Identifiez-vous ou Créez un compte

Jean-Paul Sartre

Jean-Paul Sartre
Jean-Paul Sartre

Philosophe et écrivain français (Paris 1905-Paris 1980).

Introduction

L'ensemble de la simple bibliographie de Sartre couvre, sous la couverture blanche et rouge de Gallimard, son éditeur de toujours, un peu plus de mille pages. C'est dire l'extraordinaire fécondité du dernier écrivain ensemble philosophe, romancier, essayiste et homme de théâtre. Ce littérateur protéiforme fut aussi le premier – et, à ce jour, le dernier – des « intellectuels engagés », témoins de leur siècle, toujours sur le front de tous les combats, quelque douteux qu'ils puissent paraître, a posteriori, aux censeurs qui, sur le coup, se dispensaient « courageusement » de prendre parti.

L'immense fortune critique de Sartre, à peine entamée par les contempteurs qui depuis sa mort ont enfin donné de la voix, tient dans ce concept d'« universel singulier » qui est au cœur de son œuvre : tout homme, dans sa solitude, témoigne pour toute la collectivité ; Sartre, dans son exemplarité absolue, d'ailleurs élaborée et préservée avec soin, est le grand témoin de son siècle – il est, comme on l'avait dit de V. Hugo seul avant lui, l'« homme-siècle ».

L'enfant dans la bibliothèque

Jean-Paul Sartre est né le 21 juin 1905 à Paris. Quelques mois plus tard, son père, Jean-Baptiste, meurt. Dans les Mots, son essai quasi autobiographique, quasi analytique, écrit en 1960, Sartre, disciple distancié de Freud, note : « La mort de Jean-Baptiste fut la grande affaire de ma vie : elle rendit ma mère à ses chaînes, et me donna la liberté. […] Ce n'est pas tout de mourir : il faut mourir à temps. Plus tard, je me fusse senti coupable ; un orphelin conscient se donne tort : offusqués par sa vue, ses parents se sont retirés dans leurs appartements du ciel. Moi, j'étais ravi : ma triste condition imposait le respect, fondait mon importance ; je comptais mon deuil au nombre de mes vertus. »

« Jusqu'à dix ans, je restai seul, entre un vieillard et deux femmes. » Cet enfant sans complexe d'Œdipe est élevé par son grand-père maternel : « C'était un homme du xixe s. qui se prenait, comme tant d'autres, comme Victor Hugo lui-même, pour Victor Hugo. » La comparaison n'est pas innocente : miroir décalé de ce grand-père qui « forçait un peu sur le sublime », Sartre se donne pour modèle le grand poète, et grand républicain, aux funérailles duquel tout Paris s'était pressé. Hugo avait dit, enfant : « Je serai Chateaubriand ou rien. » On peut imaginer le jeune Sartre se proposant un destin semblable – ne récrit-il pas en alexandrins, vers sept-huit ans, les Fables de La Fontaine ? Ses premiers fantasmes avoués sont d'arriver à la gloire par la littérature. Ses premières lectures l'y ont déterminé résolument.

Sartre est dès l'enfance un lecteur vorace – avalant les romans-feuilletons de son temps, Jules Verne ou Michel Zévaco (les Pardaillan, héros rebelles des temps de la Ligue). Sartre, comme il l'a raconté dans les Mots, entre en littérature très tôt, et la littérature oriente sa vie vers la littérature. Il est significatif que ses héros favoris, de Michel Strogoff à Pardaillan, soient des hommes d'action et, en général, des rebelles. Celui qui passera pour l'archétype de l'intellectuel fonde sa morale sur une esthétique de l'action qui n'a d'autre logique que celle du « panache », forcément de l'opposition. En même temps, ces romans populaires, « étranges romans, toujours inachevés, toujours recommencés ou continués, comme on voudra, sous d'autres titres, bric-à-brac de contes noirs et d'aventures blanches, d'événements fantastiques et d'articles de dictionnaires », constituent le modèle archaïque du roman sartrien, qui juxtapose volontiers le « grotesque sublime » à la Hugo et le « grotesque triste » flaubertien.

