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Frédéric II le Grand

Frédéric II le Grand
Frédéric II le Grand

(Berlin 1712-Potsdam 1786), roi de Prusse (1740-1786), fils de Frédéric-Guillaume Ier.

Introduction

Le 31 mai 1740, Frédéric Guillaume Ier, le Roi-Sergent, meurt rassuré : son fils, quoique ami des muses, grâce à Duhan de Jandun, son précepteur français, et au flûtiste Quantz, est un vrai Hohenzollern, pénétré de ses devoirs de souverain.

Mal aimé, cible des sarcasmes et sévices paternels, Frédéric a appris tôt à feindre et à endurer. L'échec de sa tentative d'évasion en Angleterre (1730) lui a valu d'assister à l'exécution de son ami Katte, l'exil à Küstrin, où il s'est initié aux besognes administratives, aux exercices militaires, et un morne mariage avec Élisabeth-Christine de Brunswick-Wolfenbüttel, nièce de l'impératrice (1733), qui l'a libéré toutefois de la tutelle paternelle. À Neuruppin, puis à Rheinsberg (1736), il a vécu enfin à son gré, entouré d'artistes, de lettrés, sans négliger la réflexion politique. Frédéric a dénoncé la caducité d'un équilibre européen imposé par les grands États (1738) et profité d'une laborieuse réfutation du Prince pour exposer sa théorie d'une monarchie contractuelle dans l'Anti-Machiavel corrigé et publié par Voltaire (1740), son correspondant depuis 1736.

La politique étrangère

Mais le roi-philosophe se fait chef de guerre. À coups de conquêtes fructueuses, où éclate son génie militaire et diplomatique, par une volonté forcenée d'expansion économique, il hisse la Prusse au rang de puissance germanique majeure, rivale des Habsbourg et terre d'expérience du despotisme éclairé. L'armée forgée par son père, amalgamant mercenaires et appelés nationaux, savamment entraînée, et deux guerres coûteuses lui garantissent la riche Silésie (1 million d'hommes), envahie le 16 décembre 1740, lorsque la mort de Charles VI ouvre la succession impériale qui oppose François, époux de Marie-Thérèse d'Autriche, à l'électeur de Bavière, soutenu par la France.

Allié intermittent de Louis XV, car soucieux d'objectifs exclusivement prussiens, Frédéric II change cinq fois de front de 1741 à 1745, au gré des victoires ou défaites françaises. La paix de Berlin (28 juillet 1742) clôt la première guerre de Silésie, qu'illustrent ses victoires de Mollwitz (aujourd'hui Malujowice, Pologne) [10 avril 1741] et Chotusitz (aujourd'hui Chotusice, Tchécoslovaquie) [17 mai 1742], séparées par la trêve de Klein-Schnellendorf (octobre 1741). La seconde, déclarée en 1744 par peur des succès autrichiens, s'achève par le traité de Dresde (25 décembre 1745) : la Silésie reste acquise à la Prusse. Pour la conserver, Frédéric II change de partenaire. Allié des Anglais (16 janvier 1756), il envahit la Saxe (fin août) pour intimider Vienne, mais se heurte à une dangereuse coalition animée par Marie-Thérèse (France, Autriche, les impériaux, Russie, Suède). Malgré Rossbach (5 novembre 1757), Leuthen (5 décembre), l'étau se resserre jusqu'au désastre de Kunersdorf (12 août 1759), qui ouvre le Brandebourg à l'invasion.

Mais l'héroïque ténacité du roi lui permet de bénéficier du retrait inattendu des Russes après la mort d'Élisabeth (5 janvier 1762) et de garder la Silésie (traité d'Hubertsbourg, 15 février 1763). Moins onéreuse est l'acquisition de la Prusse occidentale sauf Dantzig (600 000 hommes), fruit de subtiles négociations.

Favorable aux ambitions russes en Pologne (1764), puis inquiet de leurs progrès (1769), Frédéric II capte et oriente la volonté habsbourgeoise de freiner ou de monnayer les succès moscovites dans les Balkans, pour amener Catherine II au copartage partiel de la Pologne (1772). Fort de ses 180 000 soldats, il empêche toute modification du statu quo germanique et se pose en défenseur des petits États menacés par Joseph II. Il interdit à celui-ci d'annexer la Bavière par une démonstration militaire (1778) ou en ameutant les princes (1785), mais obtient pour Berlin l'expectative des principautés d'Ansbach et de Bayreuth (1779).

La politique intérieure

Adepte du caméralisme, avatar germanique du mercantilisme, le roi de Prusse dirige l'économie avec la même énergie, surtout après 1763. Les problèmes ne manquent pas : poussée démographique (2,2-5,7 millions d'habitants), intégration des conquêtes, reconstruction et extension de l'œuvre réalisée de 1746 à 1756, dont l'État assure le financement. Les manipulations monétaires de 1762-1764 épongent la dette née de la guerre. Le produit des impôts nouveaux (tabac, café), conçus par le fermier général Helvétius, alimente la Banque de Berlin (1765), ses filiales provinciales, les caisses de crédit foncier et dégage des excédents budgétaires gelés dans le trésor de guerre. Objectif permanent, la colonisation agricole, mêlant immigrés et sujets déplacés, améliore la carte des densités, associe mise en valeur (marais Oder-Warthe) et germanisation (noyautage des régions catholiques ou slaves) et garantit l'autarcie frumentaire du royaume. Le ministère des Manufactures (1749) coordonne des activités dispersées (soie à Krefeld, sidérurgie de la Ruhr), intensifie le développement silésien (lin, fer, charbon) et érige Berlin, avec ses satellites de Potsdam, Spandau (armement), en capitale industrielle (soie, coton, porcelaine, horlogerie), attractive (140 000 habitants en 1780 contre 80 000 en 1740) et cosmopolite (30 % de non-Prussiens). De l'Elbe à la Vistule, des canaux favorisent des échanges interprovinciaux, dégagés des entraves douanières. Si les compagnies d'Emden périclitent (1750-1768), Stettin, stimulée par les accords avec la Pologne (1775), conteste le monopole hambourgeois.

