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Aliénor d'Aquitaine ou Éléonore d'Aquitaine

Aliénor d'Aquitaine
Aliénor d'Aquitaine

(1122-Fontevrault 1204), reine de France puis d'Angleterre.

La reine de France

L'héritière du duché d'Aquitaine et du comté du Poitou

Guillaume IX d'Aquitaine, son grand-père, serait le plus ancien des troubadours. Son goût prononcé pour les belles filles et les intrigues politiques, et le peu de considération qu'il porte à la morale ecclésiastique lui valent d'être excommunié. Mais c'est également un fin lettré, qui compose des poèmes pendant la croisade qu'il mène aux côtés de Godefroi de Bouillon. On lui doit en outre la naissance d'une cour brillante, celle de Poitiers. C'est dans ce contexte que grandit Aliénor, fille de Guillaume X d'Aquitaine et d'Aenor de Châtellerault. Elle apprend le latin et sans doute d'autres langues, fréquente les troubadours dont elle écoute les chants et les récits. Peu après la mort d'Aenor, Guillaume X décide de se réfugier à Saint-Jacques-de-Compostelle. La jeune fille est alors confiée à la garde de son oncle, Raimond de Poitiers, et c'est avec lui qu'elle aurait connu ses premières amours adolescentes. À la mort de son père, en 1137, Aliénor hérite du duché d'Aquitaine et du comté de Poitiers, c'est-à-dire de tout le sud-ouest de la France actuelle.

À la cour de France

La même année, on la marie au prince Louis, fils du roi de France, Louis VI. Aliénor a 15 ans environ, et son époux n'en a que 16. La cérémonie est célébrée le 25 juillet dans la cathédrale Saint-André de Bordeaux, en présence des plus hautes personnalités du royaume. Deux semaines plus tard, on apprend la mort de Louis VI, et l'époux d'Aliénor entame son règne sous le nom de Louis VII. Cependant, le duché d'Aquitaine reste distinct du royaume de France, malgré les efforts de l'abbé Suger, le conseiller le plus influent de Louis VI puis du jeune roi, dont le souci constant est d'agrandir le domaine royal.

À peine installée à la cour de France, Aliénor y impose les mœurs et coutumes de celle de Poitiers, qu'elle juge plus évoluées et moins moroses. Elle fait venir des troubadours et des trouvères, introduit de nouvelles habitudes alimentaires (les confitures) et vestimentaires (les couleurs vives et les décolletés échancrés sont mis à l'honneur) ; la jeune reine lance de nouveaux jeux de toutes sortes, transformant radicalement l'ambiance jusqu'alors un peu terne de l'entourage de Louis VII. Elle préside des tournois auxquels participent des chevaliers qu'elle fait venir d'Aquitaine et du Poitou. On lui prête d'ailleurs une aventure amoureuse avec l'un de ces chevaliers, Saldebreuil, mais cette brève passion relève peut-être de la légende. Toutefois, c'est à cette époque que le roi, qu'on dit très impressionné par la beauté et le charme de sa femme, semble commencer à concevoir quelque jalousie à son encontre.

La croisade

Pendant la deuxième croisade (1147-1149), Aliénor, qui a parcouru l'Aquitaine pour convaincre ses vassaux de participer à l'expédition, accompagne son mari. Beaucoup de nobles les imitent alors et se font accompagner de leur dame et leurs chambrières. L'armée qui débarque en Orient compte donc plus de femmes que d'hommes. Aliénor séjourne à la cour de l'empereur byzantin Manuel Comnène et semble émerveillée par les fastes de la vie orientale ainsi que par l'éclat de la ville de Constantinople elle-même.

On lui attribue à cette époque une aventure avec son oncle et ancien tuteur, Raimond de Poitiers, prince d'Antioche. Cette révélation aurait persuadé Louis VII de renoncer à une expédition destinée à reprendre le comté d'Édesse, ce qui, selon les historiens, fut une faute politique. À la place, il décide de lancer une campagne vers Jérusalem, qui se révélera un échec cuisant. Aliénor refuse cette fois de l'accompagner, et le roi doit l'entraîner de force. Après le fiasco de l'expédition, le couple prend la route du retour dans deux navires séparés. Sur le trajet, fertile en rebondissements, Aliénor est capturée par des navigateurs grecs, sauvée par des Normands et se retrouve en Sicile avec le roi. Le moins que l'on puisse dire est que les relations du couple royal ne sont plus au beau fixe.

