« Au temps pour moi » ou « autant pour moi » : origine et usage des deux formes

C'est l'une des querelles les plus tenaces de la langue française. On l'entend dans les discussions, on la lit sur les réseaux sociaux, et elle divise jusque dans les familles : faut-il dire "au temps pour moi" ou "autant pour moi" ? Derrière ces mots en apparence anodins se cache une histoire surprenante, entre érudition militaire, malentendus modernes et débats linguistiques.

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L’expression correcte est « au temps pour moi » : elle vient du langage militaire

L’expression « au temps pour moi » vient tout droit du vocabulaire militaire. Elle était utilisée pour demander à un soldat de reprendre un mouvement depuis le début, lorsqu’une erreur était commise. Le mot temps désignait ici un moment précis d’un enchaînement, comme dans une manœuvre gymnique ou un exercice de drill. On retrouve ce sens dans les expressions comme « en deux temps trois mouvements » ou « une charge en quatre temps ».

C’est donc une injonction technique, équivalente à « Reprenez au premier temps », que les militaires ont naturellement utilisée dans leurs ordres. Dans La Vagabonde (1910), Colette rapporte cette formulation : « Au temps ! crie Brague. Tu l’as encore raté, ton mouvement. »

L’usage figuré s’est ensuite imposé : « au temps pour moi » signifie alors « je me suis trompé, je recommence ». L’écrivain Jean-Paul Sartre, dans Le Mur (1939), met cette formule dans la bouche d’un personnage conscient d’une erreur logique. C’est donc une tournure ancienne, attestée, et parfaitement légitime.

« Autant pour moi » reste une confusion fréquente mais incorrecte

Et pourtant, « autant pour moi » est extrêmement répandu. L’orthographe paraît intuitive : on croit reconnaître une forme de solidarité dans l’erreur, « j’en prends autant que vous ». Certains linguistes comme Claude Duneton ou Maurice Grevisse ont eux-mêmes exprimé des doutes sur l’origine militaire, et envisagé que « autant » puisse être la forme primitive.

Des traces anciennes existent. En 1640, Antoine Oudin cite la locution « autant pour le brodeur », employée comme raillerie. Mais elle disparaît ensuite des textes pendant plus de deux siècles. Lorsqu’elle réapparaît au XXe siècle, c’est sous la forme « au temps ».

L’Académie française confirme : seule « au temps pour moi » est correcte pour admettre une erreur

Face à ces hésitations, l’Académie française tranche net : « au temps pour moi » est la seule graphie correcte lorsqu’il s’agit de reconnaître une erreur. Elle seule conserve le lien avec l’idée de reprise d’un mouvement erroné.

La forme « autant pour moi » est toutefois tolérée… si vous commandez la même chose que quelqu’un au restaurant. Rien à voir donc avec la reconnaissance d’une faute dans un débat ou une discussion.

Mise au point linguistique : on peut continuer à dire Autant en emporte le vent (où « autant » a toute sa place), ou Ô temps, suspends ton vol de Lamartine (qui s’adresse au temps qui passe). Vous pouvez même faire référence au film Quai d’Orsay de Bertrand Tavernier : « Si quelqu’un prononce le mot OTAN, tu réponds OTAN suspend ton vol, c’est à ça qu’on reconnaît un vrai diplomate ». Aucun rapport ici…

Alors, la prochaine fois que vous vous trompez, souvenez-vous de l’ordre militaire. Et dites au temps pour moi, surtout si vous ne voulez pas raviver une guerre des mots à table.


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