
Chef de l'État : Mary McAleese
Chef du gouvernement : Brian Cowen
Nature de l'État : république à régime semi-présidentiel
Constitution :
Adoption : 1er janvier 1937
Entrée en vigueur : 29 décembre 1937
Exécutif
Chef de l'État : président de la République
Chef du gouvernement : Premier ministre
Législatif
Le Parlement national se compose de la Chambre des représentants et du Sénat.
L'Irlande est presque entièrement constituée de roches anciennes. Deux plissements primaires ont mis en place les principaux volumes du relief : à l'ouest, au nord et à l'est, un plissement calédonien dont les directions N.-E./S.-O. prolongent celles de l'Écosse (massif des Ox, des Sperrin, des Wicklow) ; au sud, un plissement hercynien de direction ouest-est donne des crêtes de roches dures (Carrantuohill, 1 041 m, point culminant du pays) et de longues dépressions en roches tendres. Le centre du pays, peu affecté par les plissements, forme une plaine basse, parfois karstique (Burren). La glaciation quaternaire a intensément sculpté le relief (cirques, vallées en auge) et répandu dans les plaines d'énormes volumes de moraines tantôt moulées en collines arrondies (drumlins), tantôt allongées en remblais sinueux (eskers).
En bordure de l'Atlantique, dans le lit des grands vents d'ouest, l'Irlande a un climat hyperocéanique : des précipitations abondantes (plus de 1 000 mm par an dans la moitié ouest du pays) et bien réparties (plus de 200 jours par an) ; des hivers très doux (7°C en janvier sur la côte sud), des étés sans chaleur (15°C en juillet), une forte nébulosité, des vents violents sur les sommets et les côtes exposées. Les rivières, bien alimentées par des pluies surabondantes et des sols gorgés d'eau, ont un écoulement lent, gêné par la faible pente de la plaine et les nombreux obstacles morainiques. Le Shannon lui-même n'est qu'une succession de lacs aux bords indécis. La forêt pousse avec vigueur dans les endroits abrités. Mais la violence du vent et l'excès d'humidité favorisent la lande et la tourbière (celle-ci couvre 20 % de la surface de l'île et on l'exploite pour les centrales thermiques). L'Éire entreprend de vastes reboisements (monts Wicklow).
Les 26 comtés de l'actuelle République d'Irlande, qui rassemblaient près de 7 millions d'habitants en 1841, n'en comptaient plus que 2,8 millions en 1968 : la baisse de la population a été en effet continue depuis la famine de 1846 (1 million de morts) jusqu'en 1961. En un siècle, près de 3 millions d'Irlandais ont fui la misère et le chômage, et pris le chemin de l'Angleterre, des États-Unis ou encore de l'Australie. L'amélioration de la situation économique et le développement industriel ont stoppé les flux massifs d'émigration au début des années 1970 (ceux-ci connaîtront, toutefois, une reprise ponctuelle durant la crise des années 1980), puis, au milieu des années 1990, ont même entraîné un renversement des flux migratoires, lié au retour des rapatriés d'Angleterre (et du reste du monde…) et à l'arrivée d'immigrés, nouveaux venus sur l'île, dont le nombre dépasse aujourd'hui celui des émigrants, le solde migratoire étant désormais positif.
La population augmente donc à nouveau. Le taux de natalité, encore très élevé jusque dans les années 1980 (supérieur à 20 ‰), diminue rapidement et se situe désormais autour de 15 ‰. La fécondité suit une évolution similaire : elle est en effet passée de 3 à 2 enfants par femme et se rapproche ainsi de la moyenne européenne. Le taux de mortalité baisse plus lentement (7,6 ‰), dégageant un accroissement naturel de 1,8 % par an. Longtemps caractérisée par une natalité et une fécondité importantes (liées à l'influence du catholicisme dont se réclament 95 % de la population), l'exception démographique irlandaise, au sein de l'Union européenne, prend donc fin. Ses effets sont cependant durables, comme le montre la forte proportion des moins de 15 ans, qui représentent encore 20 % de la population.
La faible densité moyenne (51 hab./km2) cache une grande diversité régionale : le Centre et l'Ouest, notamment le Connemara, dans le nord-ouest, sont des espaces vides, bien que certains comtés ruraux des côtes du Nord-Ouest soient très peuplés (100 hab./km2), en dépit de leur faible développement et d'un exode continu. Le centre de gravité de la République a basculé à l'est : l'agglomération de Dublin (1 million d'habitants) concentre plus du tiers de la population, 40 % des emplois industriels et plus de la moitié des revenus du pays. La deuxième ville, Cork, ne compte que 120 000 habitants. Le taux de population urbaine (près de 60 % de citadins), en augmentation constante, est encore nettement inférieur à celui des autres pays de l'Union européenne. Le gouvernement s'efforce d'atténuer le poids de la capitale et de sa région en favorisant les implantations industrielles dans tout le pays, notamment dans l'Ouest, plus rural et moins développé.
