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saint Augustin

Saint Augustin, la Cité de Dieu
Saint Augustin, la Cité de Dieu

Docteur de l'Église latine (Tagaste, aujourd'hui Souk Ahras, 354-Hippone 430).

Introduction

Saint Augustin, à la fois philosophe, théologien, pasteur et, pourrait-on dire, poète, est placé à l'un des « seuils » les plus étonnants de l'histoire des hommes. Derrière lui : la Rome antique, le monde ancien, païen encore sous le manteau chrétien. En 380, alors qu'Augustin a vingt-six ans, Théodose, que Gratien vient d'associer à l'Empire, édicte, à Thessalonique, que tous les peuples à lui soumis doivent « se rallier à la foi transmise aux Romains par l'apôtre Pierre ». Mais, la même année, Théodose doit abandonner la Pannonie aux Ostrogoths et établir les Wisigoths au sud du Danube ; en 392, Eugène usurpe le pouvoir impérial, mais c'est avec l'appui des soldats germains. En 397, les Wisigoths sont dans l'Illyricum, ces mêmes Wisigoths qui, en 410, s'emparent de Rome, alors que les Vandales passent en Espagne et de là en Afrique. Augustin mourant les entendra battre les murs assiégés de sa ville épiscopale.

La vie d'Augustin s'écoule ainsi au rythme des catastrophes, mais l'espérance chrétienne, unie à une vue très haute de l'histoire, lui permet de voir grandir, au-delà de l'immédiat désespéré, un monde nouveau voué à une vocation surnaturelle. La conscience, chez Augustin, du drame présent et de l'exaltation future de l'humanité se retrouve dans l'admirable Cité de Dieu, qui demeure, selon l'expression d'Henri Marrou, « le traité fondamental de la théologie chrétienne de l'Histoire ».

La vie de saint Augustin

Le temps du désordre

C'est dans une petite ville de Numidie que naît Augustin, le 13 novembre 354. Ce Romain d'Afrique appartient à l'une de ces familles provinciales qui, en 212, ont obtenu le droit de cité à la suite d'un édit libérateur de Caracalla. Romain, Augustin le sera tout entier par sa formation et sa tournure d'esprit ; l'Afrique, ce sera surtout la vénérable Église d'Afrique, portion la plus vivante de l'Église romaine. Son père, Patricius, est un petit fonctionnaire de la classe des curiales qui fait d'énormes sacrifices pour assurer à son fils une position sociale supérieure à la sienne. La formation intellectuelle d'Augustin- à Madaure puis à Carthage- est essentiellement latine ; sous la plume du docteur de l'Église, plus tard, les références aux meilleurs écrivains latins seront spontanées et continuelles.

Par ailleurs, si le jeune Augustin assimile parfaitement les méthodes et le processus de la rhétorique, il fréquente, un peu en autodidacte, mais avec passion, les philosophes latins, et aussi les grecs, dans le texte latin il est vrai ; car Augustin n'a pas été un helléniste, et c'est probablement le défaut d'assimilation directe de la culture et de la patrologie grecques qui a fait une partie de l'originalité de la pensée augustinienne.

Le père d'Augustin est païen ; sa mère, Monique, est chrétienne. Inscrit parmi les catéchumènes dès le début de son existence, il ne reçoit pas le baptême : il en est très souvent ainsi dans la primitive Église. On songe à le baptiser quand, vers sa douzième année, une maladie grave met ses jours en péril ; puis on n'en parle plus. Lui-même ne se presse pas ; mal surveillé par ses parents, livré à lui-même sous l'ardent ciel d'Afrique, Augustin semble avoir été emporté très jeune par l'ardeur des passions ; les aventures sensuelles ont certainement été nombreuses dans sa vie, à Carthage notamment, où ce bel étudiant aura un fils, Adéodat (né en 372), d'une jeune maîtresse à qui il restera lié durant quatorze ans.

Cependant, les liens charnels laissent intacte chez Augustin la quête de la vérité. Il est vrai qu'une formation religieuse insuffisante et les orages de la vie sentimentale brouilleront longtemps les pistes de cet itinéraire. C'est la méditation ardente de l'Hortensius de Cicéron qui entretient en lui un désir que, d'abord, la lecture de la Bible n'assouvit pas ; l'Écriture sainte semble à Augustin ne pouvoir satisfaire que les esprits simples et bornés. Hanté, comme beaucoup, par le problème du mal, il est gagné par le manichéisme, qui lui apparaît comme une forme supérieure du christianisme.

