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Charles Baudelaire

Charles Baudelaire
Charles Baudelaire

Poète français (Paris 1821-Paris 1867).

Poète maudit ou poète méconnu dans la France de Napoléon III et la Belgique de Léopold Ier, Charles Baudelaire n’a publié que deux volumes de son vivant, les Fleurs du mal et les Paradis artificiels. Il n’en est pas moins la figure centrale du grand tournant littéraire de la décennie 1850-1860, admiré d’emblée par Rimbaud, Verlaine et Mallarmé.
Sa lucidité, son intelligence critique et son sens infaillible du beau – qui lui fera reconnaître Delacroix et Wagner et se reconnaître en eux – expliquent sa conscience déchirée entre les aspirations de sa sensibilité et le monde de son temps. Déchirement sur fond d’incompréhension familiale, de déboires sentimentaux, de crainte perpétuelle des créanciers et de délabrement de sa santé.
Héritier de la grande tradition classique et de l’esthétique formaliste, romantique en proie au « spleen » et au « mal du siècle » de toute une génération, il inaugure la modernité poétique : son pari sur l’absolu et la toute-puissance de la poésie, « magie suggestive contenant à la fois l’objet et le sujet, le monde extérieur à l’artiste et l’artiste lui-même », fait de Baudelaire un précurseur du symbolisme des années 1870, du surréalisme de 1920 et de toute la poésie du xxe siècle.

Famille

Mort de son père en 1827. Sa mère se remarie (1828) avec le commandant Aupick, symbole de l’ordre bourgeois que le poète détestera.

Formation

Lycée Louis-le-Grand.  Découverte de l’exotisme et de la sensualité dans les mers du Sud (1841). Devenu majeur (1842), il dilapide son héritage et sa famille lui impose un conseil judiciaire (Me Ancelle).

Début de carrière

Baudelaire publie à 24 ans sa première œuvre de critique d’art, le Salon de 1845. Dans le Salon de 1846, il laisse éclater son admiration pour le peintre romantique Eugène Delacroix. En 1847, il découvre l’œuvre d’Edgar Poe.

Premiers succès

Les succès se font attendre. Baudelaire est connu des cercles littéraires, mais ses poèmes publiés en revue trouvent peu d’écho auprès du public et ne lui donnent pas les moyens matériels de vivre. En 1857, la publication des Fleurs du mal est suivie d’un procès : le Tribunal correctionnel de la Seine condamne Baudelaire et ses éditeurs (amendes et suppressions de certains passages) pour outrage à la morale et aux bonnes mœurs.

Évolution de la carrière littéraire

Baudelaire désormais célèbre donne une deuxième édition des Fleurs du mal en 1861. Me Ancelle lui verse une rente mensuelle qui lui assure une vie matérielle précaire. Le jeune poète gagne sa vie en écrivant des articles de critique d’art. Il consacre sa vie à la poésie, mais ses vers sont généralement peu compris de ses contemporains et ses rêves de gloire se heurtent à l’incompréhension du public.

Mort

1867, mort à Paris à l’âge de 46 ans.

Réhabilitation

Une demande en révision introduite en 1949 auprès de la Cour de cassation aboutit à la réhabilitation des Fleurs du mal.

1. La vie de Baudelaire

1.1. Du lycée Louis-le-Grand à la vie de bohême

Le jeune Charles Baudelaire est orphelin de père à 6 ans. Lorsque François Baudelaire meurt en 1827, à 68 ans, il laisse une bibliothèque que Charles dévorera dès son plus jeune âge ; il avait fréquenté trente ans plus tôt les philosophes du salon de Mme Helvétius. Sa mère a alors 34 ans ; elle se remarie l’année suivante avec le commandant Aupick, futur général, symbole de l’ordre bourgeois que le poète détestera.

Écolier brillant mais solitaire, mis en pension à Lyon (1832), puis interne au lycée Louis-le-Grand à Paris (1836), Charles obtient son baccalauréat (1839) malgré un renvoi du lycée pour indiscipline. L’adolescent épris de littérature mène une vie de bohème, rencontre le groupe des Jeunes-France (Nerval, Pétrus Borel) et connaît une première liaison avec Sarah, dite Louchette, prostituée juive du Quartier latin.

Pour l'arracher à cette vie dissipée, sa famille le fait embarquer en 1841 sur un navire en partance pour Calcutta, mais le voyage l’ennuie : il ne va pas plus loin que l’île Maurice, et, après quelques semaines d’attente à l’île de la Réunion, reprend le bateau en sens inverse. Cet unique voyage de dix mois, effectué contre son gré, alimentera toutefois son imagination durant le reste de sa vie.