Si, en 1926, l'agriculture concentrait 65 % des emplois, contre 10 % à l'industrie et 25 % aux services, la République s'est modernisée rapidement à partir de 1958. Le secteur primaire occupe aujourd'hui 6 % de la population active, le secondaire, 28 %, et le tertiaire, 66 %. Depuis 1958, la croissance moyenne annuelle avoisine 5 % par an ; elle a dépassé 7 % par an entre 1995 et 2000, au point que l'Irlande fait figure aujourd'hui de nouveau pays industriel (N.P.I.), sur le modèle des « dragons » de l'Asie du Sud-Est (Taïwan, Singapour). L'économie, dopée par les investissements étrangers et l'essor des exportations (+10 % par an), crée 50 000 emplois chaque année. De fait, le chômage endémique, qui culminait à 20 % de la population active dans les années 1980, est retombé à près de 4,5 % en 2004, l'inflation a été jugulée, les déficits budgétaires ont laissé place à des excédents, et le poids de la dette publique, très lourd, a pu être réduit (60 % du produit intérieur brut) : situation impensable à la fin des années 1980, l'Irlande remplit les critères du traité de Maastricht et figure dans la première vague de participation à la monnaie unique européenne. Bien plus, le produit national brut (P.N.B.) par habitant en parité de pouvoir d'achat, qui était de moitié inférieur à celui de la Grande-Bretagne au début des années 1970, et qui n'en représentait encore que les deux tiers en 1990, est désormais sensiblement supérieur.
Si la part de l'agriculture dans le P.I.B. comme dans la population active s'est réduite, elle fait toujours vivre 130 000 personnes. Le pays compte 270 000 exploitations agricoles d'une superficie moyenne de 22 hectares. La modernisation entamée dans les années 1960 s'est accélérée après l'entrée de la République dans la Communauté économique européenne (C.E.E.), en 1973, qui a surtout bénéficié aux plus grandes exploitations. L'élevage (moutons, bovins) assure 80 % du revenu agricole. L'Ouest produit du bétail qui est ensuite engraissé dans les plaines de l'Est. Au sud et à l'est, l'orge, la betterave à sucre et le houblon ont remplacé le seigle, l'avoine et les pommes de terre, dont la culture est devenue marginale. Le maraîchage domine autour de Dublin. La pêche, l'élevage piscicole et ostréicole sont en expansion. La filière agroalimentaire fournit 7 % du P.I.B. et près de 20 % des exportations, ces dernières n'alimentant plus seulement l'important et traditionnel marché anglais, mais aussi le continent.
La République, qui dispose de peu de matières premières minérales, est contrainte d'en importer, notamment du charbon, du fer et du pétrole (raffiné à Cork). Elle a su, toutefois, tirer parti de certaines ressources comme la tourbe, abondante, qui sert au chauffage domestique ainsi qu'aux centrales thermiques. La production d'électricité, dont près de 10 % est d'origine hydraulique (aménagement du Shannon), a été multipliée par 20 entre 1946 et 1990. Les reliefs anciens recèlent des minerais : ainsi extrait-on du cuivre à Avoca, à 60 km au sud de Dublin, dans l'une des plus importantes mines d'Europe, mais aussi du plomb (baie de Sligo, 12e rang mondial) ou encore du zinc (8e rang).
La production industrielle a plus que doublé en 10 ans. Les industries traditionnelles, qui emploient encore près de 20 % de la main-d'œuvre, reposent principalement sur l'agroalimentaire : conserveries, produits laitiers, minoteries, sucreries, boissons (distilleries de whisky, brasseries). Grand Metropolitan-Guinness, premier employeur du pays, est le premier exportateur mondial de bière. Cuir, chaussures et textiles (laine, lin, coton) sont en perte de vitesse, au contraire de la papeterie et de l'imprimerie.
Les industries modernes se sont développées après 1958, grâce à l'ouverture des frontières, à l'entrée de capitaux étrangers et à une politique industrielle dynamique, bientôt appuyée par les fonds structurels européens (qui ont représenté entre 3,5 et 5,5 % du P.I.B.). La première zone franche du monde a été ouverte autour de l'aéroport international de Shannon en 1959 : elle abrite à présent la technopole de Limerick-Shannon, petite Silicon Valley irlandaise. D'importants avantages fiscaux (imposition des bénéfices de 10 % jusqu'en 2010, contre 30 % en Angleterre ou en Irlande du Nord et 42 % en France) sont consentis aux entreprises. L'Agence de développement irlandaise, très agressive dans sa recherche d'investisseurs, offre des aides à l'implantation d'entreprises et à l'emploi, des terrains à bas prix, et de nombreux services. En outre, depuis la fin des années 1960, le gouvernement a mis un fort accent sur l'enseignement. La modération salariale d'un personnel anglophone jeune et qualifié, ainsi que la faiblesse syndicale (des accords tripartites entre le gouvernement, les syndicats et le patronat garantissent, tous les 3 ans, la paix sociale) expliquent aussi que la rentabilité des firmes américaines locales y soit cinq fois plus forte que dans le reste de l'Union européenne. Aussi l'Irlande reçoit-elle, par exemple, le quart des investissements extérieurs du secteur électronique américain.
Longtemps périphérique à l'échelle des îles Britanniques et de l'Europe, l'Irlande est ainsi devenue une tête de pont des entrepreneurs étrangers (américains, mais aussi japonais et coréens) pour la pénétration du marché européen. Quelque 1 200 entreprises étrangères fournissent donc du travail à 150 000 personnes, soit 45 % de l'emploi et 76 % de la production industriels du pays, assurant aussi les deux tiers de ses exportations. D'abord tournés vers le matériel agricole, les engrais, l'aluminium, puis le montage de voitures et l'électronique, les investissements se sont ensuite orientés vers les composants électroniques et l'informatique. Un tiers des ordinateurs et 60 % des logiciels vendus en Europe sont actuellement assemblés en Irlande. Tous les grands noms du secteur sont présents (IBM, Compaq, Dell, Apple), ainsi que de nombreux fabricants de logiciels, tandis que certaines P.M.E. locales, très dynamiques, connaissent un succès international (la plus connue d'entre elles est la firme Iona). Ainsi, 7 % des Irlandais travaillent à présent dans l'informatique, ce qui constitue un record mondial. La pharmacie, les instruments médicaux et les biotechnologies sont également des secteurs en plein essor.
