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Paul Newman

Acteur et cinéaste américain (Shaker Heights, Cleveland, Ohio, 1925-Westport, Connecticut, 2008).

Un héros positif

Paul Newman est un pur produit du creuset de l'émigration européenne : son père est d'origine allemande israélite, sa mère hongroise et catholique. Il est beau, sympathique, réfléchi et dynamique. Il ressemble à ces marbres, à ces bronzes antiques étranges et harmonieux, bouclé court, les yeux clairs, le nez droit et fin, les lèvres (relève un journaliste du Time en 1982) « cruellement ourlées ». Les yeux bleus de Newman – lac de montagne, changeants – sont célèbres. La première image qu'on a de lui, c'est celle-là, hélas affadie par le peu de talent de Victor Saville. Le Calice d'argent (1955) est le plat début d'une carrière qui fait monter au pinacle, au rang de « superstar », l'étudiant en sciences que la guerre envoie dans l'aéronavale, que la paix conduit, en 1951, à la Yale Drama School, en 1952, à l'Actors Studio.

En 1953, Newman affronte la scène à Broadway, dans Picnic, de William Inge. Le jeune acteur appartient donc à une génération issue de l'enseignement de Lee Strasberg, tels Marlon Brando ou James Dean dont, en 1956, il hérite le rôle dans Marqué par la haine (R. Wise, 1956). Curieusement, la mort dramatique de Dean en finit avec la génération perdue des années d'après-guerre. À cet égard, l'apparition de Paul Newman, qui prépare celle d'un Robert Redford dix ans plus tard, rend à Hollywood une de ces figures positives dont il avait besoin, même, ou surtout, au niveau de la mythologie des solitudes (le Plus Sauvage d'entre tous, M. Ritt, 1963 ; l'Outrage, id., 1964). En 1958, l'interprétation de Billy the Kid par Newman dans le Gaucher (A. Penn) est une date dans l'histoire du western, et un jalon dans la reconquête de la psychologie de l'histoire.

Sa personnalité, son pouvoir de séduction, son magnétisme, son intelligence des ambiguïtés, Newman les cultive, en bon adepte de Stanislavski, mais les intériorise. Il est à l'opposé d'un chien fou charmeur et noceur comme Errol Flynn, d'un compliqué comme Brando. On ne le surprend pas à cabotiner. Il peut, mieux même qu'un Cooper, porter naturellement le blue-collar de l'ouvrier manuel, du bûcheron, ou endosser la tenue de « travail » de l'arnaqueur, qu'il gagne ou qu'il perde. Son cynisme est sain, et, s'il manque souvent de baraka, il est plus rêveur ou bagarreur que névrosé.

« Comme draguer une rivière… »

Newman ne se reconnaît pas acteur par intuition, mais par métier. Un métier difficile : comme draguer une rivière, dira-t-il. Il étudie ses rôles avec soin, il reconnaît les lieux de tournage, apprend ce qu'il faut apprendre pour posséder une compréhension du film, apprécier les raisons de ceux qui sont de l'autre côté de la caméra. Son apprentissage de cinéaste, on peut penser qu'il l'a mené de front avec son travail de comédien. Très vite, Newman devient l'acteur de prédilection de Martin Ritt, dont l'intimisme sociologique ne peut que retenir la sympathie d'un futur délégué démocrate du Connecticut (où, loin de Hollywood, il s'installera dans une grande ferme avec sa femme, l'actrice Joanne Woodward, épousée en 1958, et leurs enfants).

R. Wise (Femmes coupables, 1957), M. Brooks (la Chatte sur un toit brûlant, d’après une pièce de T. Williams, 1958 ; la Dernière Folie de Mel Brooks, 1976), G. Roy Hill (Butch Cassidy et le Kid, 1969 ; l'Arnaque, 1973), J. Huston (Juge et Hors-la-loi, 1972), R. Altman (Quintet, 1979), S. Lumet (le Verdict, 1982) le plient, le forgent selon vingt types différents dans une suite de films qui comptent, et ne l'enferment jamais dans un statut, chaque grand film étant une aventure. Et, à chacun, Newman fait don de cette touche irréductible, une marque venue d'ailleurs, qui dévie ou annule les stéréotypes, quelque chose, toujours, d'insoumis...