Entre un grand-père protestant et une grand-mère catholique, possédé par le besoin de croire (les métaphores bibliques et christiques abondent dans son œuvre, même si elles servent à chaque fois à exprimer une vision athée de la vie), il se réfugie dans le culte de l'art : son immense étude sur Flaubert (l'Idiot de la famille, 1971-1972) est aussi une forme d'autobiographie, dénonçant ce mythe littéraire de la forme, mythe bourgeois par excellence, qui a bercé son enfance et son adolescence.

Sartre le professeur

Sartre, « programmé » pour être bon élève, « caniche d'avenir », fait des études excellentes à Paris et à La Rochelle, où l'a entraîné le second mari de sa mère – polytechnicien haï, type même du « bourgeois » qu'il méprisera toute sa vie. Il prépare l'École normale supérieure à l'internat du lycée Louis-le-Grand, à Paris, tout en publiant ses premiers textes (l'Ange du morbide, Jésus-la-chouette) dans la Revue sans titre (1923) : les influences conjuguées de Flaubert, Goncourt et Maupassant, l'amour pour Jules Laforgue, Valéry ou Proust, la lecture assidue de Nietzsche et de Schopenhauer, le tout additionné d'autodérision, forment le premier Sartre.

Il est remarquable que ses lectures secondes l'orientent vers l'esthétique de l'art pour l'art, en littérature (« J'aurais rêvé de n'exprimer mes idées que dans une forme belle – je veux dire dans l'œuvre d'art, roman ou nouvelle »), et une certaine forme de nihilisme, en philosophie : « Je fais illusion, j'ai l'air d'un sensible et je suis un désert. » (Carnets de la drôle de guerre, 1939, édité en 1983). Ses premiers écrits sont d'ailleurs des contes philosophiques (Une défaite, récit des amours de Nietzsche et de Cosima Wagner, Er l'Arménien la Légende de la vérité parue dans Bifur) dignes d'un Platon qui aurait lu Flaubert.

À « Normale Sup », ses condisciples et futurs philosophes Raymond Aron ou Maurice Merleau-Ponty le considèrent déjà comme un génie : il a appartenu à Sartre d'être le dernier « grand homme » de la littérature française, et d'opérer en même temps la liquidation du concept de « grand homme ». Après Victor Hugo, Jean-Paul Sartre, après Sartre, plus rien.

Reçu premier à l'agrégation de philosophie en 1929 (après un échec, l'année précédente, qui avait surpris tout le monde), il rencontre Simone de Beauvoir, celle qu'il appellera le « Castor », compagne ou complice d'une vie (comme elle le racontera dans ses Mémoires d'une jeune fille rangée 1958, puis dans la Force de l'âge 1960, et dans la Force des choses 1963). Agrégée elle-même (en 1928), elle reconnaît en Sartre le « double qui répondait aux vœux de [son] adolescence » – mais un double instantanément reconnu supérieur. Sartre lui propose de l'épouser, elle ne peut se résoudre à sacrifier quelque parcelle de sa liberté à qui que ce soit, et conclut avec lui un « mariage morganatique », qui, malgré toutes les épreuves, les passades et les jalousies ponctuelles, malgré, surtout, la sollicitude de leurs amis, durera un demi-siècle, jusqu'à la mort de Sartre.

Beauvoir enseigne à Marseille, à Rouen, à Paris, Sartre, au Havre, à Laon, à Neuilly enfin : leurs trajectoires administratives finissent par converger, comme ont déjà convergé leurs trajectoires intimes.

Vers la prose et la célébrité

« Être à la fois Stendhal et Spinoza » – devenir ce que le sociologue Pierre Bourdieu appellera un « intellectuel total » : pour réaliser cet ambitieux programme, Sartre conjugue une immense culture philosophique, où s'imposent Husserl (et la phénoménologie), Kierkegaard et Heidegger (et l'existentialisme), et une immense culture littéraire : l'un des premiers, Sartre reconnaît l'importance de la littérature américaine du xxe s. : Hemingway, Hammett, Faulkner, Dos Passos. « Le monde de Dos Passos est impossible – comme celui de Faulkner, de Kafka, de Stendhal –, parce qu'il est contradictoire. Mais c'est pour cela qu'il est beau : la beauté est une contradiction voilée ». (Situations I, 1947). Il s'en inspire intelligemment pour son premier roman, et premier chef-d'œuvre, la Nausée (1938 – sous le titre « Melancholia », le même éditeur l'avait refusé l'année précédente) : « … Je suis, j'existe, je pense, donc je ballotte, je suis, l'existence est une chute tombée, tombera pas, tombera, le doigt gratte à la lucarne, l'existence est une imperfection. » (La Nausée, dernières lignes.) Le « comique métaphysique » de ce premier roman est, au fond, proche des pochades non moins métaphysiques que rédige Beckett à la même époque – au milieu de la montée des fascismes, en Italie, en Espagne, en Allemagne. Sartre annonce la « néantisation » de l'homme.