Le divorce d'Aliénor

Malgré l'intervention du pape Eugène III, qui les accueille à Frascati pour tenter de les réconcilier, les rapports ne cessent de se dégrader entre Aliénor et son époux. Une nouvelle cérémonie de mariage suivie d'une nuit de noces est organisée par le souverain pontife en personne : il en naîtra une deuxième fille pour le couple royal. Mais le simulacre de réconciliation fait long feu. Aliénor est ouvertement courtisée par Henri Plantagenêt, fils de Geoffroi, comte d'Anjou, duc de Normandie et époux de Mathilde, l'héritière du trône d'Angleterre. Les conseils de Suger, qui entrevoit les conséquences désastreuses d'un renvoi d'Aliénor, ne suffisent plus à convaincre le roi. Louis VII semble à présent résolu à une séparation, quelles qu'en soient les conséquences politiques.

Un concile est réuni à Beaugency, près d'Orléans. Une assemblée de prélats complaisants y examine la situation du couple royal. Aliénor invoque le prétexte de la consanguinité pour obtenir le divorce. C'est la première fois qu'une reine demande elle-même – et obtient – l'annulation de son mariage. Et malgré la narration qu'en feront les chroniqueurs, prompts à vouloir sauver la face du roi de France, on ne peut affirmer que Louis VII ait choisi de répudier son épouse :« Louis l'avait laissée, à cause de l'incontinence de cette femme qui ne se conduisait pas comme une reine, mais bien plutôt comme une putain » (Aubry des Trois Fontaines, cité par Georges Duby).

En fait, Aliénor est déjà amoureuse d'Henri, séduite par le mélange de culture et de force virile du futur roi d'Angleterre. Ce serait la reine elle-même qui aurait fomenté l'annulation de son mariage et prémédité ses secondes noces. Quoi qu'il en soit, l'annonce du divorce d'Aliénor retentit dans toute la chrétienté. D'autant qu'en 1151 Geoffroi meurt et qu'Henri devient par là même roi d'Angleterre.

Pour en savoir plus, voir l'article histoire de la France.

La reine d'Angleterre

Aliénor et Henri

Aliénor épouse Henri Plantagenêt en 1154. La cérémonie, assez discrète, se déroule dans la salle des comtes de Poitiers. Avec ce mariage, la culture occitane se répand en Anjou, en Normandie et en Angleterre par l'entremise d'Aliénor. Pendant ce temps, Henri remet de l'ordre dans son pays, dévasté par la guerre civile.

Aliénor, qui avait donné deux filles à Louis VII, donnera huit enfants (dont cinq fils) à Henri. Tout semble donc aller pour le mieux, si ce n'est que la nouvelle reine s'intéresse bien plus à ses propres terres qu'à l'Angleterre, où elle n'effectue que quelques séjours, contrainte et forcée. Elle travaille surtout à reprendre en main le duché d'Aquitaine, perturbé par l'indiscipline des barons. Fine politique, elle accorde des franchises et des chartes aux villes pour se concilier la bourgeoisie. Elle ordonne également la construction de nombreux édifices. Poitiers devient alors le centre de la vie courtoise et de la poésie. Artistes, poètes et musiciens y convergent de tout le royaume.

Soucieuse de sa descendance, elle n'oublie pas de faire de Richard (le futur « Cœur de Lion ») son héritier en le faisant proclamer duc d'Aquitaine, avec l'accord du roi Henri. Richard n'a alors que 12 ans.

La recluse

Pour une affaire de succession, elle se dresse contre son mari en soutenant ses fils, Henri et Richard, puis Jean. Alors que, vêtue en homme, elle tente de se réfugier auprès du roi de France, son ancien époux, Aliénor est capturée. Henri II la fait enfermer au château de Chinon en 1173. Le scandale provoqué par la rébellion de la reine contre l'autorité de son mari n'explique pas tout. Depuis longtemps, en fait, Henri II ne se soucie plus guère de sa reine, qu'il ne rencontre que très rarement. Il faut dire qu'Aliénor est alors une femme âgée de plus de 50 ans, sans doute fatiguée par ses dix grossesses. Le roi est d'ailleurs amoureux de son actuelle maîtresse, la « Belle Rosemonde », lorsque éclate la fronde de ses fils. D'autre part, la notoriété croissante de la duchesse d'Aquitaine et son indépendance dans la gestion des affaires politiques font de l'ombre à Henri. Voilà pourquoi Aliénor reste prisonnière durant seize ans et ne sort de sa captivité que lorsque son fils Richard monte sur le trône à la mort d'Henri, en 1189.

