représentation

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire de la philosophie ».


Du latin representatio, formé sur representare, « rendre présent ». Par ailleurs, la présence du préfixe « re » met l'accent sur l'idée d'une seconde présentation (cf. en allemand : Darstellung et Vorstellung). L'allemand distingue Vorstellung, de stellen, « mettre debout, poser, placer », et vor-, « avant », « devant » : présence psychique actuelle, « je me représente que » ; Vertretung et Representanz : « fait de tenir lieu de » ; et Repräsentation, « mode de relation entre excitations neurologiques périphériques et centrales ».


La représentation est une présentation redoublée, c'est-à-dire aussi déléguée, dont il faut savoir si elle ne trahit pas, en quelque façon ce dont elle n'est que l'image. Mais cette image, en tant qu'elle est investie, dans son altérité même, des pouvoirs qui sont aussi ceux de la chose représentée, ne laisse pas d'inquiéter. Le peuple est souverain, mais la députation lui renvoie une image partielle de sa propre complexion – qui est aussi complexité. C'est en art et dans l'activité psychologique de perception des images que se pose la question de la nature du medium qu'est cette présence déléguée qui est investie pour nous des pouvoirs qui sont ceux d'un objet absent. Les Stoïciens nommaient phantasia kataleptike la bonne représentation. Quel critère permet d'en juger comme ce qui différerait de la phantasia tout court ?

Philosophie Générale, Esthétique, Politique, Psychanalyse, Psychologie

Acte par lequel l'esprit se rend présent quelque chose ; résultat de cet acte : ce qui est présent à l'esprit, ce que l'on « se représente ».

Dans l'Antiquité, le terme de « représentation » appartient avant tout au domaine esthétique, chez Platon comme chez Plotin. Les stoïciens, pourtant, soulignent sa place au sein d'une réflexion gnoséologique, en insistant sur la dimension passive qu'elle présuppose : « La représentation est une empreinte de l'âme, métaphore empruntée justement aux empreintes que la bague produit dans la cire. »(1). Leibniz donne une nouvelle dimension à la représentation en la désignant comme le fondement métaphysique : « chaque monade créée représente tout l'univers »(2), ce qui signifie qu'il existe une correspondance entre les deux termes. Enfin, la philosophie kantienne redéfinit le représenter comme le caractère unificateur des deux modes de connaissance que sont l'intuition et la pensée.

Entre présence et absence

La question de la représentation relève de la problématique de la présence et de l'absence. La puissance de la représentation tient à sa capacité de substituer à l'absence d'une chose une nouvelle forme de présence. Cette seconde présence entend restituer la présence primitive et réelle : c'est en ce sens que l'on nomme représentation un ensemble de personnes qui agissent au nom d'autres (au sens politique du terme, par exemple) ou une image qui nous rend présents une chose ou une personne absente, un événement passé. Dans ce redoublement d'existence que rend possible la représentation se pose le problème d'un écart entre le représenté et le représentant. Cet écart est à la fois négatif, dans le sens où il est retard sur le réel représenté, et positif, puisqu'il est l'expression de la possibilité même d'une réflexion sur ce qui est représenté : dans cette distance vis-à-vis du représenté se crée la possibilité de le penser. La question de la représentation se pose alors en termes de transparence et d'opacité : dans quelle mesure le représentant est-il fidèle au représenté ? Ce rapport n'est-il pas médiatisé par un certain nombre de normes, de conventions qui faussent la représentation ? On peut penser, au contraire, que ces règles permettent une meilleure représentation de l'objet : ainsi, ce qui peut apparaître comme une déformation (par exemple, représenter des cercles par des ovales selon les données de la perspective en esthétique) donne une perception plus proche de celle de l'objet en question. Il arrive pourtant que le représentant se substitue indûment au représenté. L'image devient idole, et fait écran à l'accès au réel véritable. Telle fut la raison de la critique platonicienne des images. Toute la difficulté de cette notion s'articule autour du couple du même et de l'autre : le représentant est à la fois le même et autre que ce qu'il représente. Dès lors qu'il se présente comme l'exactement même, il trahit la nature même de la représentation, comme l'acteur qui s'identifierait à son personnage en dehors de la scène. Le paradoxe de la représentation est le même que celui du comédien, décrit par Diderot : il ne représente bien que celui qu'il n'est pas. Le rôle que nous jouons lors d'une représentation ne coïncide pas nécessairement avec notre être propre.