Les cinq nouvelles réunies dans le Mur, la même année, sont marquées du même talent pessimiste (« cinq petites déroutes, tragiques ou comiques »). Y émerge, avec « l'Enfance d'un chef », l'un des concepts centraux de la pensée sartrienne, le « salaud » – autre appellation, plus tonique, du conformiste, qui au cosmopolitisme trouble de l'inconscient, aux choix cruels de la liberté préfère l'univocité du nationalisme, et bientôt de la collaboration, et une vie rangée : « Combien il préférait aux bêtes immondes et lubriques de Freud, l'inconscient plein d'odeurs agrestes dont Barrès lui faisait cadeau. » (« l'Enfance d'un chef », in le Mur). À vrai dire, le « salaud » est une tentation permanente (peut-être aussi pour Sartre lui-même), une paresse de la pensée, contre laquelle la volonté doit se dresser sans cesse.

Philosophie et esthétique

C'est pendant et surtout après la guerre que Sartre trouvera, avec la philosophie de l'« engagement », le chemin de l'action, et celui de la liberté. Mobilisé pendant la « drôle de guerre », prisonnier, Sartre voit l'histoire faire irruption dans sa vie individuelle : toute sa conception du monde, et du rapport de l'être au monde, s'en trouve bouleversée. Libéré en 1941, il rentre à Paris et organise, avec Maurice Merleau-Ponty, un groupe de résistance (intellectuelle) à l'Occupation, et participe à diverses publications clandestines. Naturellement mal équipé pour l'action directe, souffrant d'un physique qui fera plus tard la joie des caricaturistes – mais dont il a fait très vite une image de marque –, Sartre s'engage au niveau où il peut être efficace, celui de la parole.

Sur le plan philosophique, (l'Imagination (1936), l'Imaginaire (1940) : « L'homme est une fuite de gaz par laquelle il s'échappe dans l'imaginaire ») et surtout l'Être et le Néant (1943) affirment la contingence de l'homme, sa déréalisation par l'imagination et son mode premier d'expression, la littérature (dans Qu'est-ce que la littérature ? il affirmera, avec ce sens de la formule qui n'appartient qu'à lui, que la littérature « est un trou dans l'être par où les êtres disparaissent »), ainsi que la contingence d'un dieu qui, de toute façon, n'est qu'une hypothèse dépassée : « La mort de Dieu a placé notre époque sous le signe du Père incertain. » On mesure à quel point de telles affirmations, de la part d'un écrivain dont le père s'était « absenté » si vite après sa naissance, ont pu déchaîner la manie analytique des biographes de Sartre, « bâtard » pour certains (Jeanson), « déshérité » pour d'autres.

Par ailleurs, Sartre développe la dialectique de la liberté : « L'homme ne rencontre d'obstacle que dans le champ de sa liberté » (L'Être et le Néant 1943), ou, si l'on préfère, l'exercice de la liberté n'est pas libre. Enfin, l'homme est de trop dans la logique du monde : être, c'est lutter avec l'aspiration au non-être.

