique. Leur liaison se termine à Bruxelles, le 10 juillet 1873, lorsque Verlaine, ivre et affolé à l'idée que Rimbaud ne le quitte, tire au pistolet sur son ami et le blesse au poignet – geste qui lui vaut de passer deux ans à la prison de Mons.

Sous le choc, Rimbaud achève la même année un récit autobiographique où il exprime ses « délires » : Une saison en enfer, qu'il édite lui-même pour s'en désintéresser aussitôt. Il découvre par ailleurs de nouvelles facultés d'expression, dont témoignent les Illuminations, ensemble de proses et de vers libres écrit entre 1871 et 1875.

1.3. « La vraie vie est ailleurs »

« J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges. » (Une saison en enfer, Délires II, Alchimie du verbe). À 20 ans, Rimbaud cesse son activité poétique et reprend une existence errante, mais seul cette fois, suivant malgré lui les traces de son père militaire et écrivain à ses heures (son œuvre, entièrement manuscrite, a disparu). Après avoir transgressé dans sa poésie toutes les différences sexuelles, biologiques (enfant/adulte), géographiques (Barbares/Occidentaux), historiques (médiéval/moderne), il s'emploie à traduire en actes sa poésie.

De Londres à Chypre : errances

À partir de 1874 commence une errance qui ne se terminera qu'avec la mort. Celui que Verlaine surnommera « l'homme aux semelles de vent » va d'abord à Londres (1874), en compagnie de Germain Nouveau, puis en Allemagne (1875), pour apprendre l'allemand. Il se rend ensuite en Italie et à Batavia (aujourd'hui Jakarta) [1876] – il y déserte de l'armée coloniale hollandaise, dans laquelle il s'était engagé –, puis à Vienne (1877), en Suède et au Danemark. Il tente de gagner Alexandrie et séjourne à Chypre (1878 et 1879). Après chacun de ces voyages, il revient à Charleville.

Aden, Harar : trafics

Le 7 août 1880, Rimbaud se fixe à Aden, au sud de la péninsule arabique, où il signe un contrat avec une maison qui s'occupe du commerce des peaux. De 1881 à 1890, il est délégué au Harar, où il se fait également explorateur et commerçant d'armes (il conduit notamment une caravane d'armes vendues au roi d'Éthiopie Ménélik II). Durant son séjour, il ne cesse de tenir sa famille au courant de ses activités.

Marseille-Charleville-Marseille : dernier voyage

Le 8 mai 1891, Rimbaud rentre en France pour se faire admettre à l'hôpital de Marseille : il est atteint d'une tumeur cancéreuse à la jambe droite qui nécessite une amputation. Il séjourne dans les Ardennes pour sa convalescence, mais, son état s'aggravant, retourne à Marseille, où il meurt le 10 novembre à l'hôpital de la Conception, au moment où sa poésie commence à être reconnue : en 1886, la Vogue avait publié les Illuminations.

2. L'œuvre de Rimbaud

La destinée d’Arthur Rimbaud forme un volet complet de son œuvre : l’héritage littéraire du poète est indissociable des péripéties de sa vie, cristallisés après sa mort dans un mythe qui hante le xxe siècle. Car les « pouvoirs surnaturels » qu’il revendique (« Adieu », Une saison en enfer, 1873) font de Rimbaud un témoin et un acteur à travers l’écriture. La révolution poétique qu’il introduit passe par une expérience de l’imaginaire, qui est aussi une aventure humaine sans précédent.

2.1. Le « voyant »

L’enfant halluciné

Enfant précoce et d’une extrême sensibilité, Rimbaud rencontre vite les limites du milieu familial et provincial où il grandit. L’apprentissage scolaire lui laisse entrevoir les ressources de la littérature. Mais sa soif de nouveauté le détourne de la plupart des auteurs étudiés en classe. C’est en lui-même, à l’écart des modèles et des conventions, qu’il mène l’expérience du voyant en quête d’un univers parallèle : « Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences » (Lettre d'Arthur Rimbaud à Paul Demeny, 15 mai 1871).

Un « Opéra fabuleux »

Le « dérèglement de tous les sens » renvoie aux correspondances baudelairiennes. Le premier, Charles Baudelaire a établi la parenté qui unit les parfums, les couleurs et les sons ; le premier il a su déduire de la magie des sensations une réalité qui est au-delà des choses.

Or Rimbaud entend dépasser ce maître, l’un des seuls parmi les poètes modernes à mériter selon lui le qualificatif de voyant et qu’il regarde comme « un vrai Dieu » (Lettre d'Arthur Rimbaud à Paul Demeny, 15 mai 1871), mais auquel il reproche un certain conservatisme sur le plan de l’expression et de la forme. Le dérèglement des sens aboutit à une fusion entre monde extérieur et monde intérieur, entre imagination et pensée, entre rêve et réalité. Et cette fusion, qui transmue le poète en un « Opéra fabuleux » (« Délires II. Alchimie du verbe », Une saison en enfer), nécessite une langue nouvelle pour être restituée.

La forme libérée

Après avoir sollicité à ses débuts la protection de Théodore de Banville (1870), Rimbaud s’éloigne de l’orbite du Parnasse. La généralisation du principe des correspondances est acquise dès le sonnet des « Voyelles » (1871), ouvrant la voie au « vers libre » – c’est-à-dire non rimé :
« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, /
Je dirai quelque jour vos naissances latentes ».