Représentation et connaissance

Si mon rapport au monde passe par le biais de la représentation, comme condition de pensée, c'est l'accès à la vérité qui se joue dans l'interrogation de cette notion. Quelle vérité nous livre la représentation ? Ne s'agit-il, comme le pensent les sceptiques, que d'une reconstruction artificielle de la réalité dont la vérité nous reste inaccessible ? Le monde se réduit-il aux représentations que j'en ai ? Deux courants philosophiques s'affrontent sur ce point. Pour l'idéalisme, la représentation de l'objet est déterminée par le sujet qui la produit, et est la projection des structures de l'esprit humain. Le réel est le produit de la pensée, la connaissance ne porte, alors, que sur la représentation, non pas sur la chose en soi. Dans la perspective réaliste, au contraire, les représentations de l'homme sont déterminées par les objets ; la connaissance est un processus réceptif. Se pose, enfin, la question d'un accès à l'être hors du champ de la représentation : y a-t-il une connaissance qui en fasse l'économie ? L'intuition, intellectuelle ou sensible, serait ce mode de connaissance abolissant la distinction entre le sujet et l'objet, distinction propre à la représentation et qui permettrait ainsi d'être en prise directe avec les choses. La représentation ne serait pas alors l'essence de la pensée, mais l'une de ses formes possibles. La conscience pourrait être autre que représentative.

Claire Marin

Notes bibliographiques

  • 1 ↑ Diogène Laërce, Vies et opinions des philosophes, livre VII, in Les Stoïciens, Gallimard, La Pléiade, Paris, 1962, p. 31.
  • 2 ↑ Leibniz, G. W., Monadologie, § 62, Delagrave, Paris, 1880, p. 177 ; voir aussi § 60, p. 175.
  • Voir aussi : Kant, E., Critique de la raison pure (1781), I, 1re division, livre I, ch. II, 2e section, trad. A. Tremesaygues, B. Pacaud, PUF, Paris, 1990.
  • Platon, République X, 596-597, in Œuvres complètes, t. I, trad. L. Robin, Gallimard, Paris, 1950.
  • Schopenhauer, A., le Monde comme volonté et comme représentation, livre 1er, Premier point de vue, 1 : « Le monde est ma représentation », trad. A. Burdeau, PUF, Paris, 1996.

Philosophie de l'Esprit, Psychologie

Objet, état ou propriété qui ont pour rôle de renvoyer ou de faire référence à autre chose.

Cette capacité de renvoi est appelée intentionnalité. Les principaux débats philosophiques portent sur la nature de la relation entre une représentation et ce qu'elle représente et sur ce qui distingue les différents types de représentations.

Dans sa théorie des signes, C. Pierce(1) a proposé une classification tripartite célèbre entre l'icône, qui a une relation de ressemblance avec ce qu'elle représente (comme un portrait peint), l'index, qui a une relation de dépendance causale avec ce qu'il représente (la fumée indique le feu), et le symbole, qui représente en vertu d'une relation conventionnelle arbitraire (symboles linguistiques). Si la notion de représentation par ressemblance a été critiquée, la ressemblance n'étant pas une condition suffisante de la représentation, l'opposition entre représentations conventionnelles ou dérivées, et représentations naturelles ou intrinsèques, dont les représentations mentales constituent le cas paradigmatique, demeure centrale.

Le problème de l'intentionnalité des représentations mentales fait aujourd'hui l'objet de deux approches principales, parfois combinées. Les théories des rôles fonctionnels ou conceptuels soutiennent que le sens d'une représentation est déterminé par son rôle dans notre système conceptuel(2). Elles rendent compte de la dimension inférentielle du sens, mais on leur a reproché de ne pas rendre compte de sa dimension référentielle. Les théories d'inspiration causale soutiennent que la relation de représentation est fondée sur une relation causale converse(3). Une théorie causale pure ne peut toutefois expliquer la possibilité qu'une représentation soit fausse sans cesser d'être une représentation. Pour répondre à ce problème, on a proposé des analyses téléologiques qui autorisent une distinction entre ce qu'un état indique en vertu de son étiologie particulière et ce qu'elle a pour fonction d'indiquer en vertu de son type(4).

Élisabeth Pacherie

Notes bibliographiques

  • 1 ↑ Pierce, C. S., Textes fondamentaux de sémiotique, trad. B. Fouchier et C. Foz, Klincksieck, Paris, 1987.
  • 2 ↑ Block, N., « Advertisement for a Semantics for Psychology », in P. A. French, T. E. Uehling et H. K. Wettstein (éd.), Midwest Studies in Philosophy, 10, 1986, pp. 615-678.
  • 3 ↑ Fodor, J. A., Psychosemantics, MIT Press, Cambridge (MA), 1987.
  • 4 ↑ Jacob, P., Pourquoi les choses ont-elles un sens ?, Odile Jacob, Paris, 1997. Proust, J., Comment l'esprit vient aux bêtes, Gallimard, Paris, 1997.
  • Voir aussi : Engel, P., Introduction à la philosophie de l'esprit, La Découverte, Paris, 1994.
  • Pacherie, E., Naturaliser l'intentionnalité, PUF, Paris, 1993.