Ses études terminées, le jeune rhétoricien ouvre à Tagaste, à l'automne de 373, une école de grammaire. La vie dans sa ville natale lui est tout de suite intolérable : son père est mort chrétien ; sa mère le poursuit de ses objurgations à briser avec le désordre et le manichéisme ; un ami cher lui est enlevé par la mort. Dès 374, Augustin s'installe à Carthage et y enseigne la rhétorique : il y reste neuf ans, déçu semble-t-il par son enseignement et se détachant lentement de la doctrine manichéenne.

Vers la conversion

Des relations lui permettent d'établir sa chaire d'éloquence à Rome (383), puis à Milan (384), où le suit sa mère, et où il devient orateur officiel. C'est à Milan que la grâce l'attend ; mais il faudra deux ans de lutte pour qu'elle puisse s'engouffrer dans cette âme inquiète. Des conversations qu'il a eues, à la veille de son départ pour l'Italie, avec le grand homme des manichéens, Fauste de Milève, l'ont un peu plus éloigné de la doctrine de Manès. La lecture, à Milan, de Platon et surtout de Plotin et de Porphyre le projette au cœur de la philosophie néoplatonicienne, dont le christianisme milanais est imprégné ; c'est à la fois, dans l'âme d'Augustin, un émerveillement et un déblaiement auxquels concourt la prédication de l'évêque de Milan, Ambroise. Le monde spirituel, le monde des mystères s'ouvre aux yeux d'Augustin.

Tandis que l'Évangile lui révèle les deux grandes vérités inconnues des platoniciens- le Christ sauveur et la grâce qui donne la victoire-, les prières de Monique et des entretiens avec le futur successeur d'Ambroise, Simplicianus, qui lui raconte la conversion d'un célèbre rhéteur néoplatonicien, préparent la voie à la grâce. Celle-ci terrasse Augustin, en août 386, dans le jardin de sa maison de Milan, où il médite près de son ami Alypius. Une voix d'enfant lui dit : « Tolle ! lege ! » Il ouvre alors le livre des Épîtres de saint Paul qui, depuis quelque temps, lui sont devenues familières, et il tombe sur le chapitre XIII de l'Épître aux Romains : « Ayons, comme il sied en plein jour, une conduite décente ; ni ripailles, ni ivresse, ni débauche, ni luxure… Revêtez au contraire le Seigneur Jésus-Christ… ».

Quelques semaines plus tard, Augustin, renonçant à sa chaire, se retire, avec sa mère et quelques amis, dans la propriété d'un collègue, à Cassiciacum près de Milan. Il y vit dans une retraite préparatoire au baptême. Il est baptisé durant la vigile pascale (24-25 avril) de l'année 387, en même temps que son fils Adéodat et qu'Alypius.

À Cassiciacum, Augustin écrit ses Dialogues (Contra academicos, De beata vita …), échos de délicieux entretiens entre amis, auxquels Monique participe. En même temps se fortifie, chez Augustin et ceux qu'on peut déjà appeler ses disciples, le désir de se retirer du monde. À l'automne 387, Augustin est sur le point de s'embarquer à Ostie quand Monique meurt. Cet événement retient le néophyte plusieurs mois à Rome : il y emploie son éloquence à réfuter le manichéisme. En septembre 388, il part pour l'Afrique et, après un bref séjour à Carthage, se rend dans sa ville natale.

La conversion d'Augustin va naturellement s'épanouir et porter fruit dans le renoncement total aux biens terrestres, dans la pratique des conseils évangéliques, bref dans ce qu'on est convenu d'appeler la vie religieuse.

Augustin vend tout ce qu'il possède et en donne le prix aux pauvres ; ensuite, il se retire dans sa propriété de Tagaste, déjà aliénée, pour y vivre en commun dans la pauvreté, la prière et la méditation. De cette époque (388-391) datent plusieurs entretiens (De magistro, De vera religione …) inclus dans le Liber LXXXIII quaestionum. En 389, le fils d'Augustin, Adéodat, meurt.

