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Gustave Flaubert

Gustave Flaubert

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Gustave Flaubert

Romancier français (Rouen 1821-Croisset, près de Rouen, 1880).

Introduction

Gustave Flaubert naît à Rouen, le 12 décembre 1821, à l'hôtel-Dieu. Son père en est le chirurgien en chef et dirige aussi l'école de médecine de la ville. Un frère, Achille, de treize ans plus âgé, et une sœur, Caroline, plus jeune de trois ans, composent cette famille unie et heureuse. Les Flaubert sont prospères, grâce à l'activité du père, l'un des grands médecins de son temps. Gustave a tracé son portrait dans Madame Bovary, sous les traits du docteur Larivière. Ils sont dans l'opposition au régime : libéraux, anticléricaux, ils représentent dans le milieu bourgeois rouennais une indépendance d'esprit et une ouverture de cœur assez rares. Mme Flaubert est normande, de Pont-l'Evêque, où Flaubert situera Un cœur simple ; le docteur est champenois, de Nogent-sur-Seine, qui sera la patrie de Frédéric Moreau, le héros de l'Éducation sentimentale. Jusqu'à son premier grand voyage, dans les Pyrénées et en Corse (1840), Flaubert n'aura comme horizon que la Normandie et la Champagne, avec quelques séjours à Paris.

« J'avais d'abord voulu faire un roman intime, où le scepticisme serait poussé jusqu'aux dernières bornes du désespoir… » (Mémoires d'un fou

.)

En 1831-1832, Flaubert entre au collège royal de Rouen dans la classe de huitième, comme pensionnaire. Les années de collège seront atroces pour ce jeune garçon habitué à vivre dans une famille particulièrement affectueuse et où les échanges d'idées étaient remarquablement libres. Il a raconté ses souffrances de collégien dans ses Mémoires d'un fou, sa révolte contre la vie réglée de l'internat, l'enseignement traditionnel et morne, sauf celui du cher Gourgaud, professeur de cinquième, pour qui Flaubert écrira ses premières narrations, et d'Adolphe Chéruel, qui lui donnera le goût de l'histoire. Aussi, loin des lectures classiques qu'on lui impose, il se plonge dans la littérature romantique de son temps : Victor Hugo et Alexandre Dumas, Balzac et Edgar Quinet, George Sand et J.-J. Rousseau, pour découvrir vers la fin de ses années d'études Rabelais, Montaigne, deux auteurs qui resteront parmi ses favoris, et le marquis de Sade, dont l'influence est considérable sur sa pensée et sur son œuvre. Au dortoir, il couchait avec un poignard sous son oreiller, il rêvait de liberté, de justice, de gloire et surtout d'amour. La révolte du jeune Flaubert se manifeste à l'automne 1839 par une campagne vigoureuse contre le censeur du collège : Flaubert est renvoyé dans ses foyers, ainsi que ses meilleurs amis. Il prépare seul son baccalauréat, qu'il obtiendra en août 1840. Durant ses années de collège, Flaubert écrit énormément : des contes et un drame historiques (Loÿs XI, 1838), des contes philosophiques, comme Passion et vertu (1837), où l'héroïne tue par amour son mari et ses enfants et finit par s'empoisonner ; des contes fantastiques comme Rêve d'enfer (1837) ; une « physiologie » intitulée Une leçon d'histoire naturelle : genre commis, qui annonce déjà, toutes proportions gardées, Bouvard et Pécuchet ; un « vieux mystère », Smarh (1839), où est en germe la Tentation de saint Antoine. Cette production culmine avec une grande œuvre autobiographique : les Mémoires d'un fou (1838).

« Ce fut comme une apparition… » (l'Éducation sentimentale

.)

Les Flaubert passaient souvent le mois d'août à Trouville, où le docteur possédait des terres. En août 1836, ils firent la connaissance du ménage Schlésinger. Maurice publiait à Paris une importante revue musicale, et Élisa, une femme de trente ans qui vivait avec lui avant de devenir son épouse, fut l'objet du premier grand amour de Flaubert, et peut-être du seul. Les Mémoires d'un fou décrivent longuement la première rencontre avec Élisa, qu'immortalisera, dans un autre décor, celui de la Ville-de-Montereau, l'Éducation sentimentale. Flaubert retrouvera plus tard, à Paris, vers 1842, ses amis Schlésinger. Amant, ou non, d'Élisa, il s'éloignera d'elle, mais restera toujours fidèle à leur souvenir : « J'ai, dans ma jeunesse, démesurément aimé. Chacun de nous a dans le cœur une chambre royale ; je l'ai murée, mais elle n'est pas détruite. » (Lettre à Amélie Bosquet, novembre ou décembre 1859.)

Être la matière

Après son succès au baccalauréat, les parents de Flaubert lui offrent un voyage dans le midi de la France et en Corse, avec le professeur Jules Cloquet, l'un des plus brillants élèves du docteur Flaubert. Ce premier voyage apporte à Flaubert des expériences très importantes : d'abord sa première « extase panthéiste ». Un jour de soleil, à midi, le long de la plage d'Aléria, en Corse, il a le sentiment de se fondre dans la nature : « On se pénètre de rayons, d'air pur, de pensées suaves et intraduisibles ; tout en vous palpite de joie et bat des ailes avec les éléments, on s'y attache, on respire avec eux, l'essence de la nature animée semble passée en vous en un hymen exquis… » (Notes de voyages.) D'autres expériences semblables se produiront en 1842, à Trouville, en 1847, à Belle-Ile-en-Mer, et fonderont la conception de la place de l'homme dans l'univers que Flaubert exposera dans ses romans, et le plus nettement dans la conclusion de la Tentation de saint Antoine (1874). La « tentation » panthéiste, si forte chez tous les grands romantiques, a orienté toute l'œuvre de Flaubert.

   La seconde expérience n'est guère moins importante. À son retour de Corse, à Marseille, Flaubert est descendu à l'hôtel Richelieu, tenu par les dames Foucaud de Langlade. La plus jeune, Eulalie, a une trentaine d'années et paraît avoir beaucoup ressemblé physiquement à la chère Élisa Schlésinger. Elle vient, le soir, retrouver le jeune voyageur dans sa chambre et lui révèle les « délices » de la volupté. Eulalie et Gustave échangeront quelques lettres- celles de Gustave sont perdues-, puis ce sera l'oubli. Mais chaque fois que Flaubert passera par Marseille, il ira faire un pèlerinage à ce qui fut l'hôtel Richelieu.

« J'ai eu deux existences bien distinctes… Ma vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts opposés et de sensations multiples, a fini à vingt-deux ans. À cette époque, j'ai fait de grands progrès tout d'un coup ; et autre chose est venu. » (À Louise Colet, 27 août 1846.)