À son retour à Paris en 1842, Baudelaire fréquente le Club des haschischins (Gautier, Balzac, puis Asselineau, son premier biographe). Il rencontre Jeanne Duval, mulâtresse envoûtante mais infidèle, qu’il continuera à aider après la fin de leur liaison chaotique. À la demande de sa mère, il est privé de l’héritage paternel et se voit imposer la tutelle d’un notaire en 1844, situation humiliante qui n’empêchera pas les nouvelles dettes. Il mènera dès lors une vie de dandy, assombrie par un spleen profond.

1.2. Une mélancolie maladive et créatrice

Critique d’art éclairé et traducteur

Baudelaire publie à 24 ans sa première œuvre de critique d’art, le Salon de 1845. Dans le Salon de 1846, il laisse éclater son admiration pour le peintre romantique Eugène Delacroix.

En 1847, il rencontre la belle actrice Marie Daubrun, en laquelle il pense avoir trouvé sa muse. La même année, il découvre l’œuvre en prose de l’Américain Edgar Poe, qu’il traduit (Histoires [1856], Nouvelles Histoires extraordinaires [1857], les Aventures d’Arthur Gordon Pym [1858]) et qu'on lit toujours dans sa traduction. Poe incarne pour le jeune poète la synthèse idéale entre inspiration et lucidité critique et lui fait comprendre combien l’amour de la beauté est incompatible avec l’utilitarisme du monde industriel.

Révolté pétri de contradictions

Dans l’élan de la révolution de 1848, lors de laquelle Baudelaire exhorte les insurgés à fusiller son beau-père, le général Aupick, devenu commandant de l’École polytechnique, il se lance dans le journalisme : il prend conscience des souffrances des déshérités et fonde avec d’autres quarante-huitards, Champfleury et Toubin, une éphémère feuille révolutionnaire, le Salut public. Il fréquente également le peintre Courbet, Poulet-Malassis, son futur éditeur, et le critique littéraire Sainte-Beuve.

Mais cette bouffée d’optimisme humaniste et socialisant ne survivra pas au coup d’État de 1851, après lequel Baudelaire s’en tiendra au dandysme aristocratique dont il trouve le modèle chez Joseph de Maistre. Faisant figure de réactionnaire à un moment où les intellectuels se devaient d'être républicains, il taxe l'anticléricalisme de démagogique, et dénonce la confusion du progrès matériel et du progrès moral.

Incompris, condamné, malade

Mal dans sa peau aussi bien que dans la société, il est en proie à une mélancolie maladive que les excitants et stupéfiants apaisent et attisent tout à la fois : le vin, le haschisch, l’opium (laudanum) et l’alcool seront le sujet, en 1851, de l’article « Du vin et du haschisch » – et, en 1860, de son essai sur les Paradis artificiels.

Baudelaire rencontre en 1852 Apollonie Sabatier, surnommée par Théophile Gautier « la Présidente », dont il fréquente le salon et qu’il courtise platoniquement pendant cinq ans. Gagnant tant bien que mal sa vie par ses articles de critique d’art, il est connu des cercles littéraires, mais ses poèmes publiés en revue trouvent peu d’écho auprès du public.

En 1857, la publication du recueil des Fleurs du mal vaut au poète et à son éditeur une condamnation en correctionnelle – pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs » –, qui n’empêchera pas toutefois une deuxième édition en 1861, mais sensiblement modifiée (les six pièces condamnées sont retranchées, de nouvelles sont insérées).

En 1864, Baudelaire fuit en Belgique pour échapper à ses créanciers, et y passe deux ans en donnant quelques conférences. Mais sa santé se dégrade, conséquence d’une syphilis contractée dans sa jeunesse. Victime d’une attaque, atteint d’hémiplégie et d’aphasie, il revient à Paris en 1866. Il meurt dans une clinique l’année suivante, à l’âge de 46 ans.

2. Les écrits journalistiques et critiques de Baudelaire

2.1. Une voix singulière

Les écrits journalistiques et critiques de Baudelaire (Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains, Salons de 1845, de 1846 et de 1859, l’Exposition universelle de 1855, le Peintre de la vie moderne et autres Curiosités esthétiques) précèdent en grande partie son œuvre poétique et permettent de mieux comprendre celle-ci. Ils éclairent le grand débat littéraire du demi-siècle qui voit se croiser les dernières voix du romantisme (→ le romantisme en littérature), les aspirations radicales du formalisme des Parnassiens (→ le Parnasse), le réalisme et le positivisme. L’analyse de tous ces courants lui permet de se frayer sa propre voie.

