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Xénophon

Xénophon
Xénophon

Philosophe et historien grec (Erkhia, Attique, vers 430 avant J.-C.-vers 355).

Le combattant

Issu d'une famille aisée du corps des cavaliers, il suit les leçons des sophistes, probablement celles de Prodicos, mais il s'attache surtout à Socrate.

La rencontre des deux hommes, vers 404 avant J.-C., a donné lieu à une anecdote connue, rapportée par Diogène Laërce : « On dit qu'un jour Xénophon ayant rencontré Socrate dans la rue, celui-ci lui barra le chemin avec son bâton et lui demanda où l'on achetait les choses nécessaires à la vie. Xénophon le lui dit. « Et pour devenir honnête homme, reprit Socrate, où faut-il aller ? » Xénophon ne sut que répondre. « Suis-moi donc, dit Socrate, et je te le dirai. » À partir de ce jour, Xénophon devint son auditeur. »

Au printemps de 401 avant J.-C., il s'enrôle dans l'armée de mercenaires que Cyrus le Jeune lève en Asie Mineure contre son frère Artaxerxès II. D'abord il n'est « ni général, ni officier, ni soldat » (l'Anabase), puis l'amateur devient l'un des chefs de la retraite des Dix Mille. Après un séjour à Athènes, qu'il quitte rapidement, rendu suspect en tant qu'ami de Socrate (le philosophe venait de mourir) et de Cyrus, il reprend du service, en 396 avant J.-C., dans l'armée du roi de Sparte, Agésilas, combat à Coronée contre ses compatriotes et est, pour ce fait, exilé par les Athéniens.

Il se retire dès lors à Scillonte, en Élide, dans un domaine rural donné par les Lacédémoniens : c'est là qu'il compose la majeure partie de ses ouvrages. En 371 avant J.-C., il doit quitter Scillonte, ravagée par les Éléens en guerre contre Sparte, et se réfugie à Corinthe. On ignore s'il revient à Athènes quand les Athéniens rapportent le décret d'exil qui l'avait frappé (365 avant J.-C.), mais on sait que, trois ans plus tard, Athènes s'étant rapprochée de Sparte pour lutter contre Thèbes, ses deux fils combattent dans les rangs de la cavalerie athénienne. Le dernier de ses ouvrages, le traité les Revenus, est de 355 avant J.-C. Après cette date, on perd sa trace.

Un honnête homme, une œuvre honnête

Soldat, économiste, chef de famille, cavalier, historien, romancier, philosophe, Xénophon offre de multiples visages. Cet homme cultivé, à l'entretien facile, qui sait aussi bien manier la plume que l'épée, est l'image du citoyen « beau et bon » (kalos kai agathos) de l'Athènes du ve s. avant J.-C. À défaut de génie, il possède le talent, celui de savoir mettre à la portée de tous le fruit de ses expériences et de ses méditations. Son intelligence et sa sensibilité ne sont pas exceptionnelles en son temps, ses écrits ne brillent pas par leur éclat, et sa prose présente une harmonie aimable où l'on ne retrouve ni la grâce d'Hérodote ni la force de Thucydide. Mais ce grand seigneur lettré, qui passa quelque vingt ans dans son domaine de Scillonte, mérite la sympathie : c'est le propre d'un sage que de savoir cultiver ses terres et c'est le fait d'un homme d'esprit que d'aimer la littérature et la philosophie. N'est-il pas, aussi homme d'action, amoureux de l'aventure et des horizons nouveaux, soucieux, par appétit de vivre, de se dépenser physiquement et de courir le monde ? Sans doute, son âme, bien équilibrée, à l'optimisme inébranlable, ne se pose pas d'interrogations inquiètes sur elle-même : elle ne connaît ni le doute, ni l'angoisse. Mens sana in corpore sano, le vers de Juvénal s'applique parfaitement à Xénophon, et le personnage est séduisant, à condition qu'on ne cherche pas chez lui une hauteur de vues qu'il ne saurait avoir. Au total, l'esprit est bon et vigoureux : Xénophon est d'agréable compagnie.

Sa nature active l'a amené à composer toutes sortes d'ouvrages. S'intéressant à tout, Xénophon touche aux sujets les plus divers. Si nous ignorons la chronologie de ses écrits, ceux-ci nous sont parvenus intégralement. Les uns sont directement inspirés du souvenir de Socrate et de son enseignement (l'Apologie de Socrate, les Mémorables, le Banquet) ; d'autres ont trait à l'économie et à la politique (l'Économique, la Constitution de Sparte, Hiéron, les Revenus), à la vie militaire et à l'histoire (l'Anabase, les Helléniques, Agésilas) ; d'autres encore concernent la pratique des sports (De l'Équitation, l'Hipparque) ; quant à la Cyropédie, il s'agit d'un roman philosophique dont la matière est fournie par l'histoire.

On a souvent dit que Xénophon était un polygraphe : il reste que son œuvre, quelle que soit sa variété, montre une sensible unité d'inspiration. Elle témoigne partout des mêmes qualités raisonnables et modérées, tout en laissant transparaître un certain goût pour le romanesque. L'impression générale est celle d'un ensemble un peu terne : mais quelques livres, en particulier l'Anabase et l'Économique, sont de la meilleure venue.