L'homme et la légende

Proclamé Grand, Frédéric II sait forger sa propre légende. Voltaire et la « ménagerie philosophique » stipendiée de Sans-Souci, édifié par G. W. von Knobelsdorff (1745-1747), accréditent l'exemplarité du « Salomon du Nord », négateur du droit divin, tolérant au point d'accueillir les Jésuites (1773), premier serviteur de l'État, pas plus machiavélique que d'autres, et inspirent en Europe des partis prussiens influents. En 1763 apparaît le « Vieux Fritz », d'une austérité composée, décharné, mal vêtu, incarnation populaire et itinérante de l'énergie prussienne. Propagande efficace, couverture d'un absolutisme tatillon, car la raison d'État infléchit les principes des « lumières ». Sans modifier les institutions mais multipliant les ministères, Frédéric II substitue aux décisions collégiales les ordres de cabinet adressés à ses ministres-commis (H. von Podewils, E. F. von Hertzberg). Il court-circuite les diètes provinciales, décide sur place avec les fonctionnaires locaux, souvent d'anciens militaires, administre directement les provinces conquises. Il abolit la torture, mais laisse inachevée la réforme judiciaire de Samuel von Cocceji (1747-1755) et refuse de promulguer le Code frédéricien (1749) pour conserver sa liberté d'action.

De l'Église luthérienne, fonctionnarisée, nul danger. Les réformes sociales peuvent se limiter à des retouches- atténuation du servage, de la corvée sur le domaine royal (1763)-, car Frédéric II est condamné à respecter les privilèges économiques de sa noblesse, essentielle à l'encadrement du royaume. Son indifférence au réveil littéraire allemand déçoit aussi l'intelligentsia berlinoise, prête à en faire un héros national. Écrivain français et flûtiste fécond, le roi fustige les « dégoûtantes platitudes » de la langue allemande (1780) et veut ignorer Klopstock, Lessing, Goethe, Haydn, Mozart.

Tel apparaît dans ses œuvres Frédéric II, toujours discuté. Disciple de Machiavel ou réaliste au sens aigu du possible, progressiste ou réactionnaire réformateur, homme du xviie s., ébloui par Louis XIV, ou du xixe s., champion anachronique de l'unité allemande, il reste un dynaste-propriétaire soucieux de forger une Prusse forte et civilisée. Il en accentue l'aspect aristocratique et militariste, désacralise mais renforce la fonction royale, au risque d'engendrer une profonde crise léguée à son neveu, Frédéric-Guillaume II.

Le chef de guerre

Quand Frédéric II monta sur le trône, il ne connaissait de l'art militaire que les détails du service et la manœuvre à rangs serrés. Ce fut la passion de la grandeur de la Prusse qui fit de lui un chef de guerre incomparable et un penseur militaire de qualité. Dès la mi-décembre 1740, profitant de l'inexpérience de la jeune Marie-Thérèse, il envahit la Silésie, posant ainsi la première idée-force de sa future doctrine : le chef de guerre doit savoir attendre l'occasion favorable, mais la saisit dès qu'elle se présente. Ses débuts comme chef d'armée furent peu brillants : le 10 avril 1741, à Mollwitz, il s'enfuit du champ de bataille à bride abattue. « Mollwitz fut mon école, dira-t-il plus tard, je fis des réflexions profondes dont je profitai par la suite. » Il en fit désormais chaque jour et les coucha par écrit, exploitant lui-même les enseignements de ses campagnes et jetant de-ci de-là les principes de sa doctrine. Il écrivit pour ses troupes, pour ses généraux, pour lui-même surtout ; ce furent ses Principes généraux de la guerre (1748), ses Pensées et règles générales pour la guerre (1755), ses Réflexions sur les projets de campagne, ses deux Testaments politiques (1752 et 1768), où l'on trouve la quintessence de ses méditations et de ses idées-forces : « Nos guerres doivent être courtes et vives […]. Il ne faut jamais en venir aux hostilités à moins d'avoir les plus belles apparences de faire des conquêtes […]. Un projet de défensive pure ne vaut rien […]. Si on n'a pas de forces suffisantes, il faut borner ses desseins […], on tire alors plus d'utilité de la peau de renard que de la peau de lion. » Au combat il avait une prédilection pour ce que l'on appela l'ordre oblique.

Pour réaliser ses desseins, il voulut avoir des finances solides et une armée toujours plus importante : en 1752, alors qu'elle comptait déjà 136 000 hommes- le double de celle de son père-, il en voulait 180 000 et, pour ce, mettait de côté chaque année 5 millions de thalers. Mais il voulait aussi la qualité : « Nos troupes doivent être meilleures que celles de l'ennemi. » Frédéric II posa ainsi les bases de la doctrine de guerre qui devait devenir celle de Stein, de Scharnhorst, de Gneisenau, puis du grand état-major allemand : agrandir l'État par des conquêtes, ne chercher la décision que sur un adversaire à la fois, s'assurer l'initiative des opérations en vue d'une décision immédiate et totale, attaquer par surprise en violant au besoin le territoire d'un voisin, frapper du fort au faible, de préférence à une aile.