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historiographie

(grec historiographia)

Ensemble des documents historiques relatifs à une question.

Au fil du parcours consistant à retracer les grandes étapes de ce que fut la production d'histoire se sont posées et peu à peu clarifiées pour l'historien de lancinantes questions : Peut-il accéder à une vérité ? Peut-il le faire avec objectivité ? Dispose-t-il de l'ensemble des sources nécessaires à la restitution totale du passé ? Peut-il prétendre retrouver « ce qui s'est réellement passé » ou doit-il se borner à en donner une lecture à laquelle ses tendances personnelles, le milieu dans lequel il vit, les pressions de sa société impriment maints éléments déformants ?

L'historiographie jusqu'au xixe s.

L'Antiquité

Après les interrogations des anciens Grecs sur le destin commun à tous les hommes ou sur celui, singulier, d'une cité (Thucydide), les historiens romains ont donné naissance à une histoire écrite à la gloire de Rome elle-même – l'exemple le plus caractérisitique étant celui de Tite-Live, qui n'hésite pas à transformer les déroutes romaines en demi-victoires –, puis à celle d'Auguste et des empereurs, jusqu'au relais assuré par le christianisme.

Du ive au xviiie s.

En Occident, l'histoire s'enfonce dans les sables des annales et chroniques – comme cela se fait toujours en Chine. Exceptionnellement, des personnalités fortes, comme Villehardouin (le premier à écrire en français) au xiiie s. ou Philippe de Commynes au xve s., préfigurent ce que sera le métier d'historien à l'époque contemporaine. Au xviie s. et au début du xviiie s., les historiographies, domestiquées par la forte montée en puissance des monarchies, ont davantage le ton de la justification et de la glorification que celui du discours ancien d'Hérodote.

Les xviiie et xixe s.

Au cours de ces siècles, on peut constater un net perfectionnement de la méthode critique. Dans l'analyse que fait Voltaire du Siècle de Louis XIV (1751), le roi n'est plus le centre du récit historique. Certes, beaucoup d'auteurs vont demeurer attachés à une conception moralisante de l'histoire, dans la lignée des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, de Montesquieu (1734), qui inspirera au Britannique Edward Gibbon un ouvrage sur le même thème et dans le même esprit. En général, cependant, l'historien cesse d'être un simple lecteur de documents. Les grandes batailles critiques de Lorenzo Valla au xve s. – à propos de l'exégèse biblique –, les discussions nées de la Réforme ont porté leurs fruits, montrant qu'il convenait de « faire parler » les documents et non seulement de les lire.

Illustrée au xviie s., chez les bénédictins de Saint-Maur, par Mabillon, l'érudition dans la publication des sources – et les méthodes critiques de leur examen – n'est plus, au xixe s., le fait des seuls monastères ; elle se détache du christianisme pour servir d'autres causes, comme le nationalisme. Ce dernier donne un ton nouveau et très vif à la production historique du xixe s., en grand contraste avec l'universalisme philosophique du siècle précédent.

La compilation érudite au service du nationalisme

En Allemagne, Johann Gottfried Herder met en valeur une notion dont l'avenir montrera le danger : le Volksgeist – l'« esprit du peuple » –, très proche de la tout aussi dangereuse « volonté générale » de Rousseau. Le ton est donné, et chaque pays européen va subir les effets de cette montée du nationalisme, qui engage l'érudition. L'égyptologie naît de l'expédition de Bonaparte en Égypte.

Theodor Mommsen, fervent patriote allemand, est un historien reconnu de ses pairs pour ses Monumenta Germaniae historica, énorme compilation érudite des sources d'une histoire de l'Allemagne que l'on veut aussi vieille que la France. De la même manière, les Fonti per la storia d'Italia, dus à Antonio Muratori, sous-tendent et justifient l'effort d'unité de l'Italie. La France suit l'exemple avec un décalage, surtout après la défaite de 1870.