→ intentionnalité, sémantique, téléosémantique

Esthétique, Philosophie Cognitive

Ce qui tient lieu d'autre chose. En particulier, le processus par lequel une œuvre devient l'image ou le signe d'une réalité.

Imitation, ressemblance, représentation

La manière la plus simple de penser la représentation est de la concevoir à partir de l'imitation : une image peut être dite représenter un objet si et seulement si elle est capable de procurer une expérience perceptive similaire à celle que procurerait l'objet lui-même. Cette définition soulève en réalité une multitude de questions, entre autres :

1. Quelle portée reconnaître à l'illusionnisme ? Dès l'Antiquité, la tradition a oscillé entre deux attitudes : si Platon en tire prétexte pour disqualifier ontologiquement la peinture qui n'est qu'imitation d'une apparence et éloignée de deux degrés du réel(1), Aristote insiste en revanche sur le plaisir éprouvé devant une imitation réussie(2).

2. Ne repose-t-elle pas sur une assimilation abusive entre ressemblance et représentation ? Comme Goodman l'a montré, la ressemblance n'est pas une condition suffisante de la représentation (des jumeaux se ressemblent mais ne se représentent pas l'un l'autre) et non plus une condition nécessaire (un échantillon de papier peint représente le lot mais ne lui ressemble pas puisqu'il n'en partage pas par exemple la taille, et un ambassadeur d'Italie n'a pas besoin de ressembler à une botte pour représenter son pays)(3).

3. Qu'est-ce qui déclenche la capacité représentationnelle d'une image ? Wollheim insiste sur le phénomène de twofoldness, ou « attention double » à la surface et à la profondeur. Il en tire la conclusion qu'une image figurative n'est pas de facto représentationnelle si elle s'efforce d'effacer les propriétés du subjectile (cf. le trompe-l'œil), et qu'inversement il n'y a rien d'absurde à voir des peintures abstraites comme des représentations médiatisées par des concepts ou des formes géométriques et non par des impressions sensibles(4).

Deux conceptions opposées de la représentation

En d'autres termes, l'alternative est entre une conception psychologique, qui donne un rôle déterminant à l'attitude mentale, et une conception sémantique, qui repose sur les techniques d'interprétation du médium symbolique.

Selon la première, on ne peut comprendre une représentation qu'en s'engageant dans une exploration visuelle qui suppose de saisir l'intention correcte de l'auteur : ainsi chez Wollheim la capacité de « voir-dans », par exemple en faisant émerger la figure d'un cube ou d'un visage d'une simple configuration de lignes(5), ou chez Walton celle d'entrer dans un « jeu de faire-croire » dont l'œuvre est le prétexte(6). À l'opposé, Goodman pense que la compréhension du caractère représentationnel a trait à notre familiarité vis-à-vis de systèmes sémiotiques dont nous devons faire l'apprentissage. Non seulement il n'y a pas d'oeil innocent, selon la formule célèbre de Gombrich, mais chaque système possède ses propres contraintes structurales et fonctionnelles (une image diffère d'un texte, d'une mélodie, d'un schéma, etc.) qui varient selon l'évolution et le contexte, ce qui a pu le conduire à caractériser le réalisme comme une forme d'accoutumance(7).

En dépit de la séduction du conventionnalisme et de son adéquation à certaines formes d'art moderne, on assiste aujourd'hui à un retour en force d'une approche esthétique dite néo-naturaliste qui met l'accent sur les mécanismes de la reconnaissance iconique, sur la base de stratégies perceptives (Schier(8), Willats(9)), comportementales (à travers la notion d'« accordance » empruntée par Gombrich(10) à Gibson) et même neurologiques (Zeki et le projet d'une neuro-esthétique(11)).

L'opposition entre la conception psychologique et la conception sémiotique de la représentation fixe les limites extrêmes de la problématique philosophique de la représentation. Les thèses intermédiaires, aussi différentes soient-elles, supposent une synthèse : la représentation reposerait bien sur une capacité à tenir lieu de quelque chose, à voir dans une image autre chose que son aspect physique, mais sans qu'elle soit pour autant réductible à un symbole conventionnel. Cela suppose de distinguer ce qui est représenté dans la peinture et ce que la peinture représente. Car, bien sûr, une image ressemble toujours plus à une autre image qu'elle ne ressemble à ce qu'elle dépeint. Comme le remarque J. Hyman, « la ressemblance qui nous autorise à décrire un portrait comme ressemblant n'est pas une ressemblance entre la personne portraiturée et les marques sur la surface de la peinture, mais entre la personne portraiturée et le sujet interne de l'image »(12).