De même, Dublin cherche à développer les nouvelles activités tertiaires. La capitale attire de multiples centres d'appels téléphoniques et de réservation de grandes sociétés internationales. Son quartier financier regroupe des services administratifs internationaux de plus de 400 banques, avec l'objectif (encore loin d'être atteint) de concurrencer Luxembourg. Le tourisme est important : plus de 6 millions de visiteurs, en majorité américains et européens, génèrent des activités qui représentent 8 % du P.I.B. et de la population active. Un Irlandais sur deux travaille pour les exportations, qui ne sont guère loin de procurer la moitié du P.I.B. La balance commerciale, positive depuis le milieu des années 1980, montre que la République n'est plus un appendice du grand voisin britannique : son commerce, longtemps dominé (à près de 75 %) par les échanges de part et d'autre du canal Saint-Georges, s'est rééquilibré. Ses importations proviennent pour 35 %, encore, de la Grande-Bretagne, pour 21 % des autres pays européens, pour 18 % des États-Unis ; mais 25 % seulement de ses exportations se dirigent vers la Grande-Bretagne, 47 % vers le reste de l'Union européenne et 8,5 % vers les États-Unis.
L'Irlande commence à se distinguer de la grande île voisine avec les invasions celtiques, qui débutent au IVe s. avant J.-C. Ce sont, en effet, deux rameaux différents du groupe celte que l'on trouve de part et d'autre de la mer d'Irlande. Les Celtes d'Irlande, des Gaëls, refoulent et assimilent les autochtones et s'organisent en plus d'une centaine d'États minuscules (tuath), chacun d'eux ayant à sa tête un roi (rí ou rígh). Les chefs les plus importants font bientôt reconnaître leur autorité par les autres, mais jamais cette hiérarchie politique ne s'impose aussi rigoureusement que la hiérarchie sociale. Le terme supérieur de cette hiérarchie est le haut roi (Áird Rígh ou Árd Rí), dont les pouvoirs sont en fait bien réduits. Au début de l'ère chrétienne apparaît l'Irlande des « cinq cinquièmes » (Ulster, Connacht, Munster, North Leinster ou Meath, South Leinster). La prééminence est disputée entre les rois d'Ulster, longtemps les plus puissants, et les rois de Connacht, qui prennent l'avantage à partir des exploits de Conn (IIe s. après J.-C.). La puissance de la dynastie de Connacht parvient à son apogée avec Niall aux Neuf Otages (roi de 380 à 405) ; sa descendance (O'Neill) règne sur le Connacht, le Meath et la majeure partie de l'Ulster. Au Ve s., les Irlandais sortent de leur île ; des aventuriers (les Scots) vont piller les côtes occidentales de la Grande-Bretagne, et y fondent même des colonies (Dalriada). Ce sont sans doute eux qui provoquent l'exode qui va receltiser l'Armorique et en faire la Bretagne.
Une de ces expéditions de piraterie est à l'origine de la vocation missionnaire de saint Patrick ; enlevé comme esclave vers 401, l'évêque brittonique revient en 432 évangéliser ce pays qu'il a aimé. Lorsqu'il meurt en 461, l'île, qui n'avait pas connu la conquête romaine et dont poètes et druides avaient préservé l'homogénéité culturelle, est presque totalement gagnée à la nouvelle foi. L'enrichissement de la civilisation celtique par les apports chrétiens permet un extraordinaire épanouissement culturel aux VIe et VIIe s., l'âge d'or de l'histoire irlandaise. Des monastères surgissent partout, foyers de science autant que de piété, animés par des hommes de grande valeur comme Finnian, Ciaran ou Brendan. La brillante civilisation irlandaise rayonne alors sur toute l'Europe occidentale grâce à l'œuvre des saints Colomba et Colomban, mais n'empêche pas l'anarchie politique de toujours menacer, malgré l'alternance régulière, depuis 483, de deux branches des O'Neill à la dignité d'Áird Rígh.
Les Norvégiens, qui ont dévasté le monastère écossais d'Iona dès 795, lancent en 830 leur première offensive sérieuse contre l'Irlande. Pendant près de deux siècles, ils ravagent l'île et s'y taillent des royaumes, dont les deux plus importants sont ceux de Limerick et de Dublin. Leur domination est près de s'étendre à l'Irlande entière. Les victoires de Brian Boru (Clontarf, 1014) mettent fin à cette menace. Privée de son caractère envahissant, la colonisation scandinave se révèle alors enrichissante, car ces hardis marins sont aussi des commerçants et des fondateurs de villes. L'anarchie intérieure ne permet cependant pas au pays de bénéficier pleinement de cet apport.
Elle offre, en revanche, une occasion favorable aux aventuriers normands qui vivent dans les marches du nouveau royaume d'Angleterre. Appelés par le roi de Leinster Dermot MacMurrough, plusieurs d'entre eux, conduits par Richard de Pembroke, tentent leur chance en 1169-1170. En 1171, Richard hérite du Leinster, tandis que ses compagnons se taillent d'amples domaines. Mais, la même année, Henri II d'Angleterre intervient à son tour, peu désireux de laisser ses turbulents barons échapper à son autorité. Armé d'une bulle pontificale, il fait reconnaître par le synode de Cashel (1172) son autorité pour réformer l'Église d'Irlande, dont l'indépendance pouvait, à bon droit, inquiéter Rome ; en 1175, après une vigoureuse réaction irlandaise contre les excès des Normands menée par Rory O'Connor, le traité de Windsor consacre la suzeraineté d'Henri II sur toute l'île. Désormais, l'Irlande est une colonie anglaise, une colonie négligée, disputée entre l'aristocratie indigène et une féodalité étrangère.