De retour à Rouen, Flaubert a dû commencer, contre son gré, des études de droit à Paris, comme ses amis Le Poittevin, Chevalier et Hamard. De 1841 à 1843, il passe une bonne partie de l'année à Paris, apprenant par cœur le Code civil et les Institutes, tantôt reçu, tantôt refusé à ses examens, mais toujours détestant « la jolie science » du droit. Quelques joies illuminent ces années sombres : les dîners du mercredi chez les Schlésinger- qui auront lieu le jeudi dans l'Éducation sentimentale-, les visites aux Collier, une famille anglaise rencontrée à Trouville en 1842 et qui résidera à Paris jusqu'en 1846. Flaubert a beaucoup aimé les deux filles aînées, Gertrude et Harriet, et semble avoir un instant songé à épouser la seconde, au moment même où il retrouvait Élisa. La vie amoureuse de Flaubert, à cette époque, est aussi compliquée que le sera celle de Frédéric Moreau, le héros de l'Éducation sentimentale. D'autres plaisirs moins recommandables aussi : les soirées passées chez les filles, qui contribueront à ruiner la santé de Flaubert, comme celle de son ami Le Poittevin, mort en 1848, à trente-deux ans. Les lettres que Flaubert envoie à sa famille, à sa sœur surtout, sont profondément pathétiques. Il n'écrit plus. Sa dernière œuvre de jeunesse, Novembre (1840-1842), exprime l'angoisse du jeune homme devant le destin qui l'attend : non plus la révolte des Mémoires d'un fou, mais la mélancolie d'une existence irrémédiablement manquée. Le dénouement de Novembre est symbolique : le héros, qui ressemble à Flaubert comme un frère, mourut, « mais lentement, petit à petit, par la seule force de la pensée, sans qu'aucun organe fût atteint, comme on meurt de tristesse ».

   Flaubert ne mourra pas, mais presque. Venu passer en famille les vacances de Noël 1843, il est pris d'une crise nerveuse dans le cabriolet qui l'emmène avec son frère à Trouville. Il repart pourtant pour Paris, mais une nouvelle crise le terrasse, et il met fin aux études de droit et à toute carrière. Les médecins d'aujourd'hui s'accordent à peu près tous pour diagnostiquer l'épilepsie ; telle semble avoir été aussi l'opinion du docteur Flaubert. Jusqu'en 1849, Flaubert subira plusieurs crises par an ; elles s'espaceront ensuite pour se reproduire plus fréquemment après 1875, et il n'est pas douteux que Flaubert mourra « du haut mal ». Le grand et beau jeune homme aux longs cheveux tant admiré des femmes, est devenu un invalide, et, pendant cinq ans, il va vivre en ermite dans la maison que son père vient d'acheter à Croisset, sur la Seine, un peu en aval de Rouen. À cette grave maladie vient s'ajouter, en 1846, la perte de deux êtres qu'il aimait entre tous : son père en janvier, sa sœur en mars, d'une fièvre puerpérale. Achille marié, vivant à l'hôtel-Dieu où il a succédé à son père, la famille Flaubert est maintenant réduite à la mère, à Gustave et à la petite fille qui vient de naître, prénommée Caroline comme sa mère, et qui, sous le nom de Commarville, puis de Franklin-Grout, publiera, après la mort de son oncle, ses œuvres inédites et sa correspondance. Une page est tournée, définitivement, dans la vie de Gustave Flaubert : « Celui qui vit maintenant et qui est moi ne fait que contempler l'autre qui est mort. » (À Louise Colet, 27 août 1846.) Le jeune romantique, qui avait cru à la liberté, à la justice, à l'amour, fait place au poète de la destinée tragique de l'homme, d'abord vécue par Flaubert, puis représentée par lui dans son œuvre.

« Il tâchait d'avoir, pour la nature, une intelligence aimante, faculté nouvelle, avec laquelle il voulait jouir du monde entier comme d'une harmonie complète. » (Première Éducation sentimentale.)

Flaubert a raconté cette évolution si fondamentale de sa conception du monde et de l'art dans son premier grand roman, publié après sa mort, en 1910 : l'Éducation sentimentale, écrite de février 1843 à janvier 1845. Il y relate les aventures de deux héros, Henry et Jules : le premier devient l'amant de sa maîtresse de pension, part avec elle pour l'Amérique, cesse de l'aimer et devient un « bourgeois » ; le second, au contraire, après une passion malheureuse pour une actrice, découvre l'essence tragique de la destinée humaine et devient un grand artiste. Flaubert a longuement développé les idées de Jules sur la vie et sur l'art dans les deux derniers chapitres du roman. L'univers, dont l'homme n'est qu'une infime partie, obéit à des lois rigoureuses ; le rôle de l'artiste est de découvrir ces lois et de représenter le monde comme il est, non comme les romantiques- et Flaubert lui-même, d'abord- avaient rêvé qu'il était. Non plus vivre, mais représenter la vie, tel sera désormais le but de Flaubert.

« Je voudrais enfin qu'hermaphrodite nouveau, tu me donnasses avec ton corps toutes les joies de la chair, et avec ton esprit, toutes celles de l'âme. » (À Louise Colet, 28 septembre 1846.)

Flaubert va connaître, quelques mois après la mort de son père et de sa sœur, la tentation la plus grave de sa « nouvelle existence ». Il devient l'amant, à la fin de juillet 1846, de la célèbre poétesse Louise Colet (1810-1876). Elle était alors, dans toute sa beauté, une Provençale blonde, comme la Laure de Pétrarque, avec des bras admirables et un tempérament de feu. Comme le montrent les lettres si belles qu'il lui envoie, Flaubert est partagé entre le grand amour qui s'offre à lui et ses nouvelles idées sur la vie et sur l'art. Louise était une romantique et une libérale convaincue ; en vers comme en prose, elle exaltait les valeurs idéales- liberté, justice, amour- et a tout fait pour convertir son amant, ou plutôt pour le faire revenir aux convictions de sa jeunesse. Le drame s'est joué en quelques mois. Dès le début de l'année 1848, après une scène dramatique dans le hall d'un hôtel parisien, Louise Colet et Gustave Flaubert constatent leurs divergences fondamentales et s'éloignent l'un de l'autre. Pendant le voyage de Flaubert en Orient (1849-1851), après d'autres liaisons malheureuses, Louise comprendra que Gustave l'avait aimée, à sa manière, comme il pouvait aimer, et leurs amours recommenceront, après un voyage de Louise à Croisset. Ce sera l'admirable correspondance sur la genèse de Madame Bovary, jusqu'à la deuxième rupture, en 1855, celle-là définitive. Louise Colet a beaucoup donné à Flaubert, ils se sont fait mutuellement beaucoup souffrir, comme George Sand et Alfred de Musset avant eux. Louise écrira deux romans sur Gustave, Une histoire de soldat (1856) et Lui (1860), et il n'est pas difficile de retrouver des traits de Louise Colet dans le personnage d'Emma Bovary.