Des écrits socratiques aux ouvrages didactiques

Le très bref traité l'Apologie, où Xénophon avance que la fierté dont Socrate fit preuve devant ses juges s'explique par la conviction du philosophe que la mort est préférable à la vie, paraît un peu pâle en regard de l'Apologie de Platon. Il en va différemment des Mémorables : bien que la composition en soit trop lâche et que les dialogues se réduisent à une conversation fine et insinuante – par ailleurs non dépourvue de charme – qui n'a pas l'intensité de la dialectique platonicienne, l'ouvrage constitue un précieux document sur la personne et la doctrine de Socrate autant qu'un noble traité de morale. Xénophon y rassemble les souvenirs qu'il a gardés de son maître et met en évidence son influence exemplaire sur ses disciples : piété, tempérance (ainsi, au livre II, la fameuse allégorie d'Héraclès entre le Vice et la Vertu), respect de soi-même et des devoirs sociaux, obligation de s'instruire, voilà les grands thèmes que Xénophon développe par la voix de Socrate. L'image qu'il donne de celui-ci, avec beaucoup de simplicité et de naturel, est complémentaire de celle de Platon. Le troisième écrit socratique, le Banquet, où l'on voit Socrate convive du riche Callias, contient une belle dissertation sur l'amour et ne manque ni de vie ni d'esprit.

L'enseignement de Socrate a marqué tout Xénophon de son empreinte, soit qu'il compose cette sorte de roman moral qu'est la Cyropédie, soit qu'il s'intéresse à la politique. À ses yeux, la vie de Cyrus est un modèle à suivre.

Dans cette biographie du plus grand conquérant connu jusqu'alors, biographie où il prend bien des libertés avec la vérité historique, Xénophon s'applique à suggérer que son héros est le chef d'État idéal, le parfait manieur d'hommes. Traité d'art militaire, de politique, de pédagogie, la Cyropédie est finalement une œuvre assez froide, les personnages étant des abstractions, en dépit d'une veine d'imagination sentimentale et romanesque. Fénelon fera-t-il beaucoup mieux avec son Télémaque ?

Du roman philosophique, Xénophon passe à la politique : son petit essai d'économie, les Revenus, est consacré aux affaires d'Athènes, de même que la Constitution de Sparte, apologie sans réserve de l'État lacédémonien, donne l'exemple de la cité qu'il juge accomplie. Par ailleurs, l'entretien entre le poète Simonide et le célèbre tyran de Syracuse (Hiéron) montre que toute autorité peut être bienfaisante : les considérations sur le pouvoir absolu ont de la finesse.

Deux autres traités, De l'Équitation et l'Hipparque, révèlent encore ce goût d'enseigner, s'il est vrai que, pour Xénophon, le sport est un devoir envers soi-même : le premier est l'œuvre d'un excellent cavalier ; le second est l'exposé des charges morales et matérielles d'un commandant de cavalerie.

Tous ces ouvrages sont particulièrement caractéristiques de l'esprit de Xénophon, pour autant qu'à partir de la discipline socratique ils exposent les idées qui lui tiennent le plus à cœur sur l'éducation et le rôle du chef. Mais c'est surtout dans l'Économique et dans l'Anabase que Xénophon met en valeur par d'évidentes qualités dramatiques et littéraires l'unité de sa pensée.

Xénophon chef de famille et historien

Le livre de l'Économique, écrit à Scillonte, est un des chefs-d'œuvre de Xénophon. Socrate y est mis en scène, mais c'est par un pur artifice littéraire : les idées exprimées par la bouche du maître sont bien de Xénophon, qui se peint lui-même sous les traits d'Ischomaque. La plus grande partie de l'ouvrage porte sur l'agriculture et a un accent de passion qui indique combien l'auteur est sensible à la terre et à la vie des champs. C'est, quelques siècles à l'avance, le fortunatos nimium de Virgile. Homme essentiellement pratique, Xénophon entend gouverner sa maison, améliorer son domaine, éduquer ceux qui y vivent, à commencer par sa femme. De là un certain nombre de préceptes, nés autant de la sagesse populaire que de l'expérience personnelle, le tout écrit dans une langue limpide : plusieurs pages sont charmantes par leur épanchement, qu'elles s'arrêtent sur les joies de la vie familiale ou sur les plaisirs de la campagne. Nulle affectation, nulle pédanterie : un ton de simplicité familière et de gravité souriante, une atmosphère de bonheur, tels sont les charmes du livre.

Xénophon historien n'est pas inférieur. Sans doute les sept livres des Helléniques, qui continuent l'histoire de Thucydide en embrassant la période qui va de l'an 411 à l'année 362 avant J.-C., ont-ils une valeur inégale et n'ont pas la hauteur d'inspiration de leur modèle. Du moins, la clarté de la narration est appréciable, quand il s'agit d'une époque aussi confuse.

Agésilas se présente plus comme un panégyrique de l'illustre roi de Sparte que comme une véritable biographie.

Le vrai mérite de Xénophon est, en fin de compte, ailleurs : il est dans l'Anabase, ces mémoires militaires d'un homme qui a exercé le métier des armes, qui a vécu une prodigieuse aventure et qui a su la conter.

« Xénophon, écrit Diogène Laërce, est un homme remarquable à beaucoup d'égards, notamment pour son goût pour les chevaux, la chasse et l'art militaire, comme on le voit par ses écrits ; un homme pieux, qui aimait à offrir des sacrifices, se connaissait aux choses religieuses, et fut un disciple fidèle de Socrate. » Si ce n'est pas son moindre mérite d'avoir introduit, peut-être plus que Platon, la doctrine de Socrate dans la conscience athénienne, il reste qu'il n'est pas négligeable aujourd'hui de pouvoir lire une œuvre qui aborde des sujets graves avec un parfait naturel et sans que son auteur élève jamais la voix.