La diversification des sources

La collecte érudite des sources ne saurait être l'histoire : Marc Bloch définit les simples consommateurs de sources, fussent-elles impeccablement critiquées, comme des « manœuvres de l'érudition ». Rivales et souvent hostiles les unes aux autres, ces écoles érudites ont tout de même marqué un réel progrès, par l'abondance des sources bien établies, éditées avec plus de soin que jamais, en particulier pour l'étude de l'Antiquité et du Moyen Âge ; elles ont aussi détourné, vers les disputes sur l'authenticité d'un document, deux ou trois générations, qui s'y sont un peu noyées. Aujourd'hui, on ne peut nier, au moment où tant d'autres domaines de recherche et d'autres sources sont disponibles, que l'éveil de ce qu'on appelait au xviiie s. des « sciences auxiliaires » – l'archéologie, l'étude des monnaies et des sceaux (numismatique), celle des inscriptions et de la forme donnée aux documents officiels (épigraphie), la lecture des écritures anciennes (paléographie) – a permis l'épanouissement d'une histoire de l'Europe, plus sûre, sur trois à quatre mille ans. De même restons-nous redevables, dans le cas des études sur l'islam, de l'effort réalisé en France sous le second Empire.

Autre tendance encore du xixe s. : celle d'une histoire qui illustre les vertus du « progrès » et le triomphe de la bourgeoisie ; elle peut s'incarner aussi bien dans l'enthousiasme romantique de Michelet que dans la froideur distante de Guizot.

Cette considérable avancée de la documentation critiquée et disponible a rendu l'historien d'aujourd'hui sujet à une boulimie d'informations, lesquelles lui permettent d'exercer plus sûrement un métier devenu plus indépendant.

Les tendances depuis le xxe s.

Dès le début du xxe s., les changements dans la façon de faire de l'histoire se sont manifestés sur trois plans : la conquête de nouveaux domaines ; l'utilisation de nouvelles sciences auxiliaires ; de nouveaux rapports avec les autres sciences sociales.

En effet, pendant que continuaient à se développer les orientations désormais classiques, l'histoire a élargi son territoire à des domaines neufs : dans le temps – la préhistoire – et dans les thèmes – l'histoire des mentalités, des sensibilités et des cultures, celle de la mémoire aussi, l'histoire des techniques, l'histoire de l'image, celle du livre, ou encore l'histoire des femmes et celle de la vie privée. Le regard de l'historien s'étend aujourd'hui à toutes les dimensions de la vie des hommes en société et à toutes les productions humaines.

Le recours aux nouvelles techniques

Aussi bien pour approfondir sa compréhension des territoires classiques de l'histoire que pour pénétrer dans les domaines nouveaux, l'historien a élargi la gamme des sciences auxiliaires qu'il met à contribution. La nouveauté la plus frappante consiste dans un recours croissant aux techniques et aux acquis des sciences exactes et expérimentales : informatique, statistique, bien sûr, mais aussi (à partir des besoins de l'archéologie) physique, chimie, biologie, sciences de la Terre. Entre des disciplines très différentes, la marche de l'histoire a ainsi rendu nécessaire l'établissement de ponts en nombre croissant. Même au sein des sciences humaines sont apparus des outils provenant de disciplines nouvelles : la représentation graphique, la prosopographie, l'onomastique, la symbolique (l'étude des productions symboliques), la photographie aérienne ou par satellite (utile à l'archéologie), etc.

L'alliance des disciplines

Dans le même temps, les rapports entre la recherche en histoire et les autres sciences sociales se sont modifiés. Au début du xxe s., l'histoire se fondait sur une association avec la géographie ou avec la sociologie pour élaborer des méthodes de connaissance du passé et d'interprétation des sources. À partir des années 1960, ces anciennes alliances se sont effritées, et un couple histoire-anthropologie s'est formé, qui a occupé, pour toutes les périodes historiques, une position dominante jusqu'au début des années 1980. L'ébranlement des certitudes qui touche depuis lors la recherche historique retentit sur ses relations avec les autres sciences sociales. Aujourd'hui, les historiens n'ont de relation privilégiée avec aucune discipline particulière, même s'ils fréquentent en priorité la sociologie et l'anthropologie. D'autres disciplines nourrissent leur réflexion : la démographie, le droit, l'économie, la linguistique, les sciences de l'art, la science politique, plus rarement la géographie, la gestion ou la psychanalyse.