Après les conquêtes des XIIe et XIIIe s., la force assimilatrice du milieu irlandais entraîne une rétraction presque continue, jusqu'au XVIe s., du domaine anglais, le « Pale ». La suzeraineté anglaise ne subsiste alors que grâce à des suspects, les seigneurs des marches, irlandais de mœurs, mais plus ou moins fidèles à la Couronne. Les rois d'Angleterre doivent réagir à plusieurs reprises. Après que les Butler d'Ormonde eurent pris, pendant la guerre des Deux-Roses, le parti des Lancastre, les Anglais finissent par confier l'île aux Fitzgerald de Kildare, qui en seront les véritables souverains jusqu'en 1534. La Renaissance anglaise, sous les Tudor, s'était également traduite par des efforts sérieux pour réduire l'île à l'obéissance. La reconquête commence désormais à utiliser la « plantation », domaine destiné à être colonisé par de purs Anglais, les anciens colons étant devenus suspects à leur tour. À cette nouvelle colonisation s'ajoute la colonisation écossaise dans le nord-est de l'Ulster, commencée de longue date, simple conséquence de la proximité des deux territoires. Mais les civilisations anglaise et irlandaise sont désormais trop étrangères, en même temps que les territoires trop voisins, pour que les problèmes ne s'aggravent pas.
La réforme religieuse d'Henri VIII (Acte de suprématie [1534]), développée pendant le court règne d'Édouard VI et interrompue un temps sous le règne de la catholique Marie Ire Tudor, envenime l'hostilité des deux races ; stimulée par les missions jésuites, l'Irlande défend farouchement sa foi catholique contre une Angleterre de plus en plus protestante, et l'aristocratie catholique se tourne vers l'Espagne. C'est sous le règne d'Élisabeth Ire que va se jouer la partie essentielle : la répression des révoltes de Munster (1569-1573 et 1579-1583) et d'Ulster (1594-1603) soumet l'île, les immenses domaines de Fitzgerald sont répartis entre les favoris de la reine, tandis que « la fuite des comtes » (fuite de Hugh O'Neill et Rory O'Donnell en 1607) symbolise la fin politique de l'Irlande gaélique.
Tous les éléments du drame irlandais sont déjà en place : antagonisme à la fois social, national et religieux ; aux efforts du tenancier irlandais catholique pour défendre son indépendance répondent les efforts du propriétaire anglais protestant pour empêcher l'Irlande, toute proche, de servir de base à tous les ennemis de la Couronne, Espagnols, puis Français. Des jacqueries éclatent parfois, dont une terrible, en 1641. Mais lorsque la dynastie Stuart se trouve à deux reprises rejetée d'Angleterre, l'Irlande soutient les légitimistes contre les révolutionnaires protestants. Aussi la victoire des deux révolutions, celle de Cromwell en 1649-1652, celle des orangistes en 1689-1690, est-elle accompagnée de nouveaux ravages (massacre de Drogheda et de Wexford, 1649) et suivie de nouvelles vagues de « plantations ». De l'acharnement de la lutte sortent en 1702-1705 les terribles lois pénales, par lesquelles, jusqu'à leur abolition en 1782, la masse irlandaise est pratiquement hors la loi ; les persécutions et la misère qu'elles engendrent rongent les forces vives de l'île. L'oppression est aussi économique : l'Irlande n'ayant qu'un statut colonial, elle ne doit pas concurrencer l'Angleterre et des mesures sont prises pour limiter les importations anglaises d'Irlande de bétail et de produits textiles. La situation devient telle que les protestants d'Irlande, colons anglais ou écossais, se cabrent et obtiennent une libéralisation du régime. La fin du XVIIIe s. apporte à l'Irlande un peu de la prospérité dont jouit alors la Grande-Bretagne ; de 1780 à 1845, la population augmente de 4 millions d'habitants (très forte natalité ; culture de la pomme de terre ; etc.). Mais la menace française reparaît ; la propagande révolutionnaire influence les « Irlandais-Unis » de Wolfe Tone. La révolte de 1798 met fin à l'essai d'une autonomie législative irlandaise, mise en place depuis 1782-1783.
En 1800, Pitt fait voter l'Acte d'union ; tout l'archipel constitue le Royaume-Uni et les députés irlandais viennent siéger à Westminster. L'intégration ne met pas fin tout de suite au caractère semi-colonial de la vie irlandaise. Pendant la plus grande partie du XIXe s., la masse des Irlandais continue de souffrir de conditions sociales et économiques peu changées, d'autant plus que l'Irlande, dépourvue de houille, fait de plus en plus figure d'annexe agricole d'une Grande-Bretagne qui s'industrialise rapidement. L'émancipation des catholiques en 1829 apporte quelque satisfaction (O'Connell). Mais l'Irlande est bientôt frappée par une effroyable catastrophe, la grande famine de 1846-1848, dont les effets sont encore prolongés par l'évolution économique et sociale. L'émigration irlandaise devient une véritable hémorragie : de près de 8 millions et demi d'habitants à la veille de la famine, la population de l'île tombe brutalement, en cinq ans, à 6 millions et demi, puis diminue continûment jusqu'à sa stabilisation au début du XXe s., peu au-dessus de 4 millions. La propriété de la terre irlandaise est passée aux mains d'une nouvelle aristocratie, plus étrangère aux intérêts locaux. Alors les labours sont abandonnés au profit des herbages, la culture du blé diminue des trois quarts entre 1857 et 1881. À cette dernière date, 45 % des 600 000 fermes couvrent moins de 10 ha chacune, vouant leurs occupants à une misère qui prépare l'éviction, tandis que 750 propriétaires possèdent plus de la moitié de l'île. L'ampleur du drame aide le gouvernement britannique à prendre conscience du problème irlandais, pendant que les Irlandais s'organisent (sociétés secrètes et terroristes : fenians en 1858, etc.). Après le désétablissement de l'Église anglicane (1869), Gladstone amorce timidement en 1870, puis résolument en 1881, une grande réforme agraire qui sera en majeure partie réalisée au début du XXe s. (lois de 1885, 1887, 1891, 1896, 1903).