À Hippone : le prêtre, l'évêque

Ayant été obligé de se rendre à Hippone, Augustin est reconnu par les fidèles alors qu'il prie à l'église : ils demandent à l'évêque Valère qu'il l'élève au sacerdoce ; malgré ses larmes, Augustin est ordonné prêtre. À ses yeux, le sacerdoce n'est qu'un moyen nouveau de mener la vie religieuse avec plus de ferveur. Son évêque, Valère, lui permet de s'installer dans les dépendances de l'église, où des disciples se groupent autour de lui.

La personnalité d'Augustin devait nécessairement rayonner hors de son « monastère ». Alors que, traditionnellement, la prédication, en Afrique, était réservée à l'évêque, Augustin se la voit confier, ce qui lui attire des jalousies ; en 393, au cours d'un concile réunissant à Hippone les évêques de Numidie, il prend la parole (discours De fide et symbolo). En même temps, Augustin lutte contre certains abus (banquets dans les chapelles des martyrs) et contre les manichéens, tel Fortunat, l'un de leurs docteurs.

En 395, le vieil évêque d'Hippone fait d'Augustin son coadjuteur et lui donne la consécration épiscopale. Un an plus tard, Valère étant mort, Augustin le remplace sur un siège qu'il allait occuper durant trente-quatre ans.

L'évêque Augustin reste, dans sa vie privée, un religieux ; son palais se transforme en monastère, où vivent, avec lui, des clercs qui s'engagent à mener une existence de pauvreté et à observer la règle commune fondée sur le dépouillement : ces hommes, que l'on peut déjà appeler des augustins, seront presque tous des fondateurs de monastères et des évêques qui enrichiront spirituellement l'Afrique du Nord. Augustin donne lui-même l'exemple de l'austérité : sa charité le pousse à vendre les vases sacrés pour racheter les captifs.

Ce religieux est avant tout un pasteur. En dépit d'une existence surchargée et d'une santé délicate, il est un infatigable prédicateur et catéchiste. Au xviie s., les mauristes établiront le texte de près de 400 sermons authentiques d'Augustin ; l'époque contemporaine révélera bien d'autres œuvres pastorales de l'évêque d'Hippone. Son action verbale se double d'un apostolat épistolaire qui le met en contact avec ce que le monde romain et chrétien comptait de plus insigne : de Paulin de Nola à saint Jérôme en passant par les papes et les empereurs.

Juge et administrateur, voyageur et négociateur à une époque où s'opère déjà, lentement, la métamorphose de l'Empire romain unitaire en société semi-féodale, Augustin le contemplatif prend encore le temps d'éclairer les âmes égarées ou hésitantes dans une œuvre écrite dont Possidius se demandait s'il serait jamais possible de la lire tout entière. Manichéens, donatistes, pélagiens sont au premier rang des adversaires qu'il combat, mais ses écrits ne sont pas seulement polémiques, leur connaissance est indispensable à quiconque veut faire le point de la théologie, de l'exégèse, de la pastorale au ve s., particulièrement dans cette vivante Afrique chrétienne dont tant de conciles furent animés par l'évêque d'Hippone.

Le docteur de l'Église

Des docteurs et des chefs manichéens qui subissent les coups de la dogmatique et de l'apologétique augustinienne, il faut citer : Félix, « élu » manichéen, qu'Augustin confond en conférence publique ; Faustus, Secundinus et, après 415, toute une série d'astrologues et de priscillianistes fatalistes.

Contre les donatistes, la lutte est plus dure, parce que se situant sur un terrain plus spécifiquement africain. En 312, les évêques de Numidie ont déposé illégalement l'évêque de Carthage, Cécilien, sous prétexte qu'il a été consacré par un traditor (un évêque renégat). À l'évêque intrus, Majorin, succède Donat.

Au regard du pontife romain, il s'agit d'un véritable schisme, et terriblement dangereux pour l'unité chrétienne, puisqu'en 330 un synode du parti donatiste rassemble 270 évêques. Comme les anciens « rebaptisants », les donatistes font dépendre la validité des sacrements de la foi et même de la pureté morale du ministre ; comme les novatiens, ils excluent de l'Église les pécheurs. Vient renforcer cette hérésie un mouvement nationaliste africain dont les tenants s'appuient sur le pauvre peuple berbère des campagnes non romanisées, à qui on oppose l'exemple du luxe des « occupants » romains.

