mémoire

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire de la philosophie ».


Du latin memoria ; du grec mnémè. En allemand : Erinnerung, Gedächtnis, Eingedenken ; Errinerungsspur, « trace mnésique ».


La mémoire est la fonction par laquelle l'homme entretient son rapport au temps. Fonction psychologique, elle retient les impressions sensibles ou les jugements, sans pour autant que ceux-ci soient aisément accessibles. Cette difficulté fait le « mystère » de la mémoire, tout à la fois finie et infinie. Comme fonction de rétention mais aussi de sélection du passé, elle est aussi ouverte sur l'avenir et intervient dans notre action présente. Fonction collective, la mémoire est à la fois une histoire de la communauté des hommes, et l'intégration de celle-ci au sein de l'individu : c'est en absorbant la mémoire de la collectivité dans sa mémoire individuelle que l'homme peut véritablement s'intégrer au groupe dans lequel il vit.

Philosophie Générale

Désignant le rapport au passé, elle peut signifier la fonction psychologique individuelle ou une attitude collective des hommes face à leur histoire. Les traces des choses qu'elle conserve étant affectées par le temps, elle n'est pas opposée à l'oubli, qui est une instance de sélection interne de la mémoire.

Faculté capable de conserver les formes reçues de la sensation, la mémoire est envisagée par Platon à partir de la métaphore du sceau et de la cire(1) : passivité réceptrice, elle est malléable et peut conserver les déterminations issues de la sensation. Elle peut alors s'extraire du flux discontinu des impressions sensibles, et la rétention des différentes traces permet de les comparer et d'en extraire une opinion, bien qu'elle ne puisse pas pour autant assurer la mise en place de la science. La mémoire (mnémè) ne pouvant suffire à fonder cette dernière, Platon ouvre le champ d'une autre théorie, celle de la réminiscence, qui ne concerne plus la faculté sensible en tant que telle.

En reprenant l'étude de cette faculté, Aristote la saisit d'une part dans un sens proche de la mnémè platonicienne, puisqu'elle permet de saisir les formes des choses, abstraites de leur matière, et ainsi de rendre possible une induction source de l'expérience : « c'est de la mémoire que provient l'expérience pour les hommes : en effet, une multiplicité de souvenirs de la même chose en arrive à constituer finalement une seule expérience »(2). En ordonnant le flux multiple des sensations, la mémoire assure la constitution d'une unité, et s'affirme ainsi comme un moyen terme entre la sensibilité et l'intellect, car elle est une première abstraction de la matière. Aristote conserve la distinction entre mémoire et réminiscence, qui sont deux facettes de l'activité mnésique, mais les inscrit au sein de la sensibilité(3) : la mnémè conserve des traces qui ne sont pas de simple images, mais renvoient à des affections de l'âme, et la réminiscence (anamnésis) désigne l'activité de réappropriation de ces traces. La mémoire est donc envisagée en tant qu'elle restitue un lien causal entre l'image et l'affection qui en est la source, et comme lien consécutif faisant se succéder les affections dans le temps. Si les animaux possèdent le souvenir, ils n'ont pas la capacité de réminiscence, qui est une fonction abstractrice et ordonnatrice, manifestation de la raison dans la sensibilité elle-même.

L'héritage aristotélicien reste cependant problématique, car il risque d'assigner à la mémoire une fonction strictement sensitive, qui ne permettrait pas la conservation des notions universelles. Si en effet la trace mnésique naît des impressions sensibles, elle conserve la particularité de celles-ci parce qu'elle est une faculté sensitive, et ne peut donc saisir l'universel. Ainsi, Avicenne considère que l'homme conserve dans sa mémoire des représentations abstraites du sensible, mais que l'universel lui est donné de l'extérieur par un Intellect agent séparé, ce qui suppose qu'une partie de la mémoire se trouve en dehors de l'homme. Thomas d'Aquin refuse une telle conclusion, et distingue la mémoire en tant qu'elle est rétention d'événements passés, particuliers, qui se situe dans la partie sensitive, de l'intellect possible. Celui-ci, dégagé du sensible et donc du changement, est mémoire des formes intelligibles universelles, sans référence à la dimension du passé, tout en faisant partie de l'homme(4). La mémoire n'est donc pas une fonction universalisante ; en tant que fonction psychologique, elle ne peut pas dégager par elle-même une certitude, mais elle permet néanmoins de tracer un lien ordonné entre les différents moments de la déduction rationnelle. Elle doit donc être contrôlée par la pensée, qui seule peut l'assurer en l'insérant dans un processus cognitif(5).

