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Philippe Pétain

Philippe Pétain
Philippe Pétain

Maréchal de France et homme d'État français (Cauchy-à-la-Tour 1856-Port-Joinville, île d'Yeu, 1951).

Introduction

Né dans une famille de cultivateurs de l'Artois, Philippe Pétain perd sa mère alors qu'il a dix-huit mois. Son père s'étant remarié, il est élevé par une grand-mère et par un oncle qui, en 1867, le mettent en pension à Saint-Omer. Attiré par la vocation militaire, il prépare Saint-Cyr au collège des dominicains d'Arcueil : sa promotion est celle de Driant, de Sarrail, de Franchet d'Espèrey et du père de Foucauld.

Un fantassin accompli

Quand il sort de Saint-Cyr, Pétain est un garçon appliqué, auquel la vie collective qu'il vient de mener depuis plus de dix ans a donné le goût de la réflexion personnelle et secrète, avec une certaine ironie et une froideur qui caractériseront toujours son tempérament. Sa carrière d'officier, qu'il commence à Villefranche-sur-Mer et qui se déroule entièrement en France, témoignera jusqu'en 1914 d'autant de continuité que d'absence d'éclat. Pétain est avant tout un fantassin passionné de son arme ; il passera plus de la moitié de son temps dans la troupe, et, en dehors de son stage à l'École supérieure de guerre et de son affectation durant quatre ans à l'état-major des généraux Saussier, Zurlinden et Brugère, gouverneurs de Paris et généralissimes désignés, c'est par l'enseignement du cours d'infanterie à l'École de guerre qu'il marque l'armée de 1914. Il fonde sa doctrine sur la supériorité que confère la puissance du feu. S'opposant à la théorie officielle de l'offensive à outrance, qu'illustrait en cette même École de guerre les conférences du colonel de Grandmaison, il entend subordonner toute attaque à un appui massif de l'artillerie et à une usure préalable de l'adversaire. Redoutant les enthousiasmes, l'« école Pétain » veut donner la priorité aux faits et maintenir l'action dans la limite de ses possibilités.

Cette rigueur (Précis le sec l'ont surnommé ses élèves) et cette indépendance d'esprit lui aliènent les faveurs ministérielles. En dépit de son brillant commandement du 33e régiment d'infanterie où il accueille en 1912 le sous-lieutenant Charles de Gaulle, il semble bien que celui de la 4e brigade d'infanterie qui lui est donné par intérim à cinquante-huit ans au début de 1914 soit le dernier de sa carrière.

Du colonel de 1914 au généralissime de 1917-1918

Quelques mois plus tard, la guerre va bouleverser le cours de cette carrière : en moins d'un an, le colonel Pétain passera du rang de commandant d'une brigade de quelque 6 000 fantassins à celui d'une armée d'une quinzaine de divisions ! Alors que tant de ses camarades, dépassés par la réalité brutale de la guerre, sont congédiés par Joffre, Pétain s'affirme au feu par son calme, son énergie et la maîtrise de son commandement. Après son premier engagement le 15 août 1914 sur la Meuse au nord de Houx (là où vingt-six ans plus tard perceront les blindés de Rommel), Franchet d'Espèrey, son chef au 1er corps, lui fait donner ses étoiles et le charge d'une division, avec laquelle il enlève Montceaux-lès-Provins pendant la bataille de la Marne. Quelques semaines plus tard, Pétain prend la tête du 33e corps en Artois, dans le secteur de Notre-Dame-de-Lorette, où la lutte est particulièrement dure pendant l'hiver 1914-1915. Le succès qu'il y obtient le 9 mai 1915 conduit Joffre à lui confier le commandement de la IIe armée en Champagne, où il s'affirmera encore dans la préparation et la conduite de la grande offensive du 25 septembre suivant.

Placés en réserve en vue de la bataille de la Somme, la IIe armée et son chef sont au repos quand éclate le 21 février 1916 l'offensive allemande sur Verdun. Cinq jours après, grâce à la clairvoyance de Castelnau, envoyé sur place par Joffre, Pétain, qui installe à Souilly son quartier général, prend dans une ambiance dramatique la direction des opérations sur les deux rives de la Meuse. Réorganisant aussitôt le commandement et, par la Voie sacrée, le ravitaillement des troupes de Verdun, il parvient en quelques semaines à briser l'assaut des forces du Kronprinz, et, après l'échec de l'attaque du 9 avril, peut lancer son fameux ordre du jour « Courage, on les aura ». L'équilibre des forces étant rétabli, Joffre élargit le commandement de Pétain à celui du groupe d'armées du Centre, qui coiffe la IIe armée, donnée à Nivelle.