« À la place de saint Antoine, c'est moi qui y suis… » (À Louise Colet, 6 juillet 1852.)

Après les premiers différends avec Louise Colet, Flaubert et son ami Maxime Du Camp rodent leurs bâtons et leurs souliers ferrés sur les routes de Bretagne, durant l'été de 1847, avant le grand départ pour l'Orient. Ce voyage marque une étape importante dans la carrière de Flaubert. D'abord pour une profonde expérience panthéiste, à Belle-Ile-en-Mer : « À force de nous en pénétrer, d'y entrer, nous devenions nature aussi, nous sentions qu'elle gagnait sur nous et nous en avions une joie démesurée ; nous aurions voulu nous y perdre, être pris par elle ou l'emporter en nous. » Étape importante aussi parce que Flaubert, en écrivant les chapitres impairs de Par les champs et par les grèves- Du Camp était chargé des chapitres pairs-, s'est pour la première fois de sa vie heurté au problème de l'écriture. Auparavant, son œuvre était toute d'inspiration, les mots couraient sous sa plume ; la Bretagne, au contraire, lui a coûté des mois de travail : « C'est la première chose que j'aie écrite péniblement (je ne sais où cette difficulté de trouver le mot s'arrêtera ; je ne suis pas un inspiré, tant s'en faut). » (À Louise Colet, 3 avril 1852.) Avec Par les champs et par les grèves commence la « grande étude du style » de Flaubert, envisagée par Jules, le héros de la première Éducation sentimentale, et qui distingue Flaubert à la fois d'écrivains romantiques comme Lamartine et Musset et de romanciers réalistes comme Champfleury ou Duranty.

   La Bretagne terminée, Flaubert se met enfin à écrire la grande œuvre qu'il méditait depuis plusieurs années : la Tentation de saint Antoine. Il avait d'abord songé à composer un « conte oriental », intitulé les Sept Fils du derviche, où il aurait raconté la vie de sept frères cherchant le bonheur dans les sept voies possibles, à ses yeux : l'idée, l'amour, l'ambition, la volupté, la ruse, le bon sens et la folie. Ce conte philosophique à la manière de Voltaire, et qui aurait pu avoir pour sous-titre Du bonheur, se terminait par l'échec des sept frères : « As-tu trouvé ?- Non. » Flaubert s'était documenté du mieux qu'il avait pu, lisant pêle-mêle le Voyage en Perse de Chardin, Shakuntala de Kalidasa, l'Introduction à l'étude du bouddhisme hindou d'Eugène Burnouf, l'Historia orientalis de Hottinger, etc. Ces lectures lui avaient prouvé son ignorance et la nécessité de situer de façon plus précise dans le temps et l'espace le cadre de son roman. Les religions qu'il connaissait le mieux étaient la mythologie païenne et le christianisme ; il s'était même senti des velléités de conversion en 1840, ainsi que le montrent les Souvenirs, notes et pensées intimes, expérience qui se retrouvera dans Madame Bovary, par exemple. C'est pourquoi il s'était décidé pour la figure de saint Antoine, située à la charnière du monde antique et du monde chrétien. Après de nouvelles recherches, il se met à l'œuvre en mai 1848 et lit à ses deux meilleurs amis Louis Bouilhet et Maxime Du Camp, en septembre 1849, le long manuscrit de la première version de la Tentation de saint Antoine. Leur jugement fut défavorable, et ce n'est que bien plus tard, en 1874, que Flaubert publiera cette œuvre après l'avoir considérablement remaniée.

   La première Tentation commence par un long monologue de saint Antoine, en proie à des doutes religieux. Apparaissent successivement les sept Péchés capitaux, la Logique, les Hérésies chrétiennes, Simon le Mage et Hélène, Apollonius de Thyane, les Vertus théologales, le diable, les monstres, la reine de Saba, le sphinx et la Chimère, la Mort, la Luxure, les dieux…, et le « mystère » se termine sur le rire du diable, qui s'éloigne. Flaubert avait tenté, dans cette œuvre que la postérité a réhabilitée, une immense fresque des religions, exprimant sous leurs formes diverses la même soif d'absolu. « Bible de l'humanité » ne débouchant pas, comme celle de Michelet (1864), sur l'avenir, sur les religions de la lumière, mais réduisant au rêve et à l'hallucination toutes les constructions religieuses de l'homme. La hantise la plus profonde peut-être de Flaubert s'y fait jour dans cette phrase du diable à saint Antoine : « Si tout cela n'était que dérision enfin, qu'il n'y eût que néant. » Véritable testament de Flaubert que la première Tentation de saint Antoine, exposition passionnée du plus grand des sentiments humains, la religion, avec sa conclusion désespérée sur le rire du diable. Saint Antoine n'est que le premier de ces personnages flaubertiens qui découvrent peu à peu le néant de la vie.

« L'Orient ne sera bientôt plus que dans le soleil. » (À Louis Bouilhet, 19 décembre 1850.)

En octobre 1849, Maxime Du Camp et Gustave Flaubert entreprennent une longue randonnée en Orient qui les mènera en Égypte- y compris la Haute-Égypte-, au Liban, en Palestine, en Syrie, à Constantinople, en Grèce et en Italie. Ils seront de retour en France au début de l'été 1851. Flaubert et son ami suivaient ainsi les pas de bien des écrivains romantiques, Chateaubriand, Byron, Lamartine, Nerval… Ce voyage est une étape importante de la vie et de l'œuvre de Flaubert. Il retrouve le soleil du Midi, qu'il a toujours tant aimé, « cette vieille Méditerranée », la mer chérie entre toutes ; la nature orientale ne le surprend pas : « Peu d'étonnement de la nature, comme paysage et comme ciel. » En revanche, il n'avait jamais imaginé les civilisations orientales : « Étonnement énorme des villes et des hommes. » (À Louis Bouilhet, 1er décembre 1849.) Cette « trouvaille » de la vie orientale aura des conséquences majeures pour l'œuvre future de Flaubert, car il partage avec nombre de ses contemporains la conviction que l'Orient est immuable : « Le vieil Orient, lequel est toujours jeune, parce que là rien ne change. La Bible est ici une peinture de mœurs contemporaines. » (Au docteur Cloquet, 15 janvier 1850.) C'est la révélation des mœurs orientales qui poussera Flaubert à écrire Salammbô et Hérodias ; et, s'il choisit de situer ses œuvres dans l'Antiquité orientale plutôt que dans l'Orient actuel, c'est qu'à ses yeux, si l'Orient n'a pas changé depuis des millénaires, il est en train de disparaître, de « s'européaniser » : à Constantinople, Flaubert assiste à une représentation de Lucie de Lammermoor ! Les romans orientaux de Flaubert sont un effort pour « perpétuer » l'Orient en décadence : il a même songé à écrire un roman sur ce thème, Harel-Bey.