Le plaisir qu'on peut prendre à la Brune brûlante de McCarey (1958) et la franche jubilation de l'Arnaque de Roy Hill ne lui sont pas d'inaltérables titres de gloire. Mais, dès le Gaucher, il brille de cette sorte de santé pure et de cette légèreté à assumer le pire ou le pendable, que le personnage du juge Roy Bean dans Juge et Hors-la-loi, près de quinze ans plus tard, porte à un degré de perfection incomparable. On oublie même que Newman a joué les faibles ou les losers, les victimes, traumatisé avec Brooks, dans les griffes de Liz Taylor, sur et sous un toit brûlant ; puis avec R. Rossen, qui lui fait briser les pouces parce qu'il triche au billard (l'Arnaqueur, 1961) ; et que, en 1967, il se fait encore tabasser, par George Kennedy, sous la férule de S. Rosenberg (Luke la main froide, 1967), ou bien dans Doux Oiseau de jeunesse (M. Brooks, 1962). Il appartenait avec la même aisance apparente au « monde à part » des Jeunes Philadelphiens (1959) de Vincent Sherman ; il ne décevra jamais l'humanisme de Martin Ritt, ni l'imprévisible Huston. Les échecs (son rôle dans Exodus [O. Preminger, 1960], le ratage du Rideau déchiré [A. Hitchcock, 1966], celui du Piège [J. Huston, 1973], le peu convaincant Quintet), qu'il reconnaît, n'ont nullement compromis la courbe ascendante de sa réputation ni sa place au box-office – une des premières. En 1968, il fonde la Newman-Foreman, puis, en 1971, s'associe avec Barbra Streisand, Dustin Hoffman et Sidney Poitier pour créer la First Artists Production Ltd.

Un cinéaste à la veine réaliste

Paul Newman, qui avait tourné en 1959 un court métrage inspiré du texte ironique de Tchekhov sur les Méfaits du tabac, dirige Joanne Woodward dans Rachel, Rachel (1968), neuf ans plus tard. C'est peut-être sa réussite la plus probante derrière la caméra. Portrait d'une femme au milieu de sa vie, le film va à l'essentiel, sans forcer les zones d'ombre. L'actrice y abandonne les emplois brillants pour un rôle de caractère, ce que confirme sa prestation dans le conflit mère-fille dirigé par Newman : De l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites (d’après un roman de Margaret Laurence, 1972). Film inégal, mais intéressant, de même que le Clan des irréductibles (1971), dont Paul Newman, qui y tient un rôle, accepte au pied levé la direction. Il se reprochera, non sans raison, de n'avoir pas pris ses distances par rapport à la pièce originale. Faut-il le créditer des beaux plans à la grue sur les paysages de l'Oregon ? La lumière, les cadrages essaient de « compenser » le poids d'un misérabilisme dont les dialogues à la paille de fer de Paul Zindel n'épargnent rien.

La thématique des conflits familiaux, que Paul Newman reprend dans l'Affrontement (1984), hanté sans le dire par la mort en 1978 de son fils Scott (alcool et overdose de barbituriques), et son amitié pour Martin Ritt s'insèrent dans une vision réaliste – d'aucuns la qualifieront de pessimiste – de l'Amérique des paumés et des laissés-pour-compte. Vision qui est souvent celle des indépendants : Arthur Penn, Monte Hellman, Scorsese... L'apport de Paul Newman demeure en fait son personnage, complexe et ouvert, mais en même temps net et, déjà, inaltérable : l'Amérique, quotidienne ou mythique, avec lui a eu de la chance. Newman poursuivra sa carrière de cinéaste, filmant avec sensibilité la Ménagerie de verre (d'après la pièce de T. Williams, 1987), où il offre une nouvelle fois à son épouse, Joanne Woodward, un rôle exceptionnel.

Une longue carrière

En 1986, Paul Newman retrouve son personnage de l'Arnaqueur dans la Couleur de l'argent (M. Scorsese), rôle qui lui vaut l'oscar du meilleur acteur en 1987. Il y prouve que son talent est intact et qu'il peut aisément se glisser dans l'univers de jeunes réalisateurs originaux. Après le film de Scorsese, on le retrouve, vieux bourgeois coincé, dans Mr & Mrs. Bridge, de James Ivory, puis P.-D. G. machiavélique, tirant sur un énorme cigare, dans le Grand Saut de Joel Coen ou encore vieillard alcoolique mais plein de sagesse, père de Kevin Costner, dans Une bouteille à la mer (L. Mandocki, 1999). Ces prestations à contre-emploi prouvent amplement l'intégrité professionnelle et le talent varié du comédien.

Naguère opposant à la guerre du Viêt Nam, fervent militant des droits civiques, Paul Newman est également un passionné de course automobile, qu’il pratiquera même en compétition officielle (deuxième des 24 Heures du Mans en 1979 ; vainqueur des 24 Heures de Daytona en 1995). Il s’est éteint des suites d’un cancer du poumon à l’âge de 83 ans.