Les adversaires les plus déterminés du futur chef de l'État français sanctionneront le jugement de l'histoire qui fait de lui le vainqueur de Verdun. Il semble, toutefois, qu'au cours de cette longue guerre le plus beau titre acquis par Pétain soit celui de restaurateur de l'armée dans la crise terrible qui l'affecte en avril 1917 au lendemain de l'échec de l'offensive Nivelle sur le Chemin des Dames. Alors que tout semble compromis et que l'armée est menacée de décomposition, le 15 mai, la nomination par Painlevé de Pétain comme commandant en chef, apparaît aux politiques autant qu'aux militaires comme un havre de grâce. Face aux problèmes de la guerre, il réagit avec son réalisme foncier en décidant d'attendre les Américains. Face à la crise morale, il résiste à ceux qui veulent maintenir une autorité inhumaine. « Je maintiendrai avec fermeté la répression des faits d'indiscipline grave, écrit-il le 16 juin 1917, mais sans oublier qu'il s'agit de soldats qui sont avec nous depuis trois ans dans les tranchées et qui sont nos soldats. » En deux mois, le généralissime a visité près de 90 divisions et à la fin de l'année, après que 412 sentences de mort eurent été prononcées (55 exécutées), il a remis sur pied l'armée française. « Soyez patients et obstinés, écrit-il à ses troupes le 30 décembre 1917, si le plus pressé réclame la paix, c'est le plus persévérant qui en fixe les conditions. »

Après les événements de mars 1918, où Ludendorff est bien près d'enlever la décision, l'heure de Foch peut venir : Pétain a reconstitué l'instrument qui lui permettra d'agir, et, par la claire conception qu'il a de la bataille défensive en profondeur, le généralissime français brisera les ultimes offensives allemandes du 27 mai et du 15 juillet 1918.

1919-1934

Au lendemain d'une victoire dont il demeure avec Foch le principal artisan, Pétain jouit d'un prestige tel que le gouvernement le maintient pendant plus de dix ans dans ses fonctions de commandant en chef désigné des armées françaises.

Pour beaucoup, son nom reste associé autant à sa qualité de chef victorieux qu'à sa capacité de dominer et d'apaiser les crises. Aussi, quand, en 1925, la révolte d'Abd el-Krim dans le Rif met en péril l'édifice français en Afrique du Nord, Painlevé demande à Pétain de prendre en main la situation au Maroc. Pétain se récuse d'abord en raison de son inexpérience des questions africaines, puis finit par accepter (ce qui amène la démission et le départ du maréchal Lyautey) ; durant plus de deux mois, il assure personnellement la direction des opérations, qui aboutissent l'année suivante à la reddition d'Abd el-Krim.

Durant ces années d'après guerre, le maréchal Pétain, installé au fameux « 4 bis » du boulevard des Invalides, coiffe directement l'état-major de l'armée, dont les chefs successifs, les généraux Buat et Debeney, ont été ses collaborateurs immédiats en 1917-1918.

C'est dire que, jusqu'au remplacement du maréchal par Weygand en 1931, l'« école Pétain », auréolée, mais aussi figée par la victoire, domine de façon très exclusive tout le système militaire français. C'est au cabinet de Pétain, où le capitaine de Gaulle compte de 1925 à 1927 parmi ses collaborateurs, que s'élaborent les grandes décisions concernant le haut commandement et la défense nationale (ligne Maginot, etc.).

Après avoir remis au général Weygand ses pouvoirs sur une armée qui, dans son orientation comme dans ses structures, n'a guère évolué depuis 1918, Pétain, en dépit de ses soixante-quinze ans, conserve encore par sa fonction d'inspecteur de la défense aérienne du territoire un droit de regard non seulement sur l'aviation, mais aussi sur l'organisation de la défense. Il demeure en effet membre, avec voix délibérative, du Haut Comité de coordination de la défense nationale, créé par le gouvernement Herriot en 1932.