   Après Constantinople, Flaubert et Du Camp visitent la Grèce, chantée par Chateaubriand et qui avait tant déçu Lamartine, et si peu intéressé Nerval, pourtant « l'un des fils de la Grèce ». Quinze ans avant Renan, Flaubert a reconnu le « miracle grec ». En Italie aussi, à Naples, à Paestum, ce seront les monuments de la Grèce antique qui provoqueront le plus son enthousiasme. À partir d'Athènes, les deux amis voyagent d'autre manière qu'en Orient ; les mœurs les intéressent peu, ou point ; les musées, au contraire, les fascinent. Les notes de Flaubert en Italie se réduisent presque à des descriptions de monuments, de statues et de tableaux. La première partie du voyage avait révélé à Flaubert l'« humanité » orientale ; la seconde lui apporte une grande leçon d'art. Du Camp, qui avait fréquenté les ateliers de peintre et qui a été l'un des pionniers de la photographie, lui a servi de guide en ce domaine. L'étude des temples égyptiens et grecs, celle des tableaux italiens contribueront à l'élaboration par Flaubert d'une nouvelle technique du roman ; souvent, par la suite, il comparera le romancier au peintre, ut pictura poesis, et utilisera les termes de premier et de second plan, d'arrière-plan ou de perspective. Le procédé du style indirect libre, auquel Flaubert donnera tant d'importance, vient du désir de Flaubert de reléguer au « second plan » certains développements nécessaires mais non essentiels. Descriptions et dialogues formeront les « premiers plans » de ses romans, et le récit proprement dit, très souvent, l'arrière-plan.

   Flaubert a connu d'autres expériences importantes durant ses deux années de voyage en Orient : les pyramides, la danse de Koutchouk-Hânem en Haute-Égypte et la nuit passée auprès d'elle, la traversée du désert, les paysages du Liban et de la Syrie, Constantinople, Athènes, Naples, Venise : « Ah ! oui, en ai-je laissé partout, de mon cœur. Mais ici [Venise] j'en laisserai un grand morceau. » (À Du Camp, 30 mai 1851.) L'homme qui revient à Croisset en juin 1851, et dont le front dégarni et les manières brutales choquent Mme Flaubert, retrouvée à Rome, a accumulé impressions, expériences, documents. Déjà, il a songé à son œuvre future et hésite entre trois sujets : Une nuit de don Juan, Anubis ou la fille qui veut se faire aimer par le dieu, et « mon roman flamand de la jeune fille qui meurt vierge et mystique… dans une petite ville de province… » (à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850). Il n'écrira aucune de ces œuvres, mais Salammbô doit beaucoup au conte égyptien d'Anubis, et Madame Bovary au roman flamand, et d'abord le nom de l'héroïne ; quand il s'écrie, devant la seconde cataracte du Nil : « J'ai trouvé !… je l'appellerai Emma Bovary » (Du Camp, Souvenirs littéraires), c'est au roman flamand qu'il fait allusion.

« Madame Bovary, c'est moi. » (Dit par Flaubert à Amélie Bosquet, d'après E. de Launay.)

De retour en France, les deux amis se mettent au travail. Du Camp se lance dans le monde littéraire, devient l'un des directeurs de la Revue de Paris, publie énormément et ravit à Mérimée sa maîtresse, l'influente Valentine Delessert : « À nous deux, Paris ! » Flaubert, lui, hésite : reprendre Saint Antoine, approfondir l'un des trois sujets médités en Orient, trouver d'autres sujets. C'est alors qu'il apprend l'histoire de l'officier de santé Eugène Delamare et de sa femme Delphine, morts en 1848 et 1849. Il ne faudrait pas voir dans Madame Bovary une « tranche de vie », pour employer l'expression des naturalistes. Bien d'autres documents que les récits faits à Flaubert sur les Delamare ont servi pour créer la destinée de Charles et d'Emma Bovary : les malheurs de Louise Pradier, femme séparée du grand sculpteur et maîtresse de Flaubert, les amours romantiques de Louise Colet, les souvenirs des randonnées avec son père dans les villages normands, et surtout sa propre adolescence, sa propre expérience de la vie et de l'amour avant la grande crise de 1843-1845. Emma n'est pas Delphine, ni Charles, Eugène, ni même Yonville-l'Abbaye, le village de Ry, près de Rouen, encore que Flaubert se soit inspiré d'eux : personnages et lieux ont été créés par l'artiste à partir de la réalité, ou plutôt d'un ensemble de réalités, et sont devenus des types. La méthode de Flaubert, déjà esquissée dans la première Éducation sentimentale, consiste à trouver un sujet en rapport profond avec lui-même, puis à se documenter auprès de ses amis ou dans les livres afin de généraliser, enfin de se mettre dans la peau du personnage, au point d'être lui-même incommodé par l'arsenic dont meurt la pauvre Emma : « Ma pauvre Bovary sans doute souffre et pleure à cet instant dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même. » (À Louise Colet, 14 août 1853.) Flaubert n'a jamais écrit d'œuvre autobiographique après les Mémoires d'un fou, mais aucun de ses grands romans n'est impersonnel, puisqu'ils sont tous fondés sur son expérience et sa conception du monde. Madame Bovary n'est pas une satire du romantisme par un homme qui en serait revenu, mais la preuve de l'échec inévitable de la quête romantique, comme de toute quête humaine du bonheur et de l'amour. Aussi le seul personnage sympathique du roman, avec le petit Justin et le docteur Larivière, est-il l'héroïne elle-même, car elle possède l'aspiration : « C'est par là que nous valons quelque chose, l'aspiration. Une âme se mesure à la dimension de son désir. » (À Louise Colet, 21-22 mai 1853.) Les autres, Charles, Homais, le curé Bournisien, Rodolphe, Léon sont des compares. Peu importe qu'ils réussissent ou non dans la vie, leur destin n'intéresse pas Flaubert et il se montre féroce envers eux. Seul le cas d'Emma le passionne, car il a vécu, lui aussi, cette recherche de l'absolu par l'amour. Elle se suicide après une lutte acharnée, vrai don Quichotte de l'amour ; c'est là ce qui fait sa grandeur et l'élève au niveau de la tragédie. Seul, Baudelaire a bien compris le sens du roman et le profond rapport qui l'unit à son créateur.