Baudelaire parmi les grands courants littéraires de son temps

Le jeune poète se sent proche des romantiques, dont certains resteront ses inspirateurs : Chateaubriand, Petrus Borel, Balzac, Sainte-Beuve surtout, dont les Poésies et Pensées de Joseph Delorme sont pour lui le modèle du recueil lyrique. Comme les romantiques, Baudelaire éprouve l’écartèlement entre les forces du désir et l’impuissance de l’action et de la création, incarné dans le personnage de Samuel Cramer, le héros de son unique nouvelle, la Fanfarlo (1847). Mais il refuse l’épanchement larmoyant aussi bien que les facilités de l’écriture.

Inversement, s’il admire Théophile Gautier, pionnier de « l’art pour l’art », « poëte impeccable » dont il gardera le sens de la rigueur et de la perfection formelle, il juge son formalisme sclérosant : il ne saurait y avoir pour lui de perfection sans émotion, de beauté pure et de style idéal.

2.2. En quête de l’art moderne

C’est chez les peintres de son temps, comme Constantin Guys, et chez certains musiciens, comme Liszt, Beethoven et surtout Wagner, que Baudelaire reconnaît la qualité qui, pour lui, doit être au cœur de toute création et permet d’échapper au dilemme entre l’épanchement de l’émotion et le statisme de la beauté éternelle : le mouvement qui « dynamise » l’œuvre et bouscule l’état émotionnel de qui la contemple.

La modernité selon Baudelaire

La peinture permet à Baudelaire de définir la notion de modernité : être moderne consiste non pas à magnifier son époque (comme peut le faire Balzac) mais à dégager du présent, du quotidien et des circonstances fugitives ce qu’ils peuvent contenir d’immuable et de poétique. Pour Baudelaire, Brueghel l’Ancien, Watteau, Goya furent ainsi tout autant « modernes » que Daumier, Courbet ou Manet, pour avoir su « tirer l’éternel du transitoire ».

Delacroix surtout est pour Baudelaire l’emblème d’une esthétique nouvelle, en ce qu’il dépasse la simple imitation de la nature pour exprimer par le regard qu’il porte sur le monde une émotion et une spiritualité singulière. Conséquence de cet anti-réalisme : aux yeux de Baudelaire, le beau s’oppose radicalement au vrai, il est toujours bizarre et suppose l’artifice – celui des décors de théâtre, du raffinement dandy, de l’art du maquillage.

3. Deux chefs-d’œuvre de la poésie française

3.1. Les Fleurs du mal

L’architecture du recueil, profondément remaniée entre 1857 et 1861, vise à dessiner un itinéraire unifié là où la vie et l’histoire n’avaient tissé qu’une suite de hasards ou d’incohérences. Les six sections de l’édition de 1861 (Spleen et Idéal, Tableaux parisiens, le Vin, Fleurs du mal, Révolte, la Mort) sont autant de « stations » de la démarche du poète.

La dualité du bien et du mal

La première, « Spleen et Idéal » (85 poèmes sur 126), décrit la double postulation d’un être déchiré entre sa soif d’une idéalité et d’une pureté perdues et son enlisement dans les tourments du quotidien, en un mot ce « spleen », mot anglais qui résume pour Baudelaire toutes ses souffrances morales et physiques.

Les quatre sections suivantes envisagent tous les « paradis artificiels » que s’invente l’homme dans son désespoir : les « Tableaux parisiens » montrent la ville comme un condensé de la laideur et du mal, mais aussi comme un espace magique où il fait bon se perdre ; suivent les rêves trompeurs promis par « le Vin », puis par « les Fleurs du mal » elles-mêmes, à savoir les vices et péchés de la chair, les femmes damnées voisinent avec les Béatrice et les Vénus, et enfin la « Révolte », où le poète s’adonne aux blasphèmes, adressant ses suppliques à cette autre grande figure de la marginalité et de la déchéance qu’est Satan.

La dernière section, « la Mort », dit l’espoir d’une réconciliation et d’un salut dans le miracle d’un dernier voyage.

La « joie de descendre »

Les Fleurs du mal sont probablement le premier grand recueil poétique fondé sur une esthétique ouvertement « contre nature », par laquelle Baudelaire se démarque autant de ses aînés romantiques que de ses contemporains formalistes et parnassiens. Peignant des charognes, des cerveaux gangrenés et des fontaines de sang là où d’autres voyaient des trésors de beauté, Baudelaire dit l’abomination, le mal qui « se fait naturellement » et le crime « dont l’animal humain a puisé le goût dans le ventre de sa mère ».