Mais, déjà, le problème social est dépassé par le problème national. La majorité des Irlandais (avec Parnell) réclame l'autonomie (Home Rule) ; certains, organisés en sociétés secrètes (Sinn Féin), exigent même l'indépendance totale. Mais contre la masse catholique et gaële des nationalistes, la minorité protestante, fortement groupée en Ulster, s'oppose violemment aux réformes politiques et parvient à reculer le vote du Home Rule jusqu'en mai 1914, la guerre provoquant un nouveau retard de sa mise en œuvre. Les nationalistes essaient de profiter de la crise mondiale pour forcer la main au gouvernement ; la révolte de Pâques 1916 est écrasée et la plupart des chefs du mouvement nationaliste sont exécutés, tandis que E. MacNeill, Eamon De Valera et William Cosgrave voient leur peine de mort commuée en prison à vie. Ils sont amnistiés en 1917. Aussi les élections de 1918 sont-elles un triomphe pour le mouvement nationaliste Sinn Féin, qui organise un Parlement indépendant (Dáil) et une armée (l'Irish Republican Army (IRA)). Après deux ans de guérilla (1919-1921), un État libre d'Irlande est reconnu à Londres par le traité du 6 décembre 1921.
Membre du Commonwealth, il est amputé de l'Ulster. Aussi une fraction du Sinn Féin (conduite par De Valera) et de l'IRA refuse-t-elle d'accepter ce traité. Une véritable guerre civile (1922-1923) s'ensuit. Le gouvernement de William Cosgrave (1922-1932) adopte une politique conciliante avec Londres, ce qui permet à l'économie irlandaise de connaître une certaine prospérité dans le domaine agricole. Mais cette politique, d'ailleurs plus profitable aux grands propriétaires et à la bourgeoisie qu'aux petits paysans, est frappée de plein fouet par la crise de 1929. Aussi, les élections de 1932 voient-elles la victoire des républicains regroupés au sein du Fianna Fáil, et à Cosgrave succède De Valera. Celui-ci supprime le serment d'allégeance que les députés du Dáil devaient prêter au roi d'Angleterre et met fin au remboursement des dettes irlandaises à la Grande-Bretagne. Une véritable guerre économique s'ensuit. En décembre 1937, une nouvelle Constitution, très catholique, est adoptée, sans que le nouvel État, appelé Éire, soit formellement désigné comme une république. Le gouverneur général est remplacé par un président, chef de l'État (Douglas Hyde), élu pour sept ans par tout l'électorat. Le pouvoir législatif appartient à un Parlement comprenant deux Chambres : un Sénat (Seanad), composé de personnalités représentant les diverses activités nationales, et une Chambre des députés (Dáil Éireann), élue au suffrage universel. La guerre économique avec la Grande-Bretagne prend fin en 1938, un accord étant intervenu pour le règlement du contentieux financier. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l'Irlande observe une neutralité très bienveillante à l'égard des Alliés, ce qui lui est économiquement bénéfique. Pourtant, De Valera et son parti, le Fianna Fáil, sont battus aux élections de 1948 par une coalition dominée par le vieux parti de Cosgrave, le Fine Gael. Le leader de ce dernier, John Costello, devient Premier ministre.
Le gouvernement modifie la Constitution : en décembre 1948, l'Éire devient la République d'Irlande et cesse de faire partie du Commonwealth. Londres s'incline en votant l'Ireland Act mais s'engage à ne pas modifier le statut de la province du Nord sans le consentement de son Parlement, le Stormont. La contrepartie de l'indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne est de repousser la perspective de réunification de l'île. Mais les préoccupations principales des Irlandais concernent désormais beaucoup moins la question de l'Ulster que les problèmes de la vie quotidienne. Une époque s'achève.
Pourtant, Eamon De Valera, symbole de l'ancienne génération, revient au pouvoir (de 1951 à 1954, puis à nouveau à partir de 1957) mais c'est pour réprimer les activistes républicains de l'IRA. En 1959, son second, Sean Lemass, qui le remplace à la tête du gouvernement (1959-1966), donne la priorité au développement économique. Élu en 1959 à la présidence de la République, puis réélu en 1966, De Valera se consacre désormais à cette charge, essentiellement honorifique.
À partir de 1959, l'Irlande ouvre ses frontières, attire les capitaux étrangers et s'industrialise rapidement. Le taux de croissance de la République double ainsi dans les années 1960 et 1970, passant d'une moyenne annuelle de moins de 2 % à près de 5 %. L'Irlande signe un traité de libre-échange avec la Grande-Bretagne (1965), puis rejoint avec elle la C.E.E. en 1972, avec enthousiasme – le référendum sur l'entrée dans le Marché commun est approuvé par 81 % des électeurs en 1972 – et avec l'espoir de réduire ainsi sa dépendance économique à l'égard du Royaume-Uni. À juste titre, puisque les échanges, jusqu'alors dominés à 75 % par le commerce entre les deux pays, se réorientent vers le continent et que des capitaux américains et européens relaient les importants investissements anglais.