   Les critiques et les lecteurs de Madame Bovary jugèrent cette œuvre si originale de manière très différente. Le pouvoir l'accusera d'immoralité, et Flaubert passera en jugement en 1857. Plus heureux que Baudelaire quelques mois plus tard, il sera acquitté, et bénéficiera d'un beau succès de scandale. Sainte-Beuve, suivi par bien des lecteurs, est surtout frappé par l'impitoyable analyse : « Anatomistes et physiologistes, je vous retrouve partout ! », et l'on fera la caricature de Flaubert, un scalpel à la main, comme ses chirurgiens de père et de frère. Habitué aux grandes émotions romantiques ou à une littérature clairement moralisatrice, le public a été surpris par la retenue de l'auteur, en apparence absent de son œuvre, racontant froidement l'atroce destinée d'Emma. En apparence seulement, car Flaubert intervient constamment dans son roman, de façon subtile, mais efficace, par la manière dont il présente ses personnages. À mesure que l'intrigue se déroule, l'héroïne prend des proportions de plus en plus grandes, pour atteindre au sublime dans l'admirable scène de la mort. L'« aspiration » d'Emma vers l'amour, qui ne se démentit jamais, prit une forme mystique, et c'est au crucifix que lui offrit le prêtre qu'alla « le plus grand baiser d'amour qu'elle eût jamais donné ». Nous sommes loin de l'adolescente ignorante et ridicule qui lisait Walter Scott au couvent. Inversement, Flaubert s'acharne contre les autres personnages du roman, comme le montrent, à la fin de l'œuvre, les scènes pénibles où Homais et le curé Bournisien font la paix autour d'un fromage, et Rodolphe et Charles devant un verre de bière. Jamais sa satire de la société bourgeoise ne sera aussi violente, aussi âcre, que dans Madame Bovary. Là est peut-être la cause du succès si durable de ce roman : dans l'alliance de l'émotion et de la satire, de la tragédie d'une âme et de la farce bourgeoise.

« Dans mon roman carthaginois je veux faire quelque chose pourpre… » (Goncourt, Journal, 17 mars 1861.)

Après la rupture avec Louise Colet et le succès de Madame Bovary, Flaubert décide de passer la moitié de l'année à Paris. Il loue un appartement faubourg du Temple, qu'il échangera après 1870 pour un autre rue Murillo. L'« ermite de Croisset » se civilise, s'achète un habit de soirée et des paires de gants, car il a la main petite et en est fier. Il sort souvent, chez la princesse Mathilde, le prince Jérôme, Jeanne de Tourbey ; il se rend aux dîners Magny, à partir de 1862, où il retrouve Sainte-Beuve, Taine, Renan, les Goncourt, le docteur Robin… Vie bourgeoise et mondaine qui contrebalance les soirées chez la « Présidente », Apollonie Sabatier, les virées avec les actrices, Béatrice Person et Suzanne Lagier, et, toujours, les filles. Saint Antoine se fait Paphnuce (Anatole France, Thaïs). Les séjours à Croisset sont eux-mêmes embellis par la présence de Juliet Herbert, la gouvernante anglaise de Caroline ; mais c'est là l'un des mystères de la vie de Flaubert.

   Son roman contemporain terminé, Flaubert se tourne sans hésiter vers un sujet tout différent. Salammbô (1862) évoque Carthage au IVe s. avant J.-C., au bord de la décadence qui mènera à sa ruine. Le sujet avait plu à Flaubert parce que cette époque mal connue de l'histoire de Carthage lui permettait de donner libre cours à son imagination créatrice, parce qu'il pouvait y utiliser sa connaissance directe de l'Orient « éternel »- et la Bible sera l'une des sources les plus importantes du roman-, surtout parce qu'il était fasciné par ce que l'on savait, ou croyait savoir, sur la religion de Carthage, fondée sur la divinisation des forces naturelles, et plus précisément du Soleil et de la Lune. Les vrais héros du roman sont les dieux, Moloch, le Soleil, et Tanit, la Lune, incarnés en Mâtho et Salammbô, en cette époque où « l'âme des Dieux, quelquefois, visitait le corps des hommes ». Les amours de Salammbô et de Mâtho sont situés par rapport au jour et à la nuit ; le roman s'ouvre au lever du Soleil et se termine sur la mort de Mâtho au moment où « le Soleil s'abaissait derrière les flots ; ses rayons arrivaient comme de longues flèches sur le cœur tout rouge [de Mâtho]. L'astre s'enfonçait dans la mer à mesure que les battements diminuaient ; à la dernière palpitation, il disparut. » Ce roman historique est donc aussi une enquête sur les religions de l'Antiquité ; surtout, « roman de la lumière », il est profondément lié aux « extases panthéistes » de Flaubert.

   Un aspect de Salammbô a beaucoup scandalisé la critique, à commencer par Sainte-Beuve. Les scènes d'horreur prédominent dans le roman : crucifixion d'hommes et d'animaux, maladies épouvantables, carnages, et cette scène atroce où les Carthaginois jettent leurs petits enfants dans le ventre brûlant de Moloch, que Flaubert appelait plaisamment « la grillade des moutards ». C'est là l'expression du réel sadisme de Flaubert, Sainte-Beuve ne s'y est pas trompé. Il y a chez lui un goût profond pour la contemplation des souffrances humaines, liée, comme chez Sade, au désir d'épouvanter et de choquer. Certains critiques se sont efforcés de donner de Gustave Flaubert une image édulcorée, insistant sur sa tendresse pour sa mère, sur ses amitiés, sa gentillesse. Tout cela est vrai, mais il y a chez Flaubert aussi une cruauté innée, renforcée sans doute par ses réflexions amères sur la lamentable destinée humaine, et par la subordination chez lui de l'homme à l'artiste. Flaubert trouvait très vraie, non sans complaisance, cette phrase de sa mère : « Gustave, la rage des phrases t'a desséché le cœur. »

   Flaubert avait d'abord pensé écrire Salammbô avec ses souvenirs d'Orient et de fortes lectures en bibliothèque. Au moment de la rédaction, en abordant la grande description de Carthage qui ouvre le livre, il s'est rendu compte que, s'il pouvait recréer les personnages du roman, il lui était impossible d'imaginer les paysages. Il reprit donc, pour la dernière fois de sa vie, le chemin de la Méditerranée, et passa trois mois en Algérie et en Tunisie. Ce besoin de voir avant de décrire est fondamental chez Flaubert. L'imagination ne peut s'exercer que sur du vu et du vécu. Tous ses romans seront situés dans des lieux qu'il connaît, à l'exception du voyage en Amérique de la première Éducation sentimentale, et Flaubert précise bien qu'il n'y est jamais allé : « Je ne sais que par le rêve… » Tantôt il choisit son sujet et se rend sur les lieux, comme pour Salammbô ou Bouvard et Pécuchet, tantôt il situe l'action dans des lieux déjà connus, comme pour Madame Bovary, l'Éducation sentimentale, Un cœur simple ou Hérodias. Jamais il ne décrira ce qu'il n'a pas vu de ses yeux, car il lui faut se souvenir, et, pour plus de sûreté, il utilise les nombreuses notes prises en route. Les notes de Flaubert, qui remplissent une vingtaine de carnets conservés à la bibliothèque historique de la Ville de Paris, sont d'une extrême importance pour l'étude de la création artistique de Flaubert.