Il est essentiel de souligner que la distinction entre philosophie et littérature, en ce qui concerne Sartre, n'est guère fonctionnelle. L'Être et le Néant, dans son analyse de la « mauvaise foi » notamment, informe sur Huis clos, écrit au même moment. Le Diable et le Bon Dieu est nourri, en 1947-1948, du travail théorique qui donnera finalement les Cahiers pour une morale. L'Idiot de la famille ostensiblement donné pour un travail sur Flaubert, est en fait la suite des Questions de méthode et de l'Imaginaire. La Nausée est, quant à elle, à en croire Sartre, un « factum sur la contingence » : la philosophie « donne les dimensions nécessaires pour créer une histoire […] Mon gros livre philosophique [l'Être et le Néant] se racontait de petites histoires sans philosophie ». Le trajet ne s'effectue d'ailleurs pas nécessairement de la philosophie (la théorie) vers le roman (la pratique ?) : telle description de la Nausée (la racine de marronnier) est la préparation, sur un mode narratif, de telles analyses de l'Être et le Néant sur la « potentialité » ou « l'ustensilité ». Écrire « L'engagement de Mallarmé » (en 1952 – mais l'article ne paraîtra qu'en 1979) ou « le Tintoret » (en 1957 puis 1961), c'est aussi réfléchir sur les rapports de l'individu et de l'histoire, tels qu'ils sont analysés dans la Critique de la raison dialectique (1960). « J'écris en tant de langues que des choses passent de l'une à l'autre », écrit Sartre, qui, lecteur de Nietzsche, sait bien que la philosophie peut aussi parler, comme Zarathoustra, la langue des dieux – et pas seulement le jargon auquel elle croit intelligent de se limiter : « Il y a souvent dans la philosophie une prose littéraire cachée. » Il y a même, dans le discours philosophique, insertion d'épisodes personnels exemplaires : l'Être et le Néant est parcouru de récits lyriques sur la caresse, le désir, la sensation du visqueux, qui sont Sartre tout entier. Le philosophe, régulièrement, cesse d'exercer une stricte censure sur son discours, ou plutôt sa philosophie est aussi dans cette impossible éradication de l'être.

Il est à noter, enfin, que cette philosophie qui conclut si fréquemment au néant de l'être est exprimée dans une langue si maîtrisée, et si personnelle, qu'elle met sur un piédestal le sujet écrivant qui prétendait s'y dissoudre : « Le style, ce grand paraphe d'orgueilleux », constate d'ailleurs Sartre, conscient des séductions de la langue sur ses lecteurs – et sur lui-même.

Ce style est sien surtout parce qu'il est intimement nourri d'autrui. On n'en finit pas de recenser ce qui, chez Sartre, est allusions, réminiscences, parodies et pastiches. Céline, qui le haïssait, lui reprochait, à juste titre, de lui emprunter certains tics verbaux. Démarquant Rimbaud (« Je est un autre », écrivait le poète), Sartre plaisante : « Je suis des autres. »

L'un des effets les plus évidents de cette langue est de rendre clairs, aux yeux du grand public, des philosophes (Heidegger, Husserl ou Kierkegaard – voir Situations IX) d'une grande complexité, sans jamais les réduire – mais, parfois, en les gauchissant pour en faire… des précurseurs de Sartre. Né dans une bibliothèque, Sartre est, à l'engagement près (mais l'adjonction est de taille), un parfait héros borgésien.

Chemins et impasses de la liberté

Sartre a conçu dès 1938 une trilogie romanesque, nommée alors « Lucifer », dont l'épigraphe est : « Le malheur c'est que nous sommes libres. » Les Chemins de la liberté (1945-1949), avec les titres successifs et emblématiques de l'Âge de raison, du Sursis et de la Mort dans l'âme, retracent le cheminement intellectuel d'un professeur de philosophie, Mathieu, qui va de ratages en démêlés sentimentaux, en quête de lui-même, « dans la bonace trompeuse des années 37-38 » (l'Âge de raison), l'histoire des personnages se mêlant étroitement aux événements politiques nationaux et internationaux (le Sursis), avant de se faire tuer, pour retarder de quelques instants l'avance allemande – pour rien : « Le corps est là, à vingt pas, déjà une chose, libre. » (La Mort dans l'âme.) On aura reconnu la référence évidente aux dernières lignes du roman de Hemingway, Pour qui sonne le glas, paru en 1938. Les romans de Sartre ne se dégageront jamais tout à fait d'influences exogènes. Le Sursis est un « à la manière de » Dos Passos, et la Nausée, dès l'épigraphe (une citation de l'Église), devait beaucoup à Céline.

Les héros romanesques de Sartre sont toujours entre deux hésitations – alors que les héros des pièces choisissent leur camp. Sartre prône l'action, et sera rarement un homme d'action ; moins par lâcheté, sans doute, que parce qu'il laisse l'action à ceux qui sont doués pour cela. Il est hautement significatif qu'il n'ait jamais rédigé que quelques chapitres du quatrième tome, projeté, des Chemins de la liberté, qui devait s'appeler « la Dernière Chance » et permettre aux principaux personnages de ce qui aurait été une tétralogie de retrouver leur liberté dans la Résistance.

