Singapour souffre, à certains égards, de difficultés analogues, sans doute accentuées du fait que l'économie y est essentiellement extravertie et aux mains d'intérêts transnationaux sur lesquels le pouvoir politique local, démuni de moyens de pression, ne peut utiliser que des mesures incitatives. De plus, la période faste des activités pétrolières avait été utilisée d'une manière intensive. À sa vocation de place de transit et de redistribution, le grand port de l'Asie du Sud-Est avait alors ajouté un rôle d'entretien et même de construction de matériels liés à l'exploration, l'exploitation et le transport de produits pétroliers ; Singapour était devenu, en même temps, un des points forts de l'industrie pétroléochimique mondiale. C'est dire combien cet État est sensible aux aléas de la conjoncture en la matière et combien il se doit de s'adapter à des conditions éminemment fluctuantes. Or, l'économie y était, jusqu'à un passé récent, coordonnée d'une manière assez directive par le pouvoir politique. Une nouvelle orientation parait se dégager, visant à redonner aux intérêts privés des possibilités d'initiatives, les entrepreneurs faisant preuve de souplesse d'adaptation plus rapide que les planificateurs officiels.

La Corée du Sud, enfin, riche d'un véritable marché intérieur, lui-même en expansion, dispose ainsi, dans cette période de tassement que connaissent les pays industrialisés de la région, d'une sorte de volant lui permettant de mieux amortir les difficultés que d'aucuns considèrent comme purement conjoncturelles.

Une constante peut être discernée, cependant, dans ces divers pays : c'est la prise de conscience aiguë de la nécessité de s'adapter sans cesse à l'évolution d'une demande du marché mondial, elle-même en mutation rapide ; en particulier, les secteurs liés aux productions de haute technologie semblent, en ces régions comme ailleurs dans le monde, seuls prometteurs de développements importants dans les prochaines années.

Il s'agit, dans la plupart des cas, d'un ralentissement des activités plutôt que d'une véritable crise ; les statistiques le confirment et, si les brillants résultats des années passées ne se sont pas maintenus, les tendances ne se sont pas renversées pour autant, mais on reconnaît que la croissance exceptionnelle et, à certains égards, inquiétante, est en train de s'essouffler ; l'année 1985 en a apporté la confirmation. Ce constat est d'ailleurs valable pour les autres pays en voie d'industrialisation de la région, ceux de la seconde vague, que l'on pourrait qualifier de nouveaux « nouveaux pays industrialisés » ; situés sur le pourtour du Pacifique, en Amérique latine et surtout en Asie du Sud-Est, ils doivent faire face au même type de difficultés que leurs devanciers, sans en avoir encore la solidité structurelle. Par ailleurs, l'effondrement ou le tassement des cours des matières premières industrielles dont ils sont producteurs, pétrole, mais aussi étain et caoutchouc naturel, ajoutent encore à des difficultés, amplifiées en certains cas par des soubresauts d'ordre politique, comme aux Philippines.

Les pays du Pacifique Sud sont allergiques au nucléaire

Depuis plus de vingt ans, c'est-à-dire depuis que l'indépendance de l'Algérie l'a obligée à abandonner ses champs d'expérimentation du Sahara, la France se livre périodiquement à des essais nucléaires en Polynésie, donc sur des territoires placés sous sa souveraineté. Mais la France s'était heurtée, au cours de son expansion coloniale, à la Grande-Bretagne ; les États nés de l'ancien Empire britannique ont conservé à l'égard de l'adversaire d'antan une prévention certaine, d'autant plus qu'à des querelles de souveraineté se mêlaient le plus souvent des rivalités confessionnelles entre missions protestantes et missions catholiques.

Un tel contentieux historique explique la réprobation unanime qui se manifeste à chaque explosion nucléaire provenant des atolls où le Centre d'expérimentation du Pacifique (CEP) a foré les puits au fond desquels se produisent les explosions expérimentales. En effet, consciente de l'importance des retombées radioactives, dommageables pour l'environnement, provoquées par les explosions dites aériennes, c'est-à-dire effectuées à l'air libre, la France se limite désormais à des expérimentations souterraines qui ont l'inconvénient d'ébranler tant soit peu le socle rocheux, mais ne produisent que des effets secondaires extrêmement faibles. De plus, au cours des récentes campagnes de tir, Paris a eu l'habileté d'inviter la communauté scientifique internationale à se rendre sur les sites mêmes pour y juger de la très faible nocivité rémanente. Mais tous ces efforts n'ont que très partiellement désarmé les préventions à l'encontre de ces activités de nature nucléaire.