« Un jeune homme de dix-huit ans, à longs cheveux… »

Après avoir « ressuscité » Carthage, Flaubert cherche un nouveau sujet. Il hésite entre les « deux bonshommes » qui deviendront quinze ans plus tard Bouvard et Pécuchet, un roman sur la décadence de l'Orient, Harel-Bey, peut-être aussi la Spirale, à laquelle il avait déjà songé en 1853, « ce roman métaphysique et à apparitions » (à Louise Colet, 31 mars 1853), où le héros oscille entre le rêve et la vie et où les crises nerveuses de Flaubert, ses hallucinations surtout, auraient joué un rôle fondamental. Finalement, Flaubert se décide pour un roman de mœurs contemporaines, dont il ne trouve le titre qu'au dernier moment : l'Éducation sentimentale. Flaubert s'était lié avec George Sand vers 1862 ; leur correspondance aide à connaître la genèse de l'Éducation sentimentale, d'autant plus qu'ils étaient en profond désaccord dans leurs points de vue sur la vie et sur l'art. Au romantisme un peu assagi, mais toujours agressif, de George Sand, à son but d'émouvoir le lecteur et de réformer la société, Flaubert oppose un credo tout différent : « Je crois que le grand art est scientifique et impersonnel. » (À George Sand, 15-16 décembre 1866.) « L'artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la création, inutile et tout-puissant. » (À Mlle Leroyer de Chantepie, 18 mars 1857.) Formules souvent mal interprétées, car Flaubert ne veut nullement dire que l'artiste doit être étranger au destin de ses héros, mais bien qu'il soit fidèle, dans sa représentation, à la vérité qu'il a reconnue. George Sand voit la vie « en rose », Balzac « en noir » ; Flaubert veut la voir comme elle est, d'où le caractère « scientifique » de son œuvre. Mais le but ultime n'est pas la vérité scientifique, car elle est incomplète. La représentation de la réalité par l'art doit aussi être belle, sinon elle n'est pas réellement vraie. Beauté et vérité sont des critères réciproques, mais la beauté l'emporte : « Guy [de Maupassant] m'a envoyé mon renseignement botanique : j'avais raison !… Je tiens mon renseignement du professeur de botanique du Jardin des plantes ; et j'avais raison parce que l'esthétique est le Vrai, et qu'à un certain degré intellectuel (quand on a de la méthode) on ne se trompe pas. » (À Caroline, 2 mai 1880.) Une phrase ne peut être belle que si elle est vraie, et ne peut être vraie si elle n'est belle. L'idéalisme de George Sand diffère autant de la doctrine de Flaubert que le réalisme de Champfleury et de Duranty.

   L'Éducation sentimentale porte pour sous-titre : Histoire d'un jeune homme. Un jeune homme comme les autres, représentant la génération de Flaubert, car le besoin de vérité de Flaubert lui interdisait de choisir des héros différents de lui. Emma Bovary, Frédéric Moreau, Bouvard et Pécuchet auront tous le même âge que lui et vivront dans des lieux qu'il a connus. Dans l'Éducation, Flaubert a voulu établir le bilan de sa génération, faire une étude rétrospective de son échec évident en 1848. Comme son porte-parole du moment, Deslauriers, il préconise une politique fondée sur les lois de l'économie, une science politique, alors que ses contemporains rêvaient d'utopies ou laissaient la société aller à vau-l'eau. Que Flaubert ait été flatté d'être invité à Compiègne, ou de figurer parmi les intimes de la princesse Mathilde, importe peu. Il était parfaitement sensible aux erreurs du second Empire, autoritaire ou libéral, et ne voyait de solution que dans un gouvernement de « mandarins », nous dirions de technocrates. Cette foi un peu simpliste en la science, il la partage avec nombre de ses contemporains, Renan, Taine, par exemple. L'Éducation sentimentale est donc un roman « engagé », à sa manière, et Flaubert va jusqu'à penser, avec quelque naïveté, que, si on l'avait mieux lu, le drame de 1870 eût pu être évité.

   L'Éducation sentimentale n'est pas seulement le bilan négatif d'une génération de « fruits secs » ; elle est aussi une réévaluation d'autres valeurs, et en particulier de l'amour. Les deux thèmes principaux du roman sont incarnés par les deux héros, Frédéric Moreau et Deslauriers : « Et ils résumèrent leur vie. Ils l'avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l'amour, celui qui avait rêvé le pouvoir. » Pour l'ambitieux, le coup d'État de 1851 marquait un point final évident ; pour l'amoureux, le problème est plus complexe. Les premiers scénarios, publiés par Marie-Jeanne Durry, révèlent l'origine biographique de l'intrigue : « Mme Sch[lésinger], M. Sch[lésinger], moi. » Mais le lecteur ne doit pas s'y tromper : il ne s'agit que du point de départ du roman. Flaubert commence toujours par utiliser les « documents Flaubert », avant de généraliser pour créer des types, et par se mettre à la place du héros. Dans les premiers scénarios du roman, Frédéric devient l'amant de Mme Moreau, premier nom de Mme Arnoux. Puis il juge « plus fort » de rendre leurs amours platoniques, parce que Frédéric est un raté et que son échec doit être aussi total que celui des autres personnages du roman, peut-être aussi parce qu'ainsi Frédéric pourra au moins garder de Mme Arnoux un souvenir vivifié par le désir, ce qui permet l'admirable avant-dernière scène du roman. Flaubert avait lui-même expérimenté cette méthode auprès des filles par exemple, en Égypte : « J'ai résisté, exprès, par parti pris, afin de garder la mélancolie de ce tableau et faire qu'il restât plus profondément en moi. » (À Louis Bouilhet, 13 mars 1850.) Frédéric atteint ainsi à une sorte de grandeur, limitée, grâce à la persistance de son désir pour Mme Arnoux. Le roman se termine d'ailleurs par l'évocation de la première aventure d'amour de Frédéric et de Deslauriers, une visite chez la Turque, la maison close de Nogent, qui débouche sur une fuite éperdue devant la réalisation du désir. Tout le roman est fondé sur cette dialectique du désir, d'abord vécue par Flaubert.