Sartre tâte pour la première fois du théâtre avec Bariona, ou le Fils du tonnerre, pièce écrite, montée et jouée par lui au stalag où il est prisonnier en 1941. Mais c'est avec les Mouches (1943) qu'il s'impose au public. Dans cette nouvelle version du mythe d'Électre, Oreste finit par prendre toute la place. « Je suis trop léger, dit Oreste au premier acte. Il faut que je me leste d'un forfait bien lourd qui me fasse couler à pic, jusqu'au fond d'Argos. » Et à Jupiter, qui, jusqu'au bout, a soutenu l'assassin Égisthe, non parce que les dieux sont injustes mais parce qu'ils aiment l'ordre, et que le roi était l'instrument, cher à leur cœur, du remords généralisé, Oreste déclare hautement : « Je ne suis ni le maître ni l'esclave, Jupiter. Je suis ma liberté ! À peine m'as-tu créé que j'ai cessé de t'appartenir. » Électre, toute au remords de son crime, tremble devant l'idée – le spectacle de sa liberté – comme devant un horizon trop large : « Jupiter, roi des dieux et des hommes, mon roi, prends-moi dans tes bras, emporte-moi, protège-moi. Je suivrai ta loi, je serai ton esclave et ta chose, j'embrasserai tes pieds et tes genoux. Défends-moi contre les mouches, contre mon frère, contre moi-même, ne me laisse pas seule, je consacrerai ma vie entière à l'expiation. » Son frère seul se déclare responsable – parce que seul l'homme peut l'être, et que le remords le décharge de cette responsabilité qui le constitue et étaye sa liberté : « Vos fautes et vos remords, vos angoisses nocturnes, le crime d'Égisthe, tout est à moi, je prends tout sur moi. »

Dans cette pièce, présentée dans son « Prière d'insérer » comme une « tragédie de la liberté » (l'exact contraire des tragédies ordinaires, qui sont des mises en scène de la fatalité), les spectateurs de 1943 entendent une parabole sur les temps de l'Occupation. Égisthe, dans ses contradictions, est l'archétype du collaborateur, Jupiter, « dieu des Mouches et de la Mort », est l'occupant, Oreste, la figure du résistant. C'est une lecture un peu réductrice, qui ne se comprend que dans le contexte de la guerre, où tout était sans cesse soumis au filtre d'un décryptage.

Plus célèbre encore Huis clos (1944), vision d'un enfer qui ressemble fort à la vie ; trois personnages toujours sur scène, déjà morts, confrontés à leurs souvenirs, à leur cohabitation impossible et forcée, tendant des pièges, y succombant – la vie même : « Vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril… Ah ! quelle plaisanterie. Pas besoin de gril : l'enfer, c'est les autres. » (Huis clos).

L'engagement de Sartre

Suivront, après la guerre, les pièces « engagées » qui retracent les démêlés de Sartre avec le parti communiste, auquel il n'adhéra jamais et qui le combattit volontiers, sentant tout ce qu'il y avait en lui de peu obéissant. Si Morts sans sépulture (1946) reste tributaire de l'actualité de la Résistance, les Mains sales (1948) sont une pièce de combat sur l'obéissance au parti, mais aussi une réflexion sur l'acte et la responsabilité. Le héros, Hugo, se trouve, comme Oreste, trop « léger » : « Je me trouvais trop jeune ; j'ai voulu m'attacher un crime au cou, comme une pierre. » Hugo est l'idéalisme fait homme, tandis que Hoederer est le pragmatisme incarné : le plus étonnant est que ce théâtre « mythique », qui paraît, lorsqu'on le résume, chargé jusqu'à la gueule de bonnes intentions, fonctionne tout de même, et fonctionne très bien. Preuve paradoxale : les critiques qui pleuvent sur la pièce, reçue comme une critique de l'U.R.S.S. stalinienne. Fadeïev, secrétaire de l'Union des écrivains soviétiques, le traite de « hyène stylographe ». Le style « guerre froide » envahit la critique littéraire.

Mais, la même année (1948), Sartre a été mis à l'index par le Saint-Office. L'année précédente, aux États-Unis, la Putain respectueuse (écrite en quelques jours en 1947), qui développe avec efficacité la vision du racisme (et du conformisme) dans la société américaine intolérante de l'époque, a eu bien des problèmes avec la censure : Sartre, décidément inclassable, interpelle avec sauvagerie capitalistes et « socialistes ».