En 391, alors qu'Augustin vient de s'installer à Hippone, une guerre impitoyable oppose en Afrique deux groupes d'évêques donatistes. Augustin, en vue de rétablir l'unité en Afrique, obtient du synode d'Hippone de 393 que les mesures ecclésiastiques prises contre les donatistes soient adoucies ; même esprit de conciliation au 5e concile de Carthage (401), dont les Pères demandent au pape Anastase d'autoriser les enfants donatistes à la cléricature.

L'évêque d'Hippone, dans ces années, publie, à l'usage des schismatiques, son curieux Psaume alphabétique, rédigé en latin populaire et en vers rythmés.

Il semble que les chefs donatistes aient répondu à cette attitude apaisante d'une manière injurieuse. Pressé par deux évêques africains- dont Evodius, ami d'Augustin-, l'empereur Honorius ordonne d'enlever leurs églises aux donatistes : ils résistent, mais un certain nombre se convertissent. Tout en approuvant la rigueur des lois, Augustin invite constamment ses adversaires au colloque. Enfin, un édit impérial du 14 octobre 410 ordonne une conférence entre évêques catholiques et donatistes. Cette réunion a lieu à Carthage, du 1er au 8 juin 411 : 286 évêques catholiques et 279 évêques donatistes y participent. Augustin domine le débat et, après avoir prouvé l'inanité des positions donatistes du point de vue historique et scripturaire, triomphe.

La législation antidonatiste n'en reste pas moins en vigueur : Augustin y oppose son esprit de modération. Cependant, le donatisme décroît peu à peu : l'invasion des Vandales lui portera le dernier coup.

Mais déjà la lutte contre les pélagiens sollicite le zèle d'Augustin. Influencé par un disciple de Théodore de Mopsueste, le moine breton Pélage, installé à Rome vers 400, attaque le dogme de la grâce ; après 410, fuyant Alaric, il débarque en Afrique avec son disciple Celestius. Pélage quitte bientôt la région ; Celestius s'installe à Carthage où, en 412, un concile condamne six de ses propositions. Ayant refusé de se rétracter, Celestius est excommunié.

Augustin réfute les doctrines pélagiennes, mais sans nommer Pélage, qu'il veut ménager. Cependant, ayant appris qu'un concile réuni à Diospolis (Lydda) en 415 a admis Pélage dans la communion catholique, Augustin fait adresser au pape Innocent Ier une longue lettre synodale qui demande une condamnation de la doctrine pélagienne. Pélage, ascète universellement respecté et entouré d'habiles dialecticiens, est un moraliste surtout soucieux de progrès spirituel, ce qui l'a amené à exalter le libre arbitre de l'homme et à minimiser fortement le rôle de l'intervention de Dieu, de la prédestination, de la grâce dans l'économie du salut. À quoi Augustin, inlassablement, opposera l'enseignement de saint Paul et la tradition de l'enseignement ecclésiastique sur la misère de l'homme abandonné à ses seules forces.

Innocent Ier loue les évêques africains antipélagiens ; mais Pélage adresse au successeur d'Innocent, Zosime (417-418), un libellus fidei qui trompe le pape : celui-ci reproche aux Pères d'Afrique leur précipitation, et exige qu'on envoie à Rome les accusateurs de Pélage.

Les évêques d'Afrique, réunis en concile en 417 et 418, supplient Zosime de maintenir la décision d'Innocent et rédigent, en neuf canons, une condamnation du pélagianisme, à laquelle le pape finit par acquiescer, et qu'il appuie dans une lettre circulaire. Durant cette période difficile, le rôle d'Augustin est déterminant : les principaux documents africains sont rédigés ou inspirés par lui.

La Tractoria du pape porte un rude coup au pélagianisme, qui résiste cependant longtemps encore. En Apulie, l'évêque Julien refuse avec 17 évêques de signer l'acte pontifical. Ils sont déposés et bannis ; Julien n'en continue pas moins à attaquer Augustin, qui publie contre lui divers traités antipélagiens. Dans le même temps, l'évêque d'Hippone obtient la rétractation d'un moine pélagien de Gaule, Leporius.