La croissance est brutalement interrompue par la crise pétrolière et la récession mondiale de 1980. Chômage, inflation, et stagnation contraignent quelque 200 000 Irlandais à prendre le chemin de l'exil. Les gouvernements successifs préparent cependant les conditions de la reprise : effort d'éducation soutenu, maîtrise de l'inflation et, toujours, aides importantes à l'investissement étranger. Dans les années 1990, l'Irlande engrange les fruits de sa rigueur et renoue avec la prospérité. Européen convaincu (approbation à 70 % de l'Acte unique en 1987, à 69 % des accords de Maastricht en 1992, participation à la mise en place de l'union monétaire dont l'ultime étape a été la création de l'euro le 1er janvier 1999), grand bénéficiaire des subventions de Bruxelles en raison de son retard de développement, le pays paraît désormais en mesure de se passer de celles-ci : longtemps très inférieur, son P.I.B. par habitant a désormais dépassé celui de la moyenne communautaire.
Depuis le départ de Sean Lemass en 1966, le renouvellement de la classe politique, le remplacement de la génération des fondateurs, ainsi que les problèmes économiques ont entraîné une grande instabilité politique (13 gouvernements, marqués par l'alternance entre le Fianna Fáil et des coalitions hétéroclites qui rassemblent Fine Gael, plus conservateur, et travaillistes). Mais le programme économique et social des différents gouvernements reste empreint de rigueur, voire de rigorisme, au point que les unionistes protestants du Nord peuvent dénoncer l'influence de Rome et de son Église. Au terme d'une campagne passionnée, l'interdiction de l'avortement devient constitutionnelle (référendum de 1983 approuvé par 67 % de l'électorat). En 1986, un amendement destiné à légaliser sous condition le divorce est rejeté par 63 % des votants.
Pourtant, la toute-puissance de l'Église est en recul. Dans un pays où prévalait l'unanimité, le nombre des abstentions et des opposants à ces deux référendums atteste un net fléchissement de son influence. De plus, en 1985, contre ses vives recommandations, le Dáil vote (de justesse) une loi libéralisant la vente de contraceptifs.
En 1990, l'élection surprise à la présidence de la République de la travailliste Mary Robinson, favorable à la légalisation du divorce, témoigne de changements profonds dans la société irlandaise. En 1992, un référendum posant trois questions sur l'avortement donne des résultats contrastés : 65 % des électeurs refusent l'avortement lorsque la vie de la mère est en danger, mais 60 % sont favorables à la diffusion d'information et 62 % acceptent que la femme se rende à l'étranger pour avorter. L'homosexualité entre adultes consentants est dépénalisée en 1993. La poussée de la gauche aux élections législatives de novembre 1992 force Albert Reynolds, Premier ministre en poste, à définir un accord de gouvernement avec les travaillistes. Placés en situation d'arbitre, ceux-ci font tomber le Taoiseach en novembre 1992 et s'associent alors au centriste John Bruton du Fine Gael pour former une nouvelle coalition et participer à la conduite des affaires. En 1995, à une très courte majorité (50,3 % des suffrages exprimés), un référendum légalise le divorce des personnes séparées depuis au moins 4 ans. Escomptant empocher les fruits du redressement économique mené depuis le début de la décennie, le Premier ministre décide de provoquer des élections anticipées que, comme tout sortant depuis 1973, il perd en juin 1997. Bertie Ahern, leader du Fianna Fáil, prend alors les rênes du gouvernement.
En 1997, le remplacement de M. Robinson à la tête de l'État par la candidate du Fianna Fáil Mary McAleese, originaire du Nord et fervente catholique, semble indiquer un retour aux valeurs traditionnelles. Le référendum de mars 2002 montre que les Irlandais, malgré une forte abstention (57,1 %) et par une très courte majorité (50,4 %) refusent le projet de durcissement de la loi sur l'avortement proposé par le Premier ministre, le Fianna Fáil et une Église dont certains représentants sont déconsidérés à la suite d'une série de scandales. Forte de ses très bons résultats économiques, et pour la première fois en près de trente ans, l'équipe au pouvoir est reconduite en mai suivant lors des élections que provoque Bertie Ahern : son parti frise la majorité absolue au Parlement avec 43 % des voix. Mais ce nouveau mandat s'ouvre sur un fort ralentissement de l'expansion et un mécontentement croissant au sein de la population. Longtemps grande bénéficiaire de la manne de Bruxelles, l'Irlande, désormais globalement prospère et développée, s'apprête à devoir faire sans les fonds communautaires. Sa propension européenne s'émousse : lors du référendum de juin 2001, 35 % d'électeurs seulement se rendent aux urnes, dont 54 % rejettent le traité de Nice. Un an et demi plus tard, en octobre 2002, ils reviennent sur leur décision pour approuver, à 63 % (48,5 % de participation), ce même traité, et permettre à l'Union européenne de poursuivre son élargissement.