La carrière politique

Les débuts

Le 9 février 1934, une page se tourne et un nouveau chapitre commence dans la vie de Philippe Pétain. Désireux de bénéficier de l'immense prestige du maréchal auprès des anciens combattants qui ont participé à la journée du 6 février, Doumergue lui confie le ministère de la Guerre dans son gouvernement d'Union nationale. Encore une fois ministre d'État dans l'éphémère cabinet Bouisson (1er-4 juin 1935), Pétain est envoyé en 1939 comme ambassadeur auprès du gouvernement espagnol à Burgos par Daladier, qui espère que le vainqueur de Verdun aidera à établir des relations avec Franco. Pétain ne pourra mener à son terme cette mission, puisque, le 18 mai 1940, alors que le front français de la Meuse vient d'être percé par les Panzerdivisionen allemandes, il est appelé à Paris par Paul Reynaud, qui le nomme ministre d'État et vice-président du Conseil. En dépit du remplacement de Gamelin par Weygand (le 19), la France paraît rapidement condamnée à la défaite. Aussi Pétain appuie-t-il de toute son autorité la demande d'armistice présentée par Weygand lors des deux conseils des ministres des 12 et 13 juin 1940. (« Le devoir du gouvernement, déclare-t-il, est, quoi qu'il arrive, de rester dans le pays. »).

Refusant de cesser le combat, qu'il aurait voulu poursuivre depuis l'Afrique du Nord, Reynaud démissionne au soir du 16 juin à Bordeaux, où, appelé par le président Lebrun à la demande et à l'instigation de Camille Chautemps et de Pierre Laval, Pétain constitue aussitôt un nouveau ministère.

Le chef de l'État français

Le 17 juin, ayant lancé à la radio son appel « Je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur », il adresse une demande d'armistice aux Allemands. Le 22 juin à Rethondes et le 24 à Rome, les deux conventions franco-allemande et franco-italienne sont signées. En quelques jours, la guerre semble donc liquidée. En moins d'un mois, dans une France en total désarroi et à la recherche d'un chef qui soit en même temps un protecteur, le régime est escamoté grâce à l'intervention décisive de Laval, qui convainc l'Assemblée nationale, réunie à Vichy le 1er juillet, d'accorder le 10, par 569 voix contre 80 et 17 abstentions, « le pouvoir constituant au gouvernement de la République sous l'autorité et la signature du maréchal Pétain ». Les trois actes constitutionnels du 11 juillet font de Pétain le chef de l'État, investi des pouvoirs exécutif et législatif, l'assentiment préalable du Parlement n'étant, désormais, requis qu'en cas de déclaration de guerre, mais non en matière budgétaire et fiscale. Par un quatrième acte du 12 juillet (promulgué au Journal officiel du 23 juillet), Pétain se donne même le droit de désigner son successeur : Pierre Laval.

La défaite n'explique pas tout. La stature historique du maréchal en impose à l'ennemi et lui rallie les foules ; son républicanisme confirmé et exempt de cléricalisme, son hostilité à toute aventure lui assurent la confiance de certains membres de la gauche ; son passé militaire, son sens de la discipline lui rallient les droites, que ce soient les extrémistes tels que Gustave Hervé (auteur, en 1935, de la brochure C'est Pétain qu'il nous faut) ou les modérés, qui, par la plume de Wladimir d'Ormesson, avaient « conjuré dès 1936 les Français […] de se grouper autour du seul homme capable de rassembler les forces saines de la nation, le maréchal Pétain ». On comprend pourquoi seuls 80 parlementaires sur 666 lui ont refusé les pleins pouvoirs.

La Révolution nationale

Ralliant à la fois des hommes politiques et des chefs syndicalistes, des écrivains et des clercs, qui, avec le cardinal Gerlier, affirment que « Pétain, c'est la France et la France, c'est Pétain », la personne du maréchal devient rapidement l'objet d'un culte, habilement organisé par son entourage, diffusé par des écrivains comme René Benjamin et Henri Pourrat, et entretenu dans la zone non occupée par les fréquents voyages du maréchal.

La transformation des institutions et des mentalités s'exprime par la révolution nationale, que doit mettre en place un État hiérarchique et autoritaire exaltant les vertus salvatrices du travail, de la terre, de l'artisanat et condamnant à la fois le capitalisme et le « bolchevisme ». Le régime nouveau, qui adopte la devise « travail, famille, patrie », met l'accent sur la personnalité du chef, condamne la démocratie parlementaire, qu'il déclare disqualifiée par la défaite, et rejette les Juifs hors de la communauté nationale. Toute une série de réformes sont édictées : suppression des élections, remplacement des conseils généraux par des commissions administratives nommées, désignation par le chef de l'État des membres d'un Conseil national, fermeture des écoles normales d'instituteurs, création des Chantiers de jeunesse, des Compagnons de France et de multiples écoles de cadres (dont la plus célèbre est celle d'Uriage), suppression des centrales syndicales, promulgation d'une charte du travail qui écarte les salariés de la gestion de l'économie, regroupement des ruraux dans une corporation paysanne, création, enfin, d'une Légion des combattants qui doit défendre l'œuvre du maréchal.