Cependant, les formules d'Augustin- rendues plus lapidaires par la polémique- troublent des catholiques qui trouvent que le grand docteur africain minimise par trop la liberté humaine au profit de la grâce. Dans le midi de la Gaule notamment, plusieurs prêtres et moines- dont le célèbre Cassien, abbé de Saint-Victor de Marseille-, ne pouvant admettre la gratuité absolue de la prédestination, cherchent une voie moyenne entre Augustin et Pélage : selon eux, la bonne volonté de l'homme précède et donc demande la grâce, que Dieu accorde en récompense. Augustin lutte contre ce semi-pélagianisme en montrant comment les désirs de salut sont eux-mêmes dus à la grâce de Dieu, qui reste maître de la prédestination de l'homme.

Cette longue lutte contre Pélage et ceux qui s'inspirèrent de sa doctrine a eu une influence capitale sur la mise au point de la théologie augustinienne du péché originel et de la grâce, ainsi que de la morale augustinienne de la concupiscence. L'augustinisme du xviie s. retiendra trop souvent, de l'enseignement antipélagien de saint Augustin, la dure image de la prédestination, alors que l'enseignement de l'évêque d'Hippone est environné d'une zone suffisante d'indétermination pour que sa doctrine nous paraisse, en fait, beaucoup plus humaine.

Un rayonnement universel

Selon la belle expression d'Henri Marrou : « philosophe de l'essence » contre les manichéens, « docteur de l'Église » contre les donatistes, « champion de la grâce » contre les pélagiens, saint Augustin fut aussi le « théologien de l'histoire » contre les païens. Sa Cité de Dieu préfigure et alimentera tout un courant chrétien de l'histoire, dont Bossuet, dans son Discours sur l'histoire universelle, est l'un des plus illustres représentants.

Comme Valère l'avait fait à son profit en 395, Augustin, vieilli et voulant éviter à Hippone les troubles d'une élection après sa mort, fait acclamer comme son auxiliaire et futur successeur le diacre Heraclius (426). Mais les dernières années du vieil évêque sont troublées par la querelle entre l'impératrice Placidie et le comte Boniface, et surtout par la dévastation de l'Afrique par les Vandales. Dès le début du siège- qui devait durer dix-huit mois- Augustin s'éteint, le 28 août 430. Son corps est déposé dans la basilique Saint-Étienne ; chassés par les Vandales, Fulgence et d'autres évêques d'Afrique l'emportent avec eux en Sardaigne (486). Cette dernière île ayant été occupée par les Sarrasins, les reliques de saint Augustin sont rachetées par les Lombards, qui les font déposer en l'église Saint-Pierre de Pavie. On les y aurait retrouvées en 1695. Sur les ruines d'Hippone a été élevée, de 1881 à 1900, une basilique en l'honneur de saint Augustin.

L'œuvre de saint Augustin

L'œuvre de saint Augustin est profondément enracinée dans l'Écriture sainte : on y a relevé 13 276 citations de l'Ancien Testament et 29 540 du Nouveau. Encore ne s'agit-il que des rappels formels du texte sacré : il serait impossible de comptabiliser les réminiscences bibliques plus ou moins conscientes de l'auteur. D'autre part, la pensée d'Augustin est essentiellement paulinienne.

Cette œuvre immense est très variée. Que ce soit en des notes rapides ou dans des dissertations de plusieurs milliers de pages, Augustin adapte sa pensée aux sujets les plus divers, aux interlocuteurs les plus dissemblables : rhéteurs raffinés, philosophes subtils ou humbles paysans des faubourgs d'Hippone. Ce spéculatif est d'une sensibilité extrême. Sa langue n'est pas décadente : elle est classique et pourtant vivante. Le latin d'Augustin sera, pour l'Église d'Occident, un instrument d'une grande efficacité.

L'augustinisme

La doctrine de saint Augustin

On cherchait en vain, dans l'œuvre de saint Augustin, une synthèse doctrinale rigoureuse. Cela tient au fait que l'effort du docteur d'Hippone est animé moins par la curiosité du vrai que par l'appétit de Dieu, bien suprême ; posséder est pour lui plus important que voir. Augustin a toujours reproché aux platoniciens leur orgueil. Pour lui, la Trinité n'est plus la Triade platonicienne avec ses hypostases satisfaisantes pour l'esprit ; c'est la patrie entrevue, où l'Esprit n'est plus seulement Vérité mais Charité, et vers laquelle conduit le Verbe incarné.