Cependant, le contenu de la mémoire ne se laisse pas appréhender comme de simples représentations évidentes, et se donne le plus souvent à l'homme dans la confusion. S'interrogeant sur ce point, saint Augustin considère la mémoire comme un mystère obscur ouvert dans son esprit(6) ne pouvant être saisi que par un mouvement semblable à la réminiscence platonicienne. Confronté à l'étrangeté de la mémoire, à la fois totale et sélective, Bergson(7) distingue deux niveaux de cette faculté, l'un contenant la totalité des événements passés dans un état de fusion, l'autre capable de mobiliser ce passé en le rendant présent en vue d'une action.

À côté de sa signification individuelle, la mémoire peut aussi être celle d'une conscience collective, sous forme d'un ensemble de pratiques sociales que l'individu doit s'approprier en fonction de sa situation dans la communauté(8). L'histoire elle-même pourrait alors être envisagée à partir de cette notion. Cependant, si la mémoire est « matrice de l'histoire, dans la mesure où elle reste la gardienne de la problématique du rapport représentatif du présent au passé »(9), elle s'en distingue, car la trace historique représentative n'est pas de même nature que l'appropriation de cette trace dans le vécu de la conscience.

Didier Ottaviani

Notes bibliographiques

  • 1 ↑ Platon, Thééthète, 193b-b, trad. M. Narcy, Flammarion, Paris, 1995, p. 255.
  • 2 ↑ Aristote, Métaphysique, A, 1, 980b-981a, trad. J. Tricot, Vrin, Paris, 1986, pp. 3-4.
  • 3 ↑ Aristote, De la mémoire et de la réminiscence, in Petits traités d'histoire naturelle, trad. R. Mugnier, Les Belles Lettres, Paris, 1965, pp. 53-63.
  • 4 ↑ D'Aquin, Th., Somme théologique, I, qu. 79, art. 6, trad. A.-M. Roguet, Cerf, Paris, 1984, t. 1, pp. 700-701.
  • 5 ↑ Descartes, R., Règles pour la direction de l'esprit, VII, in Œuvres philosophiques, Garnier, Paris, 1988, t. 1, p. 109. Voir aussi la règle XII, ibid., pp. 139 sq.
  • 6 ↑ Saint Augustin, Les Confessions, X, in Œuvres, I, trad. P. Cambronne, Gallimard, La Pléiade, Paris, 1998, pp. 996 sqq.
  • 7 ↑ Bergson, H., Matière et mémoire, PUF, Quadrige, Paris, 1997.
  • 8 ↑ Halbwachs, M., La mémoire collective, PUF, Paris, 1968.
  • 9 ↑ Ricœur, P., La Mémoire, l'Histoire et l'Oubli, Seuil, Paris, 2000, p. 106.

→ connaissance, habitude, imagination, inconscient, oubli, réminiscence, temps, trace

Philosophie Générale, Philosophie Contemporaine

W. Benjamin distingue trois dimensions de la mémoire : « souvenir », « mémoire » et « remémoration » (Erinnerung, Gedächtnis, Eingedenken). Le « souvenir » (Erinnerung), qui relève de la tradition et de l'« expérience » (Erfahrung), est détruit par l'Erlebnis moderne, l'expérience vécue dans l'instant, conscience ponctuelle, succession de chocs. En tant que tradition il possédait une dimension collective. Si cette dernière existe encore, elle est enfouie dans l'inconscient de la « mémoire » (Gedächtnis)(1). La madeleine de Proust est selon Benjamin une forme de mémoire involontaire qui restitue cette expérience authentique. Chez Baudelaire celle-ci s'exprime parles correspondances dont la synesthésie offre le modèle d'une expérience à nouveau pleine et riche, à l'opposé de la dispersion, de la dissociation des sens qu'on observe dans les techniques modernes. Or, le propre de la remémoration est d'être instantanée ; elle relève donc de l'à-présent mais aussi du choc ; elle est, au sein de l'expérience moderne, le mode messianique moderne d'un sauvetage (salut) de l'expérience : « Chaque seconde est la porte étroite par laquelle peut entrer le Messie. Les gonds sur lesquels tourne cette porte sont la remémoration »(2). La remémoration qui arrête le temps tout en renouant avec le sens passé d'un événement « tient en mains les fragments disjoints d'une véritable expérience historique »(3).