L'opinion publique reproche au Taoiseach de négliger la question des services publics et de l'augmentation des inégalités : en 2004, le taux de pauvreté (15,3 %) irlandais est le plus élevé des pays développés après celui des États-Unis (15,8 %), alors même que l'île a rejoint le groupe de tête des nations qui affichent le plus haut P.I.B. par habitant au monde. Aussi une partie des excédents budgétaires est-elle désormais affectée à l'amélioration des prestations, en particulier à la hausse des allocations sociales et du salaire minimum, ainsi qu'à la formation. Mais les effets tangibles de cette politique tardent à se manifester et les projets de décentralisation (10 000 emplois concernés), destinés à enrayer l'hypertrophie dublinoise, se heurtent à une certaine opposition. La croissance se poursuit cependant sans faiblir, à un rythme de 6 % par an, dopée par l'informatique et la pharmacie, mais aussi le bâtiment, la construction et la spéculation immobilière. Le gouvernement cherche en outre à promouvoir les nouvelles technologies, afin d'adapter la spécialisation productive de l'île aux nouvelles réalités de la mondialisation et de renforcer son attractivité pour les investisseurs internationaux.
Chargée, pour le premier semestre 2004, de la présidence tournante de l'Union européenne, la République irlandaise l'élargit aux dix nouveaux membres venus de l'Est, qu'elle accueille officiellement le 1er mai, et parvient à faire aboutir les difficiles négociations portant sur le traité constitutionnel communautaire. Pourtant, aux élections européennes du 11 juin 2004, le Fianna Fáil recule de près de 10 points par rapport à 1999, et perd près d'un quart des sièges aux élections locales, qui se tiennent en même temps. Il paie le prix politique de l'usure du pouvoir et des scandales qui se sont accumulés au cours des deux dernières années. Le Fine Gael, quant à lui, dopé par ses résultats, envisage de reprendre la tête d'une coalition arc-en-ciel composée des travaillistes et des Verts, et de diriger à nouveau le pays. Quant au Sinn Féin, venu de la province du Nord, il confirme et étend son implantation (10 % des suffrages). Le pouvoir en place n'apparaît cependant pas menacé : B. Ahern se contente de procéder à un simple remaniement de son gouvernement en septembre 2004 et deux mois plus tard, Mary McAleese, seule candidate, est réélue à la présidence de la République. Associé à la consultation électorale, un référendum portant sur un amendement constitutionnel durcissant les conditions d'accès à la citoyenneté des enfants d'immigrants est adopté par 79 % des votants. De pays traditionnel d'émigration l'Irlande est devenue terre d'immigration : de 1996 à 2002, la République a enregistré un solde migratoire positif de 650 000 personnes (dont un peu plus de la moitié sont des ressortissants irlandais établis à l'étranger). Elle compte à présent plus de 4 millions d'habitants – situation nouvelle, qui est source de tensions, d'autant que Dublin apparaît de plus en plus engorgée. Toutefois, ce qui ébranle en premier lieu la société au milieu des années 2000, c'est la série de révélations d'abus sexuels et de scandales pédophiles longtemps étouffés qui affectent une institution centrale dans la vie des Irlandais, et notamment dans leur éducation : l'Église. Le rôle de cette dernière dans les écoles (dont elle dirige le plus grand nombre d'établissements) est relancé.
Les élections législatives du 24 mai 2007 confirment le leadership de B. Ahern et saluent son bilan économique comme son action dans le règlement de la question nord-irlandaise. Obtenant 41,6 % des suffrages et 78 sièges au Parlement (3 de moins qu'en 2002), le Fianna Fáil devance le Fine Gael qui enregistre pourtant un net progrès, avec près de 32 % des voix et 51 élus. Surtout, l'alliance partisane que ce dernier a formée talonne désormais celle centrée autour de la formation du Premier ministre : le Labour arrive en effet en troisième position, avec 20 députés. Les Verts en comptent 6 et le Sinn Féin 4, soit un de moins qu'en 2002. Les Démocrates progressistes, modérés, membres de la coalition sortante, sont laminés : leurs effectifs au Dáil passent de 8 à 2. Aussi le Taoiseach sortant, reconduit, doit-il élargir ses soutiens aux Verts, qui entrent pour la première fois au gouvernement. Mais, impliqué dans des affaires de corruption datant du début des années 1990, il voit peu à peu sa réputation se ternir et son crédit s'éroder. Lâché par les siens, il est contraint à la démission en avril 2008 : il passe la main à son vice-Premier ministre, Brian Cowen, dans un contexte particulièrement difficile, alors que la conjoncture, plombée par l'éclatement de la bulle immobilière, se retourne très nettement, et que se développe un euroscepticisme alimenté par la campagne du groupe de pression ad hoc Libertas de l'homme d'affaires Declan Ganley, sur fond de défiance des électeurs et de réflexe anti-élites. Le 12 juin, par référendum, à 53,4 % (pour une participation de 53 %), l'Irlande repousse le traité de Lisbonne qu'elle rend de facto caduc. Toutefois, en contrepartie de concessions arrachées à ses partenaires au sommet de Bruxelles de décembre (assurance de la présence d'un commissaire, maintien de la neutralité et du régime fiscal, protection de l'interdiction de l'avortement), B. Cowen s'engage pour la tenue d'un nouveau référendum sur le traité d'ici la fin 2009. Il est vrai qu'entre-temps, avec l'aggravation de la récession dans laquelle le pays est plongé, les Irlandais donnent l'impression de se réconcilier avec une Europe désormais à nouveau davantage perçue comme protectrice. L'économie insulaire, déjà mal en point, subit en effet de plein fouet la tempête financière internationale de septembre 2008 et le retournement brutal de la conjoncture mondiale qui la suit. Dès le 1er octobre, face aux menaces de défaillances bancaires, B. Cowen décide de garantir les dépôts de six grands établissements nationaux pour deux ans (et un montant de 400 milliards d'euros). Malgré les protestations initiales de ses homologues britannique et continentaux, il parvient à faire avaliser cette initiative unilatérale par l'eurogroupe réuni le 12 octobre à Paris. Après l'injection de 7,5 milliards supplémentaires dans trois banques en décembre, il annonce de nouvelles recapitalisations en février 2009. Parallèlement, le recul de l'activité s'accentue (prévision de - 7,5 % pour 2009) et le chômage monte en flèche (8 % de la population active à la fin de 2008, 10 % attendus pour la mi-2009). L'explosion des déficits (jusqu'à 11 % du P.I.B.) conduit le gouvernement Cowen à faire le choix d'une rigueur budgétaire (coupes dans les dépenses et relèvement des prélèvements fiscaux) qui passe mal auprès de la population et lui vaut un surcroît d'impopularité.