De nombreux élus et fonctionnaires sont destitués, les Juifs font l'objet de discriminations humiliantes (promulgation de statut des Juifs [octobre 1940] et création d'un Commissariat général aux questions juives [1941]), les sociétés secrètes sont dissoutes, les chefs jugés responsables de la défaite traduits devant la Cour suprême de justice de Riom, instituée par l'acte constitutionnel n° 5 du 30 juillet 1940. Le procès de ces derniers s'ouvrira le 19 février 1942, mais sera suspendu dès avril du fait de l'intervention des Allemands. Enfin, près de 40 000 Juifs étrangers et des milliers de républicains espagnols réfugiés en France sont internés et seront déportés par les Allemands après l'occupation de la zone sud à la fin de 1942.

Second volet de la politique du maréchal Pétain, la pratique de la « collaboration » avec l'Allemagne est envisagée lors de son entrevue avec Hitler à Montoire (octobre 1940). Mais Pierre Laval désirant l'ériger en doctrine, Pétain renvoie celui-ci le 13 décembre et le remplace par l'amiral Darlan. Désireux, en effet, de ne pas se couper totalement des Anglo-Saxons, le chef de l'État organise la mission secrète du professeur Louis Rougier à Londres, maintient des relations étroites avec l'ambassadeur américain à Vichy, l'amiral Leahy. En outre, il se sert de son crédit en Espagne et rencontre Franco à Montpellier en 1941. Mais, attaqué violemment par les Français de Londres, desservi par les excès de l'occupant allemand, incapable, en raison de son âge (il a quatre-vingt-cinq ans), de pratiquer une politique suivie, il renonce en fait à exercer la réalité du pouvoir le jour où, cédant à l'exigence allemande, il rappelle Pierre Laval et lui abandonne en avril 1942 la direction du gouvernement.

Au lendemain du débarquement allié en Afrique du Nord et de l'occupation de la zone libre par les Allemands (11 novembre 1942), il n'est plus qu'un prisonnier en sursis qui doit se contenter de faire approuver secrètement par l'amiral Auphan l'action de l'amiral Darlan à Alger.

Il a heurté profondément le sentiment national, notamment en acceptant d'adresser un message à la Légion française qui combat dans les rangs de la Wehrmacht, en encourageant la Milice de Joseph Darnand, et en renonçant à condamner les déportations et l'annexion de l'Alsace-Lorraine par le IIIe Reich. Il s'incline devant le diktat allemand qui lui interdit de lire à la radio le message par lequel, le 13 novembre 1943, il voulait annoncer qu'en cas de son décès le pouvoir constituant qu'il avait reçu en 1940 reviendrait non pas à Pierre Laval, mais à l'Assemblée nationale.

La fin

Après le débarquement de Normandie du 6 juin 1944, il rédige une dernière proclamation aux Français pour le cas où il ne serait plus libre. Arrêté le 20 août au matin, en présence du ministre suisse à Vichy, Stucki, et du nonce apostolique, Monseigneur Valerio Valeri, il est transféré de force par les Allemands à Belfort, puis le 8 septembre en Allemagne, à Sigmaringen. Il y séjournera jusqu'en avril 1945, mais n'apportera pas sa caution au gouvernement que tente d'y constituer Fernand de Brinon. Pendant ce temps, à Paris, l'amiral Auphan s'efforce en vain, le 28 août 1944, de rencontrer le général de Gaulle pour lui communiquer le document par lequel le maréchal veut lui transmettre régulièrement ses pouvoirs afin de maintenir l'union des Français, alors que le chef de la France libre dénie toute légalité au régime institué le 10 juillet 1940. C'est un échec. Revenu volontairement en France par la Suisse pour y répondre de ses actes, Pétain est arrêté, interné et traduit en Haute Cour en juillet 1945. Observant un silence absolu durant tout son procès, il est condamné le 15 août à la peine de mort, mais, à la demande du tribunal, de Gaulle commue cette condamnation en détention perpétuelle. Conduit d'abord au fort du Portalet, Pétain est détenu à partir de novembre 1945 en celui de la Pierre-Levée, qu'il ne quitte qu'en juillet 1951 pour aller mourir dans une chambre de Port-Joinville dans l'île d'Yeu.