Chez Augustin, la recherche spéculative est toujours intégrée dans une recherche humaine ; la science est toujours soumise à la sagesse ; bref, Augustin est moins un théologien et un philosophe qu'un spirituel.

Et, cependant, on a pu dire très justement que c'est par Augustin que le platonisme est entré dans la théologie chrétienne, comme ce sera par saint Thomas d'Aquin qu'y entrera l'aristotélisme. Converti, n'ayant gardé que de médiocres souvenirs du paganisme et du manichéisme, l'évêque d'Hippone n'a vu, en dehors de la foi et de l'épanouissement dans les vertus théologales, que misère et désespoir. Pour lui, l'humilité est une disposition essentielle sur la voie du salut ; cette humilité s'en remet tout naturellement à la grâce du Christ pour triompher du péché toujours menaçant. D'où la lutte menée par Augustin contre le pélagianisme, forme de stoïcisme chrétien qui réduisait la grâce à n'être qu'une force humaine et le christianisme à n'être qu'une morale, alors que, pour Augustin, c'était essentiellement un mystère. Cette lutte contre les pélagiens l'amena parfois à donner à la doctrine de la prédestination une forme abrupte qui pouvait faire croire que celui qu'on a appelé le « docteur de la charité » mettait parfois en cause la bonté de Dieu.

L'augustinisme dans l'histoire

Jusqu'à l'avènement du thomisme, saint Augustin fut le grand maître de la pensée chrétienne en Occident. Cependant, les controverses nées durant l'existence du grand docteur africain ne s'apaisèrent pas aussitôt après sa mort. Si son autorité était généralement reconnue dès la fin du ve s., les semi-pélagiens, particulièrement nombreux dans les milieux monastiques de Lérins et de Marseille, prolongèrent durant près d'un siècle la querelle sur la grâce. Finalement, la condamnation du semi-pélagianisme et du prédestinationisme au concile d'Orange de 529 fit triompher ce qu'on a appelé un « augustinisme modéré ».

Chez tous les Pères et les écrivains ecclésiastiques du haut Moyen Âge, de saint Grégoire le Grand à Alcuin en passant par saint Isidore et Bède le Vénérable, et même saint Bernard, l'influence augustinienne a été prépondérante. L'augustinisme était alors caractérisé essentiellement, selon le Père Mandonnet, par l'absence d'une distinction formelle entre les domaines de la philosophie et de la théologie, par la prééminence de la notion de bien sur celle du vrai, de la volonté sur l'intelligence. Par ailleurs se fortifia un augustinisme politique- inspiré notamment par la Cité de Dieu-, tendance à absorber le droit naturel de l'État dans le droit surnaturel de l'Église ; c'est dans cette perspective que prend tout son sens l'onction royale ou impériale imposée par les papes ; l'action conjuguée du thomisme et du droit romain rénové rétablit par la suite des distinctions dont l'Église constantinienne et augustinienne avait perdu la notion.Le thomisme, pour s'imposer, au xiiie s., eut à triompher, surtout, de l'augustinisme ; quand le franciscain John Peckham reprochait aux scolastiques (1285) leur rationalisme, leur aristotélisme excessif, leur dédain des Pères, c'est en référence à saint Augustin, qu'il regrettait de voir oublié.

En fait l'augustinisme théologique et philosophique fut peu à peu absorbé par le thomisme, qui compléta et nuança la doctrine du docteur africain ; les religieux de Saint-Augustin eux-mêmes se mirent à l'école de saint Thomas. Désormais, comme le dit le Père Rotureau, « toute tentative de fidélité à saint Augustin dirigée contre saint Thomas aboutira à une perversion de l'augustinisme ». Ce sera, au xvie s., le prédestinationisme rigide des protestants ; encore que la Renaissance, la Réforme et la Contre-Réforme aient puissamment aidé à dépoussiérer l'œuvre de saint Augustin et- par opposition à une scolastique sclérosée- à revivifier d'augustinisme la spiritualité et la mystique modernes.