Nekrassov (1955) est une satire du journalisme « aux ordres » de l'époque. Mais le Diable et le Bon Dieu (1951) et surtout les Séquestrés d'Altona (1959) s'élèvent au-dessus des contingences historiques pour reformuler, inlassablement, les problèmes de la liberté et de l'obéissance – et de la difficile identification du mal dans l'histoire : « Siècles, voici mon siècle, solitaire et difforme, l'accusé… Acquittez-nous ! Mon client fut le premier à connaître la honte : il sait qu'il est nu. » (Les Séquestrés d'Altona). Là encore, la référence christique est évidente. Mais le détour par un mythe extérieur à la trame anecdotique de la pièce (la responsabilité personnelle et collective face aux horreurs du nazisme) permet à l'écrivain, sous le masque de l'exemple allemand, d'évoquer, de biais, un autre responsabilité, celle des Français face à la guerre d'Algérie, à une époque où il n'est pas permis de faire même allusion à la torture pratiquée là-bas par l'armée de « pacification ».

À la même époque, Sartre, dialoguiste virtuose, rédige plusieurs scénarios de films, qui resteront pour la plupart inédits, sauf Les Jeux sont faits (Delannoy, 1953) et « Typhus » (sous le titre : les Orgueilleux, Yves Allégret, 1957). Il écrit un très long scénario (durée prévue : sept heures…) sur la vie de Freud pour John Huston – qui réalisera le film (Freud, Passions secrètes, 1962) en coupant les trois quarts du texte de Sartre, qui, logiquement, fait retirer son nom du générique. Il adapte également au théâtre Kean, d'Alexandre Dumas (1953), dont il récrit presque complètement le texte afin de mieux mettre en valeur Pierre Brasseur, les Sorcières de Salem d'Arthur Miller (1955 – portées au cinéma par Raymond Rouleau en 1957), et les Troyennes d'Euripide (1965).

Morale et esthétique

La philosophie de Sartre (résumée dans L'existentialisme est un humanisme 1946) vise à fonder une morale, tout en constatant l'impossibilité de cette fondation autrement que par un coup de force, une négation momentanée de l'esprit critique. Ses Réflexions sur la question juive en 1946, constituent le premier effort pour penser avec rigueur la démarche antisémite qui a abouti aux camps d'extermination, à une époque où l'antisémitisme traverse encore, malgré l'Holocauste, toute la société française. Le premier, il décrit l'antisémite comme un être de passion, et non de conviction, qui a la « certitude des pierres » ou des menhirs – en tout cas, il n'est pas accessible à la raison, et ce qu'il présente comme un raisonnement est, au mieux, l'habillage d'un sentiment. « Si l'antisémite, écrit Sartre, est imperméable aux raisons et à l'expérience, ce n'est pas que sa conviction soit forte ; mais, plutôt, sa conviction est forte parce qu'il a choisi d'abord d'être imperméable. » (Réflexions sur la question juive 1946).

Le philosophe est un écrivain et aussi un critique. Qu'est-ce que la littérature ? (1947 – Sartre reviendra sur le sujet, dans une sorte d'écho interne, presque vingt ans plus tard dans son Plaidoyer pour les intellectuels) définit l'engagement de l'intellectuel : « On n'écrit pas pour des esclaves. L'art de la prose est solidaire du seul régime où la prose garde un sens : la démocratie. Quand l'une est menacée, l'autre l'est aussi. Et ce n'est pas assez que de les défendre par la plume. Un jour vient où la plume est contrainte de s'arrêter, et il faut alors que l'écrivain prenne les armes ».