Jacques Morizot et Roger Pouivet

Notes bibliographiques

  • 1 ↑ Platon, République X, not. 596a - 597e, in Œuvres complètes, t. I, trad. L. Robin, Gallimard, Paris, 1950.
  • 2 ↑ Aristote, Poétique 4, 1445b 5 - 8, trad. J. Hardy, Les Belles Lettres, Paris, 1965.
  • 3 ↑ Goodman, N., Langages de l'art, chap. 1, trad. J. Chambon, Nîmes, 1990.
  • 4 ↑ Wollheim R., Painting as an Art (A. W. Mellon Lectures, 1984), Princeton U. P., New Jersey, 1987.
  • 5 ↑ Wollheim, R., « Dessiner un objet » (1965), in D. Lories (éd. et trad.), Philosophie analytique et esthétique, Méridiens Klincksieck, Paris, 1988.
  • 6 ↑ Walton, K., Mimesis as Make-Believe. On the Foundations of the Representational Arts, Cambridge (MA)., Harvard U. P., Cambridge, 1990.
  • 7 ↑ Goodman, N., op. cit., not. chap. I, 8.
  • 8 ↑ Schier, F., Deeper into Pictures. An Essay on Pictorial Representation, Cambridge U. P., Cambridge, 1986.
  • 9 ↑ Willats, J., Art and Representation. New Principles in the Analysis of Pictures, Princeton U. P., New Jersey, 1997.
  • 10 ↑ Gombrich, E. H., « Méditations sur un cheval de bois » (1951), trad. E.W, Mâcon, 1986, et « Voir la nature, voir les peintures », in Cahiers du Musée national d'art moderne, no 24, Centre G. Pompidou, Paris, 1988.
  • 11 ↑ Zeki, S., Inner Vision : an Exploration of Art and the Brain, Oxford U. P., Oxford, 1999.
  • 12 ↑ Hyman J., « Words and Pictures », in J. Preston (éd.), Thought and Language, Cambridge U. P., Cambridge, 1997.

Psychanalyse

Les investissements que l'énergie psychique des pulsions leur dispense créent les représentations psychiques. De la qualité et de la quantité de ces investissements dépendent leur existence, leurs divers statuts (représentation de chose, représentation de mot) et leurs modes d'efficience – de l'hallucination du rêve (processus primaire, identité de perception) au jugement d'existence (processus secondaire, identité de pensée).

Herbart associait les représentations à des forces et à une mécanique(1). Fechner ajouta que le psychisme était soumis aux lois de la thermodynamique(2). Charcot démontra que les symptômes hystériques étaient le résultat de représentations qui dominent le cerveau dans des moments de disposition particulière(3). Freud compléta : les symptômes résultaient de conflits entre représentations dotées de puissances diverses(4). Parce qu'elle est inconciliable avec d'autres, une représentation est refoulée ; l'affect qui l'investit ne peut être abréagi et demeure coincé. Dès lors inconsciente, la représentation est pathogène ; son affect s'actualise par conversion dans un symptôme.

Tout au long de son œuvre, Freud a compliqué et raffiné ce premier schéma simpliste de l'inhérence des énergies d'investissement aux représentations, jusqu'à construire une dynamique psychique réaliste du sens : toutes les représentations proviennent de perceptions, en sont des répétitions. À l'origine, l'existence de la représentation est donc déjà une garantie pour la réalité du représenté(5).

Lacan a proposé que le signifiant et ses lois subsument les représentations, selon Freud. S'il éclaire d'un jour neuf certains aspects du processus primaire, le formalisme structural exclut par construction toute dynamique.

Michèle Porte

Notes bibliographiques

  • 1 ↑ Herbart, J. F., « Psychologie als Wissenschaft neugegründet auf Erfahrung » (1824), in Metaphysik und Mathematik, Herbart, Gesammelte Werke, Hartenstein.
  • 2 ↑ Fechner, G. T., (1860), Elemente der Psychophysik, Leipzig, Breitkopf und Härtel.
  • 3 ↑ Freud, S., « Charcot », in Résultats, Idées, Problèmes, I (1893), PUF, Paris, 1984, pp. 61-73.
  • 4 ↑ Freud, S., « Un cas de guérison hypnotique suivi de remarques sur l'apparition de symptômes hystériques par la “contre-volonté” » (1892-1893), in Résultats, Idées, Problèmes, I, PUF, Paris, 1984, pp. 31-43.
  • 5 ↑ Freud, S., « La négation » (1925), in Œuvres complètes psychanalytiques, XVII, PUF, Paris, 1992, pp. 165-171.

→ affect, association, chose, dynamique, économie, énergie, processus primaire et secondaire, pulsion, signifiant, structure