Les poèmes en prose des Illuminations (1872-1875 ; publié en 1886) constituent l’aboutissement du processus. Déstructurer la phrase, rompre les rythmes accoutumés, inventer des sensations nouvelles en bouleversant les anciennes, faire communiquer les mondes du visible et de l'invisible – en un mot, il s'agit de « trouver une langue ». L’au-delà des choses dessine un absolu où le voyant rejoint le mystique – ce que l’effacement du poète de la scène littéraire semble venir confirmer.

2.2. L’« homme aux semelles de vent »

La vie errante

Le jeune garçon fugueur de Charleville s’est enfui à Paris. Il laisse place à un voyageur sans destination, mais non sans bagages : car la condition du nomade est aussi celle du poète. Le séjour en Belgique et en Angleterre avec Verlaine nourrit l’œuvre des deux hommes et, en ce qui concerne Rimbaud, conforte le détachement visionnaire des Illuminations.

Par contraste, Une saison en enfer exprime le dégoût d’une existence désordonnée : « Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! […] Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons. Mais pas une main amie ! et où puiser le secours ? » (« Adieu »).

Mais ce dégoût n’est qu’apparent, car la conception définitive des Illuminations est postérieure. L’histoire littéraire a permis d’établir que Rimbaud dans Une saison en enfer imagine et met en scène son retour parmi les hommes, sans pour autant le vivre.

Adieu à la poésie

Le véritable renoncement survient lorsque le poète exprime le refus suprême, celui de la création littéraire. La fuite de Rimbaud hors de France puis loin d’Europe dessine la conclusion d’un projet artistique, avant une mort prématurée et solitaire. « L'homme aux semelles de vent est décidément lavé. Rien de rien », écrit Ernest Delahaye, son ancien camarade de l’école de Charleville (Lettre à Paul Verlaine, juillet 1878).

« Je est un autre »

À Georges Izambard, son professeur de rhétorique et qui l’encourageait à écrire tout en lui rappelant la nécessité de la vie sociale, Rimbaud naguère affirmait « Je est un autre » (Lettre à Georges Izambard, 13 mai 1871) : lorsque commencent ses équipées asiatique et africaine, c’est le poète lui-même qui se dérobe, pour devenir un être que même ses proches ne peuvent reconnaître, « quelqu'un qui avait été lui, mais ne l'était plus d'aucune façon » (Stéphane Mallarmé, Lettre à Harrisson Rhodes, avril 1896).

2.3. La légende Rimbaud

Sous le signe du refus

Derrière sa présence au monde, difficile et éphémère, c’est le caractère d’Arthur Rimbaud qui fascine. Il est intransigeant et marqué par une tendance à l’opposition.

Opposition à la famille et à l’autorité adulte, dès le début de l’adolescence.

Opposition au pouvoir politique dominant, ainsi lors de la guerre franco-prussienne de 1870 et la Commune (« Paris se repeuple », 1871).

Opposition à la morale bourgeoise, affirmée au cours de l’épisode amoureux avec Verlaine – « Il dit : "Je n'aime pas les femmes. L'amour est à réinventer, on le sait" » (« Délires I. Vierge folle », Une saison en enfer).

Opposition même aux rites du milieu littéraire : ainsi Rimbaud est-il expulsé du cercle des « Vilains Bonshommes » qu’il a rejoint à Paris (1871-1872).

Opposition enfin aux traditions artistiques : car l’attention aux « silences » et à l’« inexprimable », qui lui permet de fixer « des vertiges » inconnus jusqu’à lui, amène Rimbaud à rejeter la leçon de ses prédécesseurs, cette « vieillerie poétique » (Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871).

Une postérité multiple et controversée

L’ambiguïté du personnage achève de le rendre captivant. L’universitaire René Etiemble, auteur d’une thèse soutenue en 1952 sur le Mythe de Rimbaud, relève que « tous les hommes intelligents » ont « exhumé de Rimbaud leurs idées, leur croyance ou leurs goûts » (René Etiemble et Yassu Gaucière, Rimbaud, 1970). De fait, le poète suscite des interprétations passionnées et souvent contradictoires, tant son parcours de météore apparaît à la fois mystérieux et exemplaire.

Touché par la grâce

L’écrivain chrétien Paul Claudel reconnaît un « ange » dans l’écrivain, et dans son œuvre un chemin de piété. À une première période de pure révolte succèderait une seconde – celle du « voyant » – puis une troisième, la dernière, de « mystérieuse douceur » : Rimbaud dans Une saison en enfer aurait accédé à « l’esprit » et au principe de la « rime intérieure » (Paul Claudel, « Préface aux œuvres d’Arthur Rimbaud » [1912], Positions et propositions, 1928).

Précurseur du surréalisme

Loin de Claudel, le poète et critique André Breton déclare Rimbaud « surréaliste dans la pratique de la vie et ailleurs » (Manifeste du surréalisme, 1924). Selon Breton, l’« autre » (Lettre à Georges Izambard, 13 mai 1871) s’apparente à un double de Rimbaud, qui s’imprègne du réel suivant un processus involontaire ou même inconscient, préfigurant l’écriture automatique.

→ surréalisme.

En menant jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences les recherches de la poésie romantique et baudelairienne, Rimbaud n'aura pas seulement bouleversé la nature de la poésie moderne, il aura aussi interverti l'ordre de la création poétique : désormais, la théorie précède l'œuvre, qui trouve son aboutissement, et non sa légitimité, dans la vie.