Ses études sur Baudelaire (1947), Jean Genet (Saint Genet, comédien, et martyr 1952) ou Flaubert (l'Idiot de la famille) posent le problème central, au cœur de la vie de Sartre, de ce qui constitue la figure de l'écrivain. Ce goût pour les biographies est significatif, chez un homme qui a longtemps flirté avec l'autobiographie (et qui n'y a cédé, bien tard, que pour les Mots) : il se lit à travers les autres. La manière dont il utilise les concepts psychanalytiques pour décortiquer autrui témoigne d'une perversité redoutable. Ainsi l'étude sur Genet, en 1952 : « Dans tous mes livres, racontera Genet, je me mets nu et en même temps je me travestis par des mots, des choix, des attitudes, par la féerie. Je m'arrange pour ne pas être trop endommagé. Par Sartre, j'étais mis à nu sans complaisance. » Si un écrivain crée à partir d'un noyau obscur parfois même à lui-même, Sartre épluche Genet avec une impudeur totale, exhibant le mécanisme : « J'ai mis un certain temps à me remettre […] J'ai été presque incapable de continuer à écrire […] Le livre de Sartre a créé un vide qui a permis une espèce de détérioration psychologique. »

Revues et journaux : l'écriture de l'immédiat

Sartre fonde en 1945 les Temps modernes qui sera la revue dominante de l'intelligentsia de l'après-guerre. Il y accueille Camus, avant que des divergences importantes sur l'U.R.S.S. et la polémique sur le – nécessaire ? – aveuglement face aux crimes staliniens ne brouillent définitivement, en 1952, les deux hommes. Mais Sartre a pourtant cosigné l'article de Merleau-Ponty, en 1950, dénonçant les camps de concentration staliniens ; simplement, Sartre et Camus étaient tous deux trop brillants pour se tolérer longtemps.

Sartre présente dans les Temps modernes les chantres de la négritude – Senghor et Frantz Fanon en tête –, avant tout pour leurs qualités révolutionnaires : la poésie aussi participe du combat anticolonialiste, comme il l'explique dans sa préface incendiaire aux Damnés de la terre (Fanon, 1961).

Les Temps modernes couvrent aussi bien la littérature (les œuvres de Sartre lui-même y paraissent souvent en prépublication) que la sociologie (le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir, y entame sa longue et brillante carrière de texte fondateur du féminisme contemporain) ou la politique (« les Communistes et la paix », 1952) : les textes de circonstance écrits par Sartre sont régulièrement rassemblés par Gallimard dans les différents volumes des Situations (de Situations I, 1947 à Situations X 1976). La revue verse aussi, parfois, dans la nécrologie : Sartre, à leur mort, y rend hommage à Camus (1960) ou à Merleau-Ponty (1961) – dont, à son tour, il s'était éloigné, comme en témoignent les Aventures de la dialectique, publiées par Merleau en 1955.

Sartre restera toute sa vie un homme de médias. Journaliste à Combat, il couvre – aux États-Unis – pour ce journal le retentissement de la conférence de Yalta. À France-Soir, en 1960, peu après l'arrivée de Castro au pouvoir, il publie un long article sur Cuba, « Ouragan sur le sucre ». Il prend après 1968 la direction nominale de la Cause du peuple, journal maoïste, puis de Révolution, journal trotskiste, et fonde Libération. Tiers-mondiste convaincu, il soutient le combat des Africains qui s'émancipent, Lumumba ou Senghor, et s'engage au côté des indépendantistes durant la guerre d'Algérie. De Gaulle, conscient du symbole qu'est devenu Sartre, répond à l'un de ses ministres, qui veut faire arrêter le philosophe pour activités subversives, après qu'il eut signé le « Manifeste des 121 » (contre l'usage de la torture en Algérie) : « On n'emprisonne pas Voltaire ».

Le flirt avec le P.C.F. reste constant, et très théorique. Dans la préface à la réédition de Aden Arabie, de Paul Nizan, il réhabilite avec fougue son ami disparu, qui fut traîné dans la boue par les communistes. En 1956, il prend très violemment position (dans l'Express) contre l'intervention soviétique en Hongrie, et, s'il participe au « tribunal Russell » en 1966 (contre les crimes américains au Viêt Nam), il s'indigne, dans Paese Sera, de l'écrasement du printemps de Prague par les chars russes.