Gérard Raulet

Notes bibliographiques

  • 1 ↑ Benjamin, W., « Sur quelques thèmes baudelairiens », in Gesammelte Schriften, t. I-2, Suhrkamp, Francfort, 1972.
  • 2 ↑ Benjamin, W., Thèses sur la philosophie de l'histoire, notes et fragments in Gesammelte Schriften, Ibid., t. I-3, p. 1352.
  • 3 ↑ Benjamin, W., « Sur quelques thèmes baudelairiens », op. cit., p. 643.

→ expérience, habitude, inconscient, oubli, temps, trace

Philosophie de l'Esprit, Psychologie

Capacité à conserver la trace d'expériences passées et à utiliser les informations ainsi retenues pour interpréter nos expériences présentes et guider nos comportements.

Les débats portent sur la manière dont ces deux formes de mémoire doivent être caractérisées, tant sur le plan logique qu'épistémique et phénoménologique. Ainsi, selon Bergson(1), la mémoire générique est fondée sur l'habitude et la répétition, elle dépend d'un mécanisme corporel et s'apparente à une forme d'action, tandis que la mémoire épisodique suppose une opération de l'esprit, une représentation du passé comme tel, et implique des images-souvenirs. L'idée du caractère corporel de la mémoire factuelle et son lien à la répétition ont été critiqués, certains auteurs(2) voulant distinguer la mémoire procédurale (la rétention d'un savoir-faire), qui implique le corps, de la mémoire proprement factuelle, qui met en jeu une croyance portant sur un fait. N. Malcolm(3) a également critiqué la thèse selon laquelle la mémoire personnelle implique nécessairement des images-souvenirs. Plusieurs philosophes, dont J. Campbell(4), se sont intéressés aux modes de représentation du temps et de représentation de soi qu'implique la mémoire épisodique, suggérant, à la suite de Bergson, que peut-être seuls les êtres humains disposent des capacités représentationnelles et réflexives nécessaires à la mémoire épisodique. Enfin, le débat philosophique porte également sur le statut épistémique de la mémoire, sur le type de justification que peuvent apporter le souvenir factuel et le souvenir épisodique et sur le fait de savoir si la mémoire est purement rétentive ou si elle peut constituer une source de connaissance(5).

Élisabeth Pacherie

Notes bibliographiques

  • 1 ↑ Bergson, H., Matière et mémoire, PUF, Paris, 1939.
  • 2 ↑ Martin, C.B., et Deutscher, M., « Remembering », Philosophical Studies, 75, 1966, pp. 161-196.
  • 3 ↑ Malcolm, N., « Three Lectures on Memory », in Knowledge and Certainty, Prentice-Hall, Englewood Cliffs (NJ), 1963.
  • 4 ↑ Campbell, J., Past, Space and Self, MIT Press, Cambridge (MA), 1995.
  • 5 ↑ Dummett, M., « Testimony and Memory », in The Seas of Language, Clarendon Press, Oxford, 1993.

→ conditionnement, connaissance, habitude, inconscient, justification, temps, trace

Philosophie Cognitive, Psychologie

Capacité complexe de fixation, de rétention, d'extraction (ou de rappel) et de restitution des informations.

C'est à H. Ebbinghaus qu'on doit les premiers travaux expérimentaux sur la mémoire (1885). Sa mesure, aboutissant à des formules mathématiques inspirées de T. Fechner, revient à établir des rapports entre la taille du matériel à retenir et le temps nécessaire à le fixer. Or l'oubli est moindre si le matériel à retenir est structuré, s'il a du sens, notamment. Un point de vue fonctionnel sur le mental a conduit ensuite à distinguer des mémoires implicite (jouer du piano) et explicite (ce que j'ai fait hier). Mais c'est l'essor de la neuropsychologie et de la neurobiologie qui a conduit à la description précise de divers mécanismes élémentaires de la mémoire, notamment par ses troubles. Le système limbique est impliqué dans le passage de la mémoire à court terme à celle à long terme. On connaît aussi des neurohormones modulant l'apprentissage et des « cartes » neuronales l'archivant. Les bases neurobiochimiques de la mémoire à très long terme restent cependant obscures.