Depuis la rencontre de Sean Lemass avec son homologue d'Irlande du Nord, Terence O'Neill, en 1965, le réalisme politique prévaut à propos de la question de l'Ulster, même si les événements tragiques intervenus dans cette province ont ponctuellement ravivé passions et tensions (« dimanche sanglant » de Londonderry en 1972, enterrement de l'accord de Sunningdale de 1973, etc.). Les années 1980 et 1990 sont marquées par les efforts du gouvernement irlandais pour trouver un début de solution politique et ébaucher des compromis : engagé par le Premier ministre Garret Michael Fitzgerald, le Forum pour une nouvelle Irlande (1983-1984) réunit les partis nationalistes modérés des deux parties de l'île et aide à la conclusion, en 1985, de l'accord de Hillsborough, qui confère au Sud un droit de regard sur l'Ulster. Bien que refusé par les unionistes protestants, ce Forum ouvre des perspectives de solution négociée que ne manquent pas d'explorer résolument, à partir de 1993, les Premiers ministres Albert Reynolds, John Bruton et B. Ahern, avec leurs homologues britanniques John Major puis Tony Blair (Forum pour la paix en 1993, Déclaration de Downing Street en décembre 1995, négociations de 1997-1998). Les efforts de B. Ahern aboutissent aux accords de Stormont (ou du Vendredi saint), signés le 10 avril 1998. À la suite de l'attentat meurtrier d'Omagh en Irlande du Nord (août 1998), les réactions des gouvernements britannique et irlandais ne se font pas attendre : les députés des deux pays adoptent une législation antiterroriste destinée à combattre les groupuscules extrémistes, ce qui montre bien leur détermination à voir aboutir le processus de paix. Les mécanismes de concertation entre le nord et le sud de l'île prévus par les accords de Stormont se mettent en place – non sans créér parfois des sources de tension. Aussi le Premier ministre multiplie-t-il les gestes de médiation et coopère-t-il régulièrement avec son homologue britannique pour tenter de trouver des solutions aux crises politiques qui opposent partis unionistes et Sinn Féin républicain au sein du Parlement de Belfast et secouent régulièrement les nouvelles institutions nord-irlandaises. Depuis la suspension du gouvernement provincial en octobre 2002 et les élections au Stormont de novembre 2003, B. Ahern ne ménage pas ses efforts pour amener les deux principales parties que sont désormais le DUP et le Sinn Féin à coopérer. Sans grand succès tout d'abord, sauf à considérer que cette politique des petits pas conduit tout de même ces dernières à négocier – indirectement. En outre, les élections générales de mai 2002 voient une poussée du Sinn Féin dans la république d'Irlande. Avec 5 sièges, contre un seul auparavant, ce parti, branche politique de l'IRA nord-irlandaise, augmente très fortement sa représentation au Dáil – succès confirmé en juin 2004, lors des élections locales et européennes (10 % des voix). Cette formation, qui prône la réunification de l'île, entend bien devenir une force politique incontournable au nord comme au sud. Toutefois, il ne saurait être question que l'IRA, sa branche armée qui prend désormais des allures d'organisation mafieuse, réalise dans la République des opérations de blanchiment d'argent : des perquisitions financières visant à démanteler les réseaux installés sont donc menées en février 2005. En revanche, en contrepartie de son désarmement proclamé à la fin de juillet et entériné par une commission internationale deux mois plus tard, le gouvernement s'est engagé à introduire des réformes pour permettre à plusieurs élus au Stormont de devenir en même temps membres du Sénat irlandais. Et toujours de concert avec Londres, il œuvre continûment pour la relance du processus de paix. En mars 2006, le Taoiseach et son homologue britannique annoncent à cette fin l'élaboration d'une feuille de route pour l'été. En octobre, les négociations qui s'ouvrent à Saint-Andrews, en Écosse, entre les différents partis sous la houlette du Taoiseach et du Premier ministre britannique laissent entrevoir la possibilité d'une réactivation des institutions provinciales semi-autonomes dissoutes depuis octobre 2002 et le partage prochain du pouvoir entre les deux principales formations politiques et confessionnelles d'Ulster, le DUP et le Sinn Féin. Une assemblée nord-irlandaise transitoire est appelée à fonctionner de la fin novembre 2006 à la fin janvier 2007, après quoi des élections en vue de former un gouvernement provincial doivent avoir lieu. La tentative d'attentat menée par un ancien paramilitaire unioniste, ajoutée aux atermoiements de Ian Paisley– leader du DUP, qui exige davantage de garanties de la part des républicains –, conduit à interrompre la réunion parlementaire du Stormont à Belfast le 24 novembre. Il n'empêche : lors d'un congrès extraordinaire de ses militants à Dublin le 28 janvier 2007, le Sinn Féin reconnaît publiquement la légitimité de la police nord-irlandaise, faisant ainsi sauter l'un des derniers points d'achoppement entre les deux parties. Le 26 mars, celles-ci acceptent un partage réel du pouvoir – effectif à partir du 8 mai – et dès lors durable.
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