   Analyse spectrale d'une génération, « physiologie » de l'amour dans le sens balzacien du terme, l'Éducation sentimentale est avant tout un roman satirique. Si l'auteur intervient peu, sauf par des maximes générales qui expriment les lois de la vie, sa présence se fait constamment sentir au niveau de la phrase, du mot, et même de la ponctuation : « Il [Frédéric] se demanda, sérieusement, s'il serait un grand peintre ou un grand poète ; et il se décida pour la peinture, car les exigences de ce métier le rapprocheraient de Mme Arnoux. » Certains critiques ont voulu voir dans l'Éducation un grand roman d'amour ; il s'agit bien plutôt d'une critique vigoureuse et presque désespérée de la jeunesse française née autour de 1820. Flaubert y a utilisé ses propres souvenirs, mais aussi ceux de ses amis, comme Maxime Du Camp, dont la liaison avec Valentine Delessert, « la vieille », inspirera l'épisode Dambreuse, sans parler d'une documentation très abondante provenant surtout des journaux de l'époque. Rien, ou presque, ne se passe dans le roman, parce que la génération de 1820 a été impuissante à agir. Le hasard est maître de leurs destins, et les personnages se rencontrent, se perdent et se retrouvent au gré de la fortune. Madame Bovary était le roman tragique de la « fatalité » ; l'Éducation est le roman, souvent comique, du hasard.

   Le roman n'eut aucun succès, ce dont Flaubert fut profondément ulcéré. Le message politique fut incompris ; de toute façon, l'Empire disparut l'année suivante. Quant à la nouveauté de la technique, elle ne fut guère appréciée alors : les romans devaient avoir une intrigue, avec un commencement, un nœud et une fin, autant que possible heureuse. L'Éducation sentimentale ne « faisait pas la pyramide », comme Flaubert le dit à Henry Céard, ce qui le vouait à l'échec. Antiroman, c'est lui, au XXe s., qui ranimera la gloire de Flaubert.

   L'œuvre contient bien d'autres richesses : d'admirables paysages, comme les scènes de Saint-Cloud ou de Fontainebleau, où se retrouvent, adaptées aux personnages, les « extases panthéistes » de Flaubert ; les descriptions de la révolution de 1848, qui mêlent l'horrible au ridicule et au sublime, comme la prise du Louvre, l'assassinat commis par le père Roque ou celui de Dussardier par Sénécal. Marcel Proust admirait particulièrement le « blanc » qui sépare le meurtre de Dussardier du début du chapitre suivant : « Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots… » Madame Bovary est d'un accès plus facile pour les amateurs de romans, même s'ils ont été formés à l'école d'Octave Feuillet. L'Éducation sentimentale est une œuvre bien plus secrète, bien plus complexe, toute en demi-teintes, comme l'exigeait le thème du roman ; manquant d'« aspiration » profonde, les héros s'enlisent, plutôt qu'ils ne se noient, dans cette époque terne et grise qui a manqué sa chance en 1848. Non que Flaubert ait été quarante-huitard ! Mais nul plus que lui n'a été sensible à la décadence de son temps par rapport aux grandes civilisations du passé : bataille des Thermopyles, triomphes romains… À ses yeux, le XIXe s. est une période de transition, en cela comparable aux temps où il a situé ses romans historiques : Carthage avant les guerres puniques, naissance du christianisme. Transition, mais qui débouchera sur quel avenir : paganisme, christianisme, « muflisme » ? Flaubert hésite entre le pessimisme le plus total et un espoir très limité. Il ne donnait guère de chances de survie à la civilisation occidentale, comme il avait dressé le constat d'agonie du monde oriental. Toute conception tragique du monde est au fond a-historique, et telle était celle de Flaubert, comme, à la même époque, celle de Nietzsche.

   Après la publication de l'Éducation sentimentale, Flaubert va se trouver plongé dans les désastres de l'Empire. Il avait prévu la défaite, mais non la Commune. Le lieutenant élu de la garde nationale, qui d'ailleurs n'a pas fait le coup de feu, attaquera vigoureusement les destructions culturelles des communards, comme Taine, Renan et tant d'autres. Après 1871, Flaubert semble s'être intéressé de moins en moins à la politique, sinon pour s'esclaffer devant les déboires de tel ou tel député, ou s'indigner devant la censure. Au fond, les espoirs technocratiques de Flaubert avaient été enterrés avec le second Empire ; la démocratie, qu'il avait en horreur, était au pouvoir. Si Flaubert a toujours défendu- et avec quelle vigueur !- les valeurs de liberté et de justice, il n'a jamais admis celle d'égalité. Les socialismes de son temps- il ne semble pas avoir su grand-chose de Karl Marx ou de la première Internationale- lui paraissent les héritiers du christianisme, c'est-à-dire d'un égalitarisme aussi utopique que dangereux. Moins généreux que Renan, il n'acceptera jamais que Caliban joue un rôle dans l'État.

« Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire, contourné, d'aspect misérable. Des cheveux blancs couvrent sa tête prodigieusement grasse… » (La Tentation de saint Antoine)

En 1869, quelques mois après la publication de l'Éducation sentimentale, Flaubert perd son meilleur ami, depuis la mort d'Alfred Le Poittevin ; Louis Bouilhet, bon poète et bon dramaturge, son alter ego, à qui il consacrera le seul texte de critique littéraire qu'il ait jamais publié, la Préface aux Dernières Chansons de Louis Bouilhet (1872). D'autres morts viennent assombrir sa vie : Jules de Goncourt (1870), Maurice Schlésinger (1871), sa mère (1872). Plutôt que de se mettre à Bouvard et Pécuchet, il préfère terminer la révision de la Tentation de saint Antoine, commencée en 1856 ; car il n'y a vraiment que deux versions du « mystère » : celle de 1849, condensée en 1856, et celle de 1874. Dans la seconde apparaît un personnage nouveau, Hilarion, la science, à la fois tout-puissant et pathétique, et le mystère ne se termine plus sur le rire du diable s'éloignant peu à peu, mais sur l'évocation de la cellule biologique : « Ô bonheur ! bonheur ! j'ai vu naître la vie, j'ai vu le mouvement commencer… Je voudrais… me diviser partout, être en tout, m'émaner avec les acteurs, me développer comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes, pénétrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matière, être la matière ! » Flaubert a lu Claude Bernard, fréquenté les médecins, et l'ermite est finalement vaincu par la science et reprend à son compte les extases panthéistes de son créateur. Victoire qui n'entraîne pas nécessairement le bonheur des hommes, mais qui apporte pourtant une lueur d'espoir.

« Le style théâtral me fait l'effet de l'eau de Seltz : c'est agréable au commencement, puis cela agace. » (À Mme Roger des Genettes, 30 octobre 1873.)