L'aspect qualitatif de la structuration du matériel à retenir rend difficile l'extension de méthodes par conditionnement et l'apprentissage à l'explication des conduites complexes de remémoration. Ebbinghaus avait tenté ainsi de réduire son objet à une « pure mémoire » (par des tests sur des syllabes asémantiques). Reste qu'une pure mémoire, sans métamémoire (sans la capacité à en auto-évaluer les performances) laisse plus ou moins indistincts, surtout en situation de test, apprentissage, mémoire proprement dite, et capacité à réeffectuer. Quant à la métaphore de l'ordinateur, en vogue, elle est trompeuse : la mémoire des organismes n'est pas un stockage passif, et ils interagissent avec le milieu. On risque de confondre les propriétés de l'objet et celles du modèle ; la psychologie de la mémoire, entre paradigme informatique et paradigme biologique, est un cas exemplaire, historiquement déterminé (F. Yates). Enfin, il n'est pas sûr que l'explication de la façon dont on peut faire revivre une inscription morte ne reconduise pas les paradoxes déjà pointés par Platon : confondre l'aide-mémoire (inerte) et la mémoire vraie, qui est présence (vivante) du passé à l'esprit. Même neuronale, une carte est-elle plus qu'un aide-mémoire ?

Pierre-Henri Castel

Notes bibliographiques

  • Chapouthier, G., La biologie de la mémoire, PUF, Paris, 1994.
  • Ebbinghaus, H., Über Gedächtnis, 1885.
  • Howe, M., Introduction to the Psychology of Memory, University Press of America, 1987.
  • Parkin, A., Case Studies in the Neuropsychology of Memory, Lawrence Erlbaum, 1999.
  • Yates, F. A., The Art of Memory, Chicago, 1974, trad. L'art de la mémoire, D. Arasse, Gallimard, Paris, 1975.

→ conditionnement, habitude, neuropsychologie

Psychanalyse

La conception psychanalytique de la mémoire interroge la constitution de la trace mnésique et ses modalités d'inscription. L'inconscient est le lieu d'une mémoire paradoxale : la mémoire de ce qui est oublié.

Pour Freud, la mémoire comprend plusieurs systèmes et plusieurs lieux d'archivage. Tous les systèmes de mémoires n'ont pas le même rapport à l'inconscient. Les traces des souvenirs inconscients ne peuvent parvenir telles quelles à la mémoire et doivent être véhiculées et camouflées par des traces préconscientes.

La théorie du souvenir, pour laquelle la fonction de la mémoire est donnée dans sa trame subjective, suppose une mémoire organisée en un système de traces. La précocité, l'intensité des liaisons et leurs constants déplacements dressent un obstacle de nature quantitative au travail de la pensée. La possibilité d'inhibition du processus primaire est effectivement proportionnelle à l'intensité de ce dernier, c'est-à-dire à son quantum d'affect. Le régime de la pensée joue sur la zone des incertitudes de la mémoire. Les indices des processus de pensée constituent donc une mémoire de la pensée elle-même.

La théorie de la mémoire repose alors sur la notion de refoulement, elle-même éclairée par la conception de l'amnésie infantile. Ultérieurement, les métamorphoses engendrées par la période pubertaire ne serviront pas aux conditions d'un souvenir, mais ils constitueront un faisceau d'induction rétroactives, réorientées vers une forme d'oubli. Les théories de la mémoire impliquent aussi que la vérité du sujet est faite d'un mixte entre retrouvailles (levées d'amnésie) et construction dans l'analyse.

La « mémoire » fait objet de débat avec les sciences cognitives, qui définissent deux systèmes différents d'analyse de la mémoire : d'un côté, mémoires procédurielle et relationnelle, de l'autre, mémoires à court terme et à long terme. La mémoire qui intéresse les psychanalystes aurait des caractères davantage relationnels et « à long terme ».