Cet inventaire reflète à la fois le renouveau, la variété, l'éclatement des préoccupations de l'histoire. Inversement, la multiplicité des collaborations possibles et nécessaires contribue à l'impression fréquente d'un morcellement de l'histoire, alors qu'en réalité il s'agit d'une mutation de l'histoire.

L'école des Annales

Cette école fondatrice d'une « nouvelle histoire » est un exemple du renouvellement de la pensée historienne, ayant trouvé un écho dans le monde entier. il s'agissait de faire une « histoire totale », en englobant les territoires de la géographie, de la démographie, de la sociologie, de l'anthropologie, de la culture matérielle, et en faisant appel aux méthodes quantitatives de la statistique et de l'informatique. L'histoire cessait d'être uniquement événementielle.

Nouveaux thèmes, nouvelles méthodes

La mise en chiffres de toutes les dimensions de l'histoire des hommes a paradoxalement rencontré moins d'écho, alors que les progrès de l'informatique la rendaient plus aisée : d'une part, les historiens se sont rendu compte dans leurs recherches que le fait de quantifier résolvait moins de problèmes qu'ils ne l'avaient espéré ; d'autre part, l'extension de la crise économique a fragilisé l'attrait des modèles mathématiques. Enfin, à la suite surtout des réflexions du philosophe Paul Ricœur, les historiens ont dû reconnaître que leur discours, même le plus structural ou le plus statistique, reste toujours un récit, avec des personnages, un temps propre, un mode d'explication orienté vers la compréhension des actions individuelles.

Devant ces multiples remises en cause de leurs principes communs, les historiens n'ont pas baissé les bras. Ils se sont efforcés de répondre de façon créatrice à ces nouveaux défis tout en continuant soit à inventer des objets de recherche différents, soit à décaper des objets anciens (comme l'État ou la ville).

Un intérêt nouveau pour l'individu

L'accent mis sur le rôle des individus a conduit les historiens à enquêter sur les réseaux que tissent les personnes, sur les situations qu'elles vivent, sur les stratégies qu'elles adoptent ou suivent. Il n'en est pas résulté un retour de la biographie, comme on l'a souvent dit, mais plutôt une transformation de la façon de faire des biographies. L'individu est davantage inséré dans tous les groupes dont il peut être membre : famille, parenté, ethnie, association. La biographie présente moins la vie comme un destin marqué du sceau de l'inéluctable que comme une mobilisation de ressources et une succession de choix. Du coup, elle ne cherche plus systématiquement la cohérence d'une personne, mais devient attentive à la façon dont les individus s'ajustent aux contraintes collectives et aux discordances qui peuvent exister entre les différents systèmes de valeurs présents au sein de la société qui est la leur. Ces ajustements prennent la forme de compromis ou de conflits, et engendrent donc des transformations dont l'individu est vu comme l'acteur ou comme l'objet.

Un intérêt nouveau pour la microhistoire

De ce regard sur les individus comme producteurs du monde social découle une préférence pour l'histoire des petits groupes « à taille humaine » (microhistoire) : un village, un quartier de ville, une communauté monastique, un atelier d'usine... Mais ceux-ci ne sont plus présentés comme immobiles, figés par la tradition, la religion ou une autorité supérieure. On saisit mieux les innombrables mouvements (y compris les entrées et les départs) qui les agitent, sous l'action des individus, et qui finissent par engendrer les changements.

À son tour, cette approche modifie les analyses des historiens sur la vie politique. Il n'est plus question, comme auparavant, d'en faire le dernier étage d'une structure dont le rez-de-chaussée serait l'économie et le premier étage les relations sociales – chaque étage inférieur déterminant le sens ultime de ce qui se passe à l'étage supérieur.