L'influence de saint Augustin fut énorme sur le xviie s., français surtout. Ce qu'on appelle l'école française de spiritualité- pour qui Jésus-Christ est le foyer animateur de toute vie spirituelle- s'est développé dans l'ombre d'Augustin. L'augustinisme a plus d'un point commun avec le cartésianisme ; à propos de la philosophie de Malebranche, on a pu parler d'un véritable « augustinisme cartésien » se développant au sein de l'Oratoire. C'est le xviie s. aussi qui vit se renouveler, avec le baïanisme et le jansénisme, les vieilles querelles du prédestinationisme, et s'affronter les deux interprétations, radicale ou mitigée, des théories antipélagiennes sur la grâce. Évidemment, le xviiie s. prit, dans ce domaine aussi, le contre-pied du xviie s. Inversement, la spiritualité du xixe s., plus haute, plus humaine que celle des siècles précédents, s'alimenta à l'augustinisme le plus substantiel. Et puis il y eut des philosophes chrétiens- Alphonse Gratry, Léon Ollé-Laprune, Maurice Blondel…- dont la parenté d'esprit témoigne de l'influence restée grande de l'éminent docteur africain.

Les familles religieuses qui se réclament de la « règle » de saint Augustin

Augustin, qui avait vu se développer à Milan des formes de monachisme, introduisit la vie monastique dans l'Afrique romaine. L'exemple qu'il donna lui-même à Tagaste et à Hippone fut imité en de nombreux diocèses africains. Parallèlement, son influence contribua à augmenter le nombre de jeunes filles et de veuves vouées au Seigneur. C'est pour elles qu'il écrivit, en 423, la Lettre qu'on a assez improprement appelée règle de saint Augustin. Car l'évêque d'Hippone n'eut jamais l'intention de légiférer en la matière, encore moins de fonder un ordre ; il a simplement tracé une ligne de conduite générale, discrète et libérale, pouvant être suivie aussi bien par des hommes que par des femmes, et dont l'essentiel consiste dans un idéal de désappropriation. On ne peut même pas affirmer que les « monastères » africains se soient tous inspirés de la fameuse Lettre. Il n'en reste pas moins que l'autorité d'Augustin a été prépondérante sur l'orientation du monachisme africain et occidental.

La règle de saint Augustin, c'est-à-dire sa Lettre enrichie de textes augustiniens et d'autres dont il est difficile d'établir la genèse et de suivre l'histoire, fut utilisée par de nombreux auteurs de règles anciennes (de Saint-Victor, d'Arrouaise). C'est à partir du xie s. que cette règle connut une fortune nouvelle. On trouva alors qu'elle s'adaptait très bien à une forme spécifique de la vie religieuse des temps féodaux : les chanoines réguliers. Parmi les communautés de chanoines subsistant actuellement, on doit citer : les chanoines réguliers de Saint-Augustin, les chanoines réguliers du Latran, les chanoines hospitaliers du Grand-Saint-Bernard, les Prémontrés. C'est à saint Augustin que saint Dominique demanda d'abord l'inspiration de sa règle, quitte à y ajouter des constitutions complémentaires importantes.

À peu près en même temps que les chanoines réguliers se multiplièrent les ermites, qui s'inspirèrent aussi de la règle augustinienne. En 1254, le pape Alexandre IV les regroupa en un seul ordre dit « ermites de Saint-Augustin », ou simplement Augustins, qui comptèrent jusqu'à 2 000 couvents au xive s. et connurent diverses réformes, notamment celle des récollets (xvie s.). En 1567, le pape Pie V les mit au nombre des ordres mendiants, à la suite des carmes : c'est à cet ordre qu'appartint Luther. Actuellement, les Augustins comptent environ 6 000 religieux répartis en trois branches : ermites de Saint-Augustin, récollets de Saint-Augustin, ermites déchaussés.

Depuis la fin du xiiie s., un grand nombre de familles religieuses ayant eu à choisir entre les quatre grandes règles approuvées ont adopté la règle de saint Augustin. Les plus importantes sont : les Trinitaires, les Mercédaires, les Servites, les Camilliens, les Hiéronymites. Parmi les congrégations récentes, il faut citer les Assomptionnistes ou Augustins de l'Assomption.

La plupart des ordres et des congrégations d'hommes se réclamant de saint Augustin ont ou ont eu leur équivalent féminin. Il existe encore plusieurs communautés de chanoinesses de Saint-Augustin, dont beaucoup ont été regroupées en une fédération (dite « de Malestroit »). Quant à l'appellation d'Augustines, elle est généralement réservée aux religieuses hospitalières, desservant les hôtels-Dieu ; il existe de nombreuses communautés diocésaines d'Augustines (une vingtaine en France).