Olivier Douville

Notes bibliographiques

  • Freud, S., Contribution à l'étude des aphasies (1891), trad. C. Van Reeth, PUF, Paris, 1983.
  • Freud, S., L'esquisse d'une psychologie scientifique (1895), in la Naissance de la psychanalyse, trad. A. Berman, PUF, Paris, 1956, pp. 307-396.
  • Freud, S., Lettres à Fliess (1887-1902), in la Naissance de la psychanalyse, op. cit., pp. 48-306.
  • Freud, S., Formulations sur les deux principes du cours du fonctionnement psychique (1911), in Résultats, idées, problèmes 1, PUF, Paris, 1983, pp. 135-145.
  • Freud, S., « Extrait de l'histoire d'une névrose infantile : l'homme aux loups » (1918), in Cinq Psychanalyses, trad. J. Altounian et S. Cottet, PUF, Paris, 1990.
  • Freud, S., Constructions dans l'analyse (1937), in Résultats, idées, problèmes 2, PUF, Paris, 1985, pp. 269-281.

→ après-coup, inconscient, oubli, refoulement, topique, trace




Le désir de mémoire

Le désir de mémoire est la condition d'une pratique de l'histoire soucieuse de comprendre le passé. Mais il ne se suffit pas à lui-même. Il doit constamment être éduqué. Comment ne pas sombrer dans l'auto-contemplation commémorative ? Comment conjurer la tentation de la vengeance dans le cas des procès de la mémoire ? Plus largement, comment nouer les liens entre le passé et l'avenir dans une expérience consciente de l'histoire ?

L'élan commémoratif

La problématique des « lieux de mémoire » appartient au temps présent. Elle est issue du constat selon lequel la mémoire traditionnelle et ancestrale a laissé la place à une mémoire exténuée en mal d'incarnation symbolique. La mémoire « vécue » est devenue une mémoire « perdue » qu'il faut raviver(1). Le lieu de mémoire n'est cependant pas un simple lieu d'histoire. Une « intention de mémoire » et la décision d'un rituel sont requises pour transformer un élément de la vie publique (monument, dépôt d'archives ou compétition sportive) en objet de souvenir collectif. Le sentiment d'une rupture entre les époques joue aussi un rôle important. Si le calendrier révolutionnaire rythmait encore les journées de l'individu moderne, celui-ci ne penserait même pas à le commémorer. Dans cette dynamique générale, la mémoire s'extériorise de plus en plus. Elle se concentre sur ses traces.

Mais, durant les deux dernières décennies, le désir de mémoire semble avoir été dépassé par l'élan commémoratif. Une « tyrannie de la mémoire » a littéralement inversé l'ordre du temps. Le passé ne s'impose plus au présent par sa force propre, ce sont les exigences de l'actualité qui gouvernent le choix de ce qu'il convient de célébrer. Lorsqu'elle est excessive et arbitraire, la patrimonialisation de la mémoire française multiplie les manifestations, souvent au préjudice de l'analyse. Le comble de la commémoration est atteint au moment où la commémoration elle-même se représente comme l'événement principal. En l'absence de tout « surmoi commémoratif », est-il encore possible de penser et d'« agir sans commémorer »(2) ? La survalorisation de la mémoire ne vise-t-elle pas finalement à compenser la crise de l'expérience contemporaine : d'une part, la fin de toute croyance en l'histoire comme processus et instance de légitimation du rapport à l'avenir et, d'autre part, un certain désarroi devant le caractère énigmatique du présent(3) ?

L'effet en soi

Ainsi décrite, l'inflation du désir de mémoire évoque l'analyse nietzschéenne des formes d'histoire. La commémoration illimitée relève autant de l'histoire « traditionnaliste » que de l'histoire « monumentale ». Elle emprunte à la première son instinct de conservation tandis qu'elle partage avec la seconde son obsession de l'identique. Dans un cas, le désir de mémoire collectionne. Il « ne dispose alors, pour juger le passé, d'aucune échelle de valeurs et de proportions qui tienne réellement compte des rapports des choses entre elles »(4). L'essentiel n'est pas de se réapproprier le passé avec discernement mais de le stocker en veillant bien à n'en perdre aucun vestige. Dans l'autre cas, le désir de mémoire arase les différences et subsume la diversité historique des causes sous le genre commun des « effets en soi » : « Ce que l'on célèbre lors des fêtes populaires, des commémorations religieuses ou militaires, c'est au fond un tel effet en soi [...] non pas le véritable nœud historique de causes et d'effets qui, correctement apprécié, prouverait seulement que jamais la même combinaison ne pourra à nouveau sortir de la loterie du futur et du hasard »(5). L'élan commémoratif apparaît donc infondé et en menace d'excès lorsqu'il manque de critères ou n'hésite pas à faire abstraction du caractère unique des circonstances. À chaque fois, c'est le voile de l'uniformité qui recouvre l'esprit critique. Ici, rien n'interdit de maquiller le passé, voire de se fabriquer des origines. Comme l'a encore prouvé le récent conflit au Kosovo, le fantasme de la fondation rétrospective utilise abondamment ces « effets sans cause suffisante » pour mieux commettre et même justifier les crimes ethniques.