On a reproché au philosophe certaines fluctuations, alors qu'il est au contraire un pôle fixe dans un monde en mutation où chacun prend d'ordinaire le vent. Ainsi, il est favorable à la création de l'État d'Israël mais il condamne la politique sioniste d'élimination des Palestiniens dès la fin des années 1960 : entre ces deux positions, il n'y a nulle contradiction ; dans les deux cas, Sartre est du côté de l'oppressé, contre l'oppresseur – Pardaillan, toujours. Soutien critique du P.C.F. (« un anticommuniste est un chien, je n'en démordrai pas » – mais, en même temps, tout en Sartre s'oppose au respect d'une quelconque « ligne »), il dénonce avec Merleau-Ponty les camps de concentration staliniens, et, en 1967, refuse de participer au Xe congrès des Écrivains soviétiques, par solidarité avec les dissidents Siniavski et Daniel, emprisonnés. Toute sa vie, il reste fidèle à l'idée des « causes justes » – et il est un peu vain, très parisien, et très pharisien, de lui reprocher rétrospectivement de n'avoir pas eu le discernement aiguisé que donne forcément le recul historique à ceux qui, sur le coup, refusent prudemment de s'engager.

L'homme de tous les combats

C'est l'humaniste inlassable que couronne le prix Nobel de littérature en 1964 – et c'est le politique intransigeant qui le refuse, fait unique dans l'histoire du Nobel.

Miné par l'hypertension et la myopie (il sera presque aveugle à partir de 1974), Sartre continue jusqu'à sa mort à soutenir les causes les plus diverses, en particulier celles des femmes, que défend aussi Simone de Beauvoir, et à voyager dans tous les pays où il estime que sa voix peut être entendue. Ensemble, ils voient Castro et Che Guevara à Cuba en 1960, ils visitent la Yougoslavie de Tito, vont, malgré tout, en U.R.S.S. ou en Tchécoslovaquie, en Égypte et en Israël (1967). Sartre s'implique fortement dans les activités gauchistes, après 1968 (on est allé jusqu'à faire de Mai une « révolution sartrienne » – quoi qu'on en pense, l'affirmation témoigne de son audience auprès de la jeunesse du baby-boom). Il couvre de son nom, en assurant leur direction officielle, des publications d'inspiration maoïste ou trotskiste menacées par la censure. Il crée le Secours rouge, organisation de lutte contre le pouvoir pompidolien. Il va de meeting en meeting, soutenant les « illégalités légitimes », bel oxymore résumant dialectiquement son opposition à tous les pouvoirs, à toutes les scléroses. L'ensemble de sa réflexion sur le « mouvement » sera publié dans Situations VIII (1972). Après avoir soutenu, du bout des dents, la candidature de Mitterrand à la présidentielle de 1965, il renonce en 1973 à imaginer qu'un changement significatif quelconque puisse sortir des urnes – on lui doit l'immortel slogan « Élections, piège à cons ». Jusqu'au bout (il est encore, avec Raymond Aron, retrouvé, au-delà des divergences idéologiques, à la tribune lors de la conférence de presse du comité « Un bateau pour le Viêt Nam » en 1979), il s'engage pour toutes les « justes causes » – Pardaillan, encore et toujours.

Sa mort, le 15 avril 1980, est l'occasion d'un immense défilé populaire à Paris – là encore, il sera le seul à pouvoir rivaliser avec Hugo.

Simone de Beauvoir raconte, dans la Cérémonie des adieux (1981), sa dernière vision, bouleversante, de Sartre – elle fait suivre le livre de la transcription de ses Entretiens, et la voix du philosophe semble résonner d'outre-tombe avec une force étonnante.

Sartre laisse une masse impressionnante de textes inachevés, qui témoignent de son extraordinaire boulimie d'écriture : un livre sur l'Italie (la Reine Albemarle et le Dernier Touriste), le tome II de la Critique de la raison dialectique (publié en 1986), Cahiers pour une morale (en 1983), le volume IV de l'Idiot de la famille, les pages esquissées de Pouvoir et Liberté, écrit en collaboration avec Benny Lévy, le plus « intellectuel » des gauchistes issus de mai 1968 (un entretien, en mars 1980, entre Lévy et Sartre, dans le Nouvel Observateur qui, sous le titre de « L'espoir maintenant », faisait le point sur leur travail commun, et néanmoins dialectique, fit rugir une bonne partie de la nouvelle intelligentsia). Les Carnets de la drôle de guerre paraissent en 1983 – suivis des Lettres au Castor, et, encore, le scénario complet du film sur Freud, publié en 1984 …

Au final, on en revient à cette bibliographie sidérante, gigantesque, qui suffit largement à témoigner de ce que fut Sartre, bien mieux que les biographies anecdotiques parues depuis sa mort : homme-bibliothèque, Sartre ne fut pas autre chose que ce qu'il écrivit, l'homme de tous les mots.