La réévaluation de la politique

La politique est désormais reconnue par tous comme une sphère autonome où s'expriment les choix sur les grands équilibres de la société, sur les rapports entre public et privé, sur le mode de gouvernement des hommes. Mais tous les historiens ne tirent pas les mêmes conclusions de cette réévaluation du politique. Pour les uns, les opinions et l'action politiques sont avant tout l'expression de la liberté des individus et du mouvement des idées claires et volontaires. Pour les autres, cette liberté est nuancée par les dépendances mutuelles – conscientes ou inconscientes – entre les individus, par les tendances profondes des sociétés et par l'« immémoriel » (la langue, la culture).

L'acceptation de la légitimité

Cette affirmation par les historiens de ce que le sociologue allemand Norbert Elias nommait « la société des individus » a eu plusieurs effets. Le premier a été de lancer les historiens sur la piste des représentations du beau, du vrai, du bien dans les sociétés – il s'agit de savoir comment elles acquièrent et conservent du crédit auprès des hommes et des groupes autres que ceux qui en sont les initiateurs. Du bouche-à-oreille à la légende, de l'éducation à l'endoctrinement, de la publicité (déjà vieille de trois siècles) à la moderne propagande, de l'information à la communication, voilà pour les historiens autant de modalités de la persuasion qui, à travers le temps sont venues compléter, voire relayer, la détention de la force pure pour faire accepter l'exercice d'un pouvoir ou le rôle d'un groupe.

En sens inverse, les ruses par rapport à l'autorité, le contournement des règles, le détournement des principes officiels, bref, toutes les pratiques d'autonomie sont également suivies de près par les historiens. Au-delà, ils relèvent les diverses manières dont une légitimité peut être sapée, de l'ironie à la critique, du refus de croire à la contestation, de la révolte à la proposition d'autres principes valables pour toute une société.

Le retour à l'histoire nationale

Le deuxième effet a été de pousser les historiens à ne pas se satisfaire de la variété des conduites et des discours qu'ils sont ainsi amenés à observer. Ils n'ont pas voulu se borner à un inventaire des particularités : le « territoire de l'historien » n'aurait alors pas eu de bornes. Ils ont donc mis l'accent sur les interactions entre les personnes, sur l'articulation entre représentations subjectives et structures objectives. Beaucoup d'entre eux sont alors repartis à la recherche de régularités, mais dans une perspective très différente de celle qui avait marqué les années 1960.

Le troisième effet a été d'encourager, face à l'inévitable émiettement qui résulte de l'attention portée aux individus et aux petits groupes, la production de synthèses plus vastes. Ce n'est pas le retour à l'histoire globale, que les historiens actuels s'accordent à considérer comme hors d'atteinte ; c'est en revanche le retour, dans tous les pays, de l'histoire nationale. Le temps ne semble pas encore venu, toutefois, d'écrire de véritables histoires synthétiques des continents.

Une histoire nouvelle

Au total, l'histoire, si elle a perdu un peu de sa belle assurance des années 1960 et 1970, apparaît comme en plein renouveau dans ses thèmes et dans ses méthodes. L'évolution qu'elle connaît ainsi que l'acceptation de sa double nature de science et de récit ont même amené une floraison des travaux d'historiographie et de méthodologie. Le nombre des historiens ne cesse d'augmenter, en particulier aux États-Unis. On est en droit d'en attendre une internationalisation du métier d'historien par la collaboration sur un pied d'égalité avec les partenaires étrangers, par la confrontation avec leurs points de vue sur notre propre histoire, par l'élargissement des références qui permettent d'élaborer et de tester des hypothèses, par la comparaison des manières d'enseigner l'histoire. L'histoire est ainsi, par le nombre des chercheurs et par la plus grande variété des orientations de recherche, beaucoup plus diversifiée que par le passé. Elle a les forces pour répondre librement à la considérable demande qu'expriment aussi bien le public que les autres sciences sociales.