L'identification du passé

Identifier le passé, c'est vouloir le représenter tel qu'il a été : afin de le comprendre et de fuir les célébrations vides ou, pis, la mythification des origines, mais aussi pour s'émanciper le cas échéant de son poids trop lourd. En remontant du commémoratif à l'historique, la troisième forme d'histoire chez Nietzsche est celle qui « juge et condamne ». L'histoire « critique » est le fait de « celui que le présent oppresse »(6). C'est elle qui inspire le désir de mémoire lorsqu'il revendique, notamment dans les contextes post-dictatoriaux, la transparence des événements. Cette nouvelle définition du désir de mémoire exprime la nécessité d'un rapport démocratique au temps pluridimensionnel des sociétés. Le passé ne peut être conservé éternellement dans des archives secrètes, visible pour les uns, caché pour les autres. Tous doivent connaître ce qui a eu lieu. Le procès judiciaire est l'occasion par excellence d'une publicité du passé.

En raison de la lenteur des procédures, la convocation de la mémoire s'apparente la plupart du temps à une catharsis. Elle présente subitement des personnes physiques et morales (dans la France de Vichy, Papon incarne l'administration préfectorale) que la conscience collective désespérait de voir juger. Or l'on sait combien une grande souffrance crée le sentiment d'une dette qui attend son recouvrement. Comment ne pas tomber dans le cycle de la vengeance compensatrice ? Comment éviter le « paiement en retour », sur le schéma des dommages et intérêts, ainsi que la surenchère dans la « comptabilité des maux »(7) ? Une victime est-elle en mesure d'admettre que des « tables de dialogue » soient organisées, par exemple au Chili, dans lesquelles les militaires délivrent des informations sur les « disparus » en échange de l'anonymat ?

La fonction du procès est de substituer un jugement au désir de mémoire qui se métamorphose progressivement en désir de vengeance. Si la mémoire devient naturellement comptable dans ce type de circonstances, c'est néanmoins à l'institution de régler le compte grâce au tiers de la justice. Le procès est censé désamorcer le « mauvais infini » de la dette punitive. Il doit détourner l'envie de rétribution directe et dépasser la fausse égalité du talion en rappelant que la société dans son ensemble est également offensée par le crime(8). Au « temps clos du ressentiment » succède la dialectique de l'institution juridique. Le procès est une mise en scène du passé qui arrête et réouvre à la fois le cours du temps. Le rappel des faits met un terme à la « nuisance morale » de l'impunité prolongée. Il inscrit dans un système de valeurs communes une série d'actes auxquels le temps donnait un semblant d'immunité. Ce faisant, il les juge en privilégiant l'axe de la mémoire pour tenter d'instaurer ou de restaurer une concorde sociale(9).

Vertu de l'oubli ou besoin d'avenir ?

Par son activité de triage des souvenirs, l'histoire « critique » prête à l'oubli une indéniable vertu « cicatrisante » (Nietzsche). L'oubli panse les blessures et apaise les douleurs. L'amnistie, qui est une forme d'oubli politique, ne liquide pourtant pas toutes les ambiguïtés de la mémoire. En 403 avant notre ère à Athènes, le peuple chasse les oligarques du pouvoir. Un devoir de clémence est voté qui a pour conséquence d'effacer le tort précédemment subi par les nouveaux vainqueurs. On promet de ne pas mentionner les malheurs d'hier. Avec ce cas d'école, le désir de mémoire se mesure à l'obligation de s'adapter à la conjoncture. Le « double oubli », celui de la souffrance passée comme de la victoire présente, neutralise la rancune et invalide d'emblée le recours en justice, mais il paraît maintenir l'équilibre social durant la transition vers la démocratie. Dans un tel contexte d'orchestration de la réconciliation, le peuple conserve-t-il le bénéfice du pouvoir ? Quelle valeur possède une amnistie qui est une amnésie(10) ?