Les dernières années

Aliénor est libre à nouveau. C'est alors une femme âgée (elle a près de 70 ans), mais qui n'a rien perdu de son remarquable dynamisme, ni de l'intérêt qu'elle porte aux affaires politiques. Pendant la troisième croisade (1190), destinée à reprendre Jérusalem, tombée aux mains des sarrasins trois années plus tôt, c'est elle qui régente le royaume. Elle travaille à affermir le pouvoir de Richard, contesté par son frère Jean sans Terre, qui s'est allié pour l'occasion à Philippe Auguste, roi de France depuis 1179. Le roi de France cherche en effet à étendre le domaine royal, aux dépens des possessions de la Couronne d'Angleterre. Ainsi, lorsque Philippe revient de Terre sainte pour prendre Gisors et s'emparer de la Normandie, c'est Aliénor elle-même qui défend la ville. Lorsque Richard est retenu prisonnier à Vienne, elle écrit une lettre indignée au pape pour qu'il agisse en sa faveur. En 1194, Aliénor part elle-même chercher son fils avec une énorme rançon et organise le deuxième couronnement de Richard après leur retour triomphal en Angleterre. Elle se retire ensuite au monastère de Fontevrault, sans toutefois quitter des yeux les affaires politiques.

En 1199, Richard Cœur de Lion est assassiné. L'avènement de Jean sans Terre ne va pas de soi, mais Aliénor jette toutes ses forces dans le combat pour la succession. Elle prend la direction des opérations, conduisant à coups de chevauchées la résistance contre les nobles frondeurs encouragés par Philippe Auguste. Par ailleurs, après un voyage en Castille, elle marie sa petite-fille Blanche avec l'héritier du trône de France (le futur Louis VIII). Mais elle ne peut éviter les multiples erreurs politiques et les brutalités de son fils Jean ainsi que le triomphe politique de Philippe Auguste.

Aliénor meurt le 31 mars 1204 à Fontevrault. Quelque temps après, l'Aquitaine est intégrée au royaume de France par Philippe Auguste.

La légende d'Aliénor

Aliénor la scandaleuse

Dès la fin du xie s., Aliénor est déjà l'objet d'une légende scandaleuse ; du vivant même de la reine, les ragots commencent à être colportés sur son compte. On raconte qu'elle livra son corps à des sarrasins durant la croisade, on lui prête une aventure avec Saladin (qui était pourtant encore un enfant à l'époque où Aliénor accompagna son époux en croisade) et, une autre plus vraisemblable avec Raimond de Poitiers.

Peu après sa mort, elle devient une source d'inspiration pour les conteurs, les ménestrels et les poètes. Les historiens, presque tous gens d'Église, en font l'archétype de la femme scandaleuse, la preuve vivante de la méchante nature féminine. C'est qu'Aliénor a bafoué l'ordre établi par deux fois au moins. La première, lorsqu'elle a demandé et obtenu le divorce d'avec le roi de France après l'avoir ridiculisé. La seconde, en s'émancipant de la tutelle de son second mari, le roi Henri, contre lequel elle prend parti aux côtés de ses fils. Sans compter ses aventures amoureuses, qui ne relèvent certainement pas toutes de la légende.

Le mythe d'Aliénor

À partir de la période romantique, la légende d'Aliénor reprend de l'ampleur, mais la caricature de la femme sensuelle et adultère laisse place à un portrait plus nuancé. Aliénor la scandaleuse reste la femme libre et séductrice, certes, mais avant tout la reine cultivée, imposant la richesse de la culture occitane à la brutalité des mœurs de la cour capétienne. Aliénor devient la « reine des troubadours », l'inspiratrice de l'amour courtois. Sa beauté et son charme inspirent les écrivains et les historiens. Son gisant, à Fontevrault, la représente un livre ouvert entre les mains. Aliénor incarne alors deux images, d'un côté la souveraine influente et opiniâtre, de l'autre la femme disposant librement de son cœur et de son corps.

Fut-elle une manipulatrice, sensuelle et adultère, comme ont voulu le faire accroire les historiens du siècle suivant ? Ou une victime qu'il faut plaindre, comme le suggère Georges Duby ? Il est certain que son rôle politique fut grand, et qu'elle donna une véritable impulsion à l'épanouissement de la culture occitane. Femme de caractère, elle assuma le scandale que provoqua son divorce. Et elle se soucia jusqu'à la fin d'aider ses fils à asseoir leur pouvoir, fussent-ils incompétents ou félons.