Plaisirs amers, artifices cruels

Face à cette nature négative, Baudelaire retient les leçons ambiguës de l’écrivain anglais Thomas De Quincey en cherchant à combler son goût de l’infini par le recours aux artifices les plus divers. Si le vin et la drogue sont essentiellement des métaphores du désir d’élévation, l’amour est de tous les artifices baudelairiens le plus raffiné et le plus cruel en ce qu’il exclut l’équilibre apaisant de la sincérité et implique une dépossession de soi.

Chacune des trois grandes figures féminines des Fleurs du mal est une variation sur le thème de la « grandeur artificielle » : Jeanne Duval, la « Vénus noire » trop sensuelle, Marie Daubrun, image de l’innocence perverse et Apollonie Sabatier, idéale et toujours dérobée. Ni muses ni inspiratrices romantiques, elles exercent une tyrannie capricieuse et instillent plaisir empoisonné, mettant le poète au supplice.

La mort enfin est évoquée comme le florilège éternel de tous les artifices et l’inconnu par excellence, « Enfer ou Ciel, qu’importe... » Au-delà des drogues et autres artifices délétères, le langage seul permet de fixer les extases des sens et de l’imagination.

3.2. Le Spleen de Paris

Les cinquante petits poèmes en prose du Spleen de Paris, rédigé à partir de 1857, resté inachevé et édité de manière posthume en 1869, prolongent cette thématique. Il s’agit d’un ensemble de nouvelles, de dialogues, d’allégories, de scènes de rue, de fictions fantastiques ou policières à la manière d’Edgar Poe et de rêveries lyriques plus conventionnelles (dont plusieurs doublets en prose des poèmes versifiés). Baudelaire tente là des « essais de poésie lyrique dans le genre de Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand », mais en appliquant « à la description de la vie moderne [...] le procédé qu’il avait appliqué à la peinture de la vie ancienne, si étrangement pittoresque ».

De fait, Baudelaire n’a jamais mieux exprimé que dans ces textes l’errance du poète dans le monde du quotidien, débusquant l’ignoble, guettant le grotesque, soupçonnant le mystérieux et suggérant le sublime. Les poèmes en prose disent l’univers discordant et étrange du Paris d’Haussmann sous le regard critique du poète.

4. L’œuvre fondatrice du symbolisme

Dans la mesure où, pour Baudelaire, l'art consiste à « créer une magie suggestive contenant à la fois l'objet et le sujet, le monde extérieur à l'artiste et l'artiste lui-même » (l'Art philosophique, 1868), il est juste de voir en lui l'inventeur du symbolisme et l'initiateur de la poésie moderne. Ce symbolisme s’enracine dans l’idéalisme hérité de Platon, l’illuminisme d'Emanuel Swedenborg et le spiritualisme d’Hoffmann (à qui Baudelaire emprunte la théorie des synesthésies, perceptions simultanées) ou d'Edgar Poe.

4.1. L’image chez Baudelaire

Le pari sur l’artifice explique l’attachement de Baudelaire aux grands principes du classicisme : la rhétorique et la prosodie « ne sont pas des tyrannies inventées arbitrairement, mais une collection de règles réclamées par l’organisation même de l’être spirituel ».

Le travail sur la rime et la musicalité, l’usage des formes poétiques traditionnelles (vers pairs, quatrains à rimes plates, quatorzains et sonnets) servent plus qu’ils ne brident l’expression de la pensée et de la rêverie : « parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense ». Mais l’originalité de Baudelaire tient au statut nouveau qu’il accorde à l’image et à l’imagination. Les comparaisons, les métaphores et les oxymores (juxtapositions de termes antinomiques) permettent de rassembler les fragments épars du monde naturel, toujours décevant parce que corrompu, et de reconstruire un ordre reposant sur « l’analogie universelle ».

4.2. La théorie des correspondances

Dans son insatiable quête du Beau, Baudelaire a emprunté aux mystiques le terme de « correspondance ». Le jeu des correspondances est au cœur de la poésie baudelairienne : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ».

Par les correspondances « horizontales », le vers doit provoquer en nous les sensations de la mélodie entendue, du tableau contemplé, par le « miracle d’une prose poétique, musicale, sans rythme et rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ».

Les correspondances « verticales » délivrent de la multiplicité désolante du réel en faisant signe vers une unité supérieure, par « cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la Terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du ciel. » La poésie a charge pour lui de réconcilier l’imparfait et le sublime, le présent mesquin et les splendeurs atemporelles.

Baudelaire préfigure largement les audaces de Rimbaud et, plus tard, les surréalistes.