Avec le travail du deuil, la mémoire est déchirée entre le souhait de ressusciter l'être disparu et la conviction qu'il est préférable de sortir du piège de la commémoration plaintive. Quelles que soient les échelles, l'arbitrage entre le désir de mémoire et l'impératif de l'oubli est souvent ressenti comme impossible, mais il s'avère toujours indispensable. Ne serait-ce que parce que l'oubli qui permet la transfiguration du deuil ne détruit rien à proprement parler. Il relance au contraire l'action, libère éventuellement la décision du pardon (comme le voulait la « Commission vérité et réconciliation » en Afrique du Sud) et amorce l'effort spécifique du travail de mémoire(11). Il redonne également un axe à l'expérience de l'histoire en arrachant le désir de mémoire au seul passé pour le diriger vers l'avenir. Tout « champ d'expérience » est en effet indissociable d'un « horizon d'attente ». Tandis que l'expérience, « c'est le passé actuel, dont les événements ont été intégrés et peuvent être remémorés », l'attente, elle, « s'accomplit dans le présent et est un futur actualisé »(12). En d'autres termes, le souvenir, la perception et l'attente se modifient ensemble. La revitalisation du passé entraîne une repolarisation du sujet vers le « ne-pas-encore »(13). S'il est véritablement désir, c'est-à-dire tension vers un but, le désir de mémoire abrite certainement un sens du possible. Il désigne alors une capacité à agir non seulement à partir du passé mais aussi à partir du futur, le profond besoin d'une histoire orientée qui mise sur une confiance retrouvée de l'homme en l'avenir.

La mémoire se divise de plus en plus entre une exigence de clarté à l'égard du passé et l'extrême difficulté à juger des événements en situation. Des cours de justice internationales ont été créées, en ex-Yougoslavie et au Rwanda, dans le but d'inculper les responsables de crimes contre l'humanité. Malgré de nombreux dysfonctionnements, ces institutions ont contribué à forger une conscience d'époque qui ne supporte plus l'impunité. Mais le droit ne refonde pas à lui seul une communauté politique. Par quelles autres voies les sociétés meurtries par la guerre et le génocide garantiront-elles leur avenir ?

Olivier Remaud

Notes bibliographiques

  • 1 ↑ Nora, P. (dir.), « Entre mémoire et histoire » et « L'ère de la commémoration », in les Lieux de mémoire, Gallimard, Quarto, Paris, 1997, p. 32.
  • 2 ↑ Ibid., p. 4692 et p. 4688.
  • 3 ↑ Binoche, B., « Histoire, croyance, légitimation », in Études théologiques et religieuses, t. 75, 2000 / 4, pp. 517-529.
  • 4 ↑ Nietzsche, F., Considérations inactuelles. De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie [II, 1874], in Œuvres philosophiques complètes, trad. P. Rusch, Gallimard, Paris, t. ii (1), 1990, p. 111.
  • 5 ↑ Ibid., p. 107.
  • 6 ↑ Ibid., p. 109.
  • 7 ↑ Tricaud, F., l'Accusation. Recherche sur les figures de l'agression éthique, Dalloz, Paris, 1977, p. 76 sq.
  • 8 ↑ Ost, F., le Temps du droit, Odile Jacob, Paris, 1999, pp. 101-107.
  • 9 ↑ Garapon, A., « La justice et l'inversion morale du temps », in Pourquoi se souvenir ?, F. Barret-Ducros (dir.), Grasset, Paris, 1999, pp. 113-124.
  • 10 ↑ Loraux, N., la Cité divisée. L'oubli dans la mémoire d'Athènes, Payot, Paris, 1997, pp. 255-277.
  • 11 ↑ Ricœur, P., la Mémoire, l'histoire, l'oubli, Seuil, Paris, 2000, pp. 642-656.
  • 12 ↑ Koselleck, R., le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, trad. J. et M.-C. Hoock, Éditions de l'EHESS, Paris, 1990, p. 311.
  • 13 ↑ Bodei, R., Libro della memoria e della speranza, Il Mulino, Bologna, 1995.
  • Voir aussi : Hazan, P., la Justice face à la guerre, de Nuremberg à La Haye, Stock, Paris, 2000.
  • Kritz, N.-J., Transitional Justice : how Emerging Democraties Reckon with Former Regimes, United States Institute of Peace Press, 1995 (3 vol.).