Flaubert a toujours rêvé de théâtre. Adolescent, il se voyait acclamé par une foule délirante, comme l'avait été Alfred de Vigny à la première de Chatterton (1835). Il avait fréquenté les actrices avec son ami le dramaturge Louis Bouilhet : Suzanne Lagier, Beatrix Person, Alice Pasca, Sarah Bernhardt. Dès 1863, il avait composé une féerie, le Château des cœurs, avec ses amis Bouilhet et d'Osmoy, qu'il publiera seulement en 1880, après avoir tenté, sans succès, de la faire jouer. Les projets de Flaubert comprennent nombre de scénarios de pièces, dont le plus important intitulé le Rêve et la vie (vers 1860), comme l'Aurélia de Gérard de Nerval, est très proche d'un autre projet de Flaubert, la Spirale (1853). Flaubert voulait y montrer l'opposition du rêve et de la vie en une succession d'épisodes et conclure, comme Baudelaire, à la supériorité du rêve. Mais c'est par amitié posthume pour Louis Bouilhet que Flaubert commence sa carrière théâtrale. Bouilhet avait laissé un manuscrit incomplet, le Sexe faible, que Flaubert voulait faire jouer pour procurer un peu d'argent à l'héritier de son ami, Philippe Leparfait. Le Sexe faible terminé et accepté, Flaubert se prend au jeu et écrit une comédie politique, le Candidat, satire des mœurs électorales de province. La pièce fut créée le 11 mars 1874 au théâtre du Vaudeville, et fut un four. Flaubert pouvait rejoindre les rangs des « auteurs sifflés ». Il avait espéré non la gloire, mais un succès financier, car les affaires d'Ernest Commarville, son neveu par alliance, allaient fort mal. En 1875, la ruine est consommée et entraîne celle de Flaubert et du compagnon fidèle de ses dernières années, Edmond Laporte. Les amis de Flaubert, Tourgueniev en tête, vont s'efforcer de lui trouver une position et réussiront en 1879 à lui faire accorder un poste de conservateur hors cadre à la bibliothèque Mazarine.

« … Ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne du style… » (À Louise Colet, 16 janvier 1852.)

Après l'échec de ses aventures théâtrales, Flaubert n'ose pas reprendre encore le grand roman commencé en 1872, sur des scénarios antérieurs de dix ans, et dont les difficultés lui paraissent insurmontables. Désireux d'écrire et de publier vite pour remplir un peu sa bourse, il revient à un genre qu'il avait abandonné depuis longtemps, le conte. Il écrit d'abord la Légende de saint Julien l'Hospitalier, dont l'idée remonterait à 1846, d'après Du Camp, et au vitrail célèbre de la cathédrale de Rouen. « Cette petite bêtise moyenâgeuse », comme il l'appelait, est la seule de ses œuvres où Flaubert ait réalisé son rêve d'une œuvre ne reposant que sur le style. Sauf peut-être par l'expression d'un certain sadisme, ce chef-d'œuvre est sans rapport avec les idées ou les sentiments les plus profonds de Flaubert. Il n'en est pas de même des deux autres contes, Un cœur simple et Hérodias. Dans le premier, Flaubert narre la vie d'une « servante au grand cœur », Félicité, Normande de Pont-l'Évêque. Le destin de Félicité est d'aimer, ou plutôt de s'attacher : Polydore, Mme Aubain, Paul et Virginie, Victor, le perroquet Loulou se succèdent dans son cœur toujours épris, jusqu'à la scène finale où l'agonisante, lors de la Fête-Dieu, confond son perroquet et la colombe du Saint-Esprit. Sur un registre plus bas, la vie de Félicité fait écho à celle d'Emma Bovary : c'est la même « aspiration », et la même incompréhension de la part des autres. Mais là où Emma est tragique, Félicité, plus passive, n'est que pathétique. Un cœur simple eût sans doute plu à George Sand, pour qui Flaubert l'a en partie écrit mais qui meurt quelques mois avant la publication des Trois Contes.

   Avec Hérodias, Flaubert revient à l'enquête sur les religions commencée avec la Tentation de saint Antoine et continuée avec Salammbô. Il tente de recréer le milieu dans lequel ont vécu saint Jean-Baptiste, « Iaokanann », Hérode-Antipas, Hérodias et Salomé, les conquérants romains, et Jésus, c'est-à-dire les origines immédiates du christianisme. Le choix de l'héroïne montre bien les intentions de Flaubert : étudier les mœurs orientales au 1er s. avant J.-C., autour de la figure d'une princesse avide de pouvoir et prête à tout. Renan appréciera beaucoup cette œuvre, plus critique, ou scientifique, que romanesque. La critique s'est efforcée de découvrir le lien qui unirait les trois contes, mais sans grand succès : le titre de Flaubert, Trois Contes, semble prouver qu'il n'en voyait aucun. Encouragé par son succès, Flaubert songe à écrire un autre conte, la Bataille des Thermopyles, mais d'abord il remet sur le chantier son dernier grand roman, « les deux cloportes », Bouvard et Pécuchet.

« L'histoire de ces deux bonshommes qui copient une espèce d'encyclopédie critique en farce. » (À Mme Roger des Genettes, 19 août 1872.)

Comme Flaubert l'écrit à George Sand le 1er juillet 1872, Bouvard et Pécuchet est « un roman moderne faisant la contrepartie de Saint Antoine et qui aura la prétention d'être comique ». Le 11 février 1880, il dira à Edmond de Goncourt que sa nouvelle œuvre est « philosophique ». Flaubert a composé deux types de romans très différents : la Tentation de saint Antoine et Bouvard et Pécuchet encadrent les romans « purs et simples » que sont Madame Bovary, Salammbô et l'Éducation sentimentale. La technique de ces romans est très différente : les romans « purs et simples » sont fondés sur des personnages dont Flaubert raconte la destinée. Le plus souvent, il part de sa propre expérience, la généralise à l'aide d'une solide documentation et entre dans la peau de ses héros afin de leur donner la vie. Dans le cas des « romans philosophiques », la démarche est toute différente, sauf en ce qui concerne le dernier stade. Saint Antoine, Bouvard et Pécuchet assistent assez passivement à un défilé, l'un de religions, les autres de disciplines scientifiques ou autres, dont l'auteur a lui-même réglé l'ordre. De même que Flaubert parle de « l'épisode des Dieux » ou de celui des monstres, il mentionne le chapitre sur l'agriculture ou sur la médecine, l'histoire et l'archéologie, etc. L'intrigue de ces romans est donc très réduite, et la psychologie des personnages secondaire. L'essentiel est dans les idées, dans la thèse, comme pour les romans de Voltaire, que Flaubert a tant aimés.

   Le sous-titre de Bouvard et Pécuchet, écrit Flaubert à Gertrude Collier devenue Mrs. Tennant, pourrait être « du défaut de méthode dans les sciences » (16 décembre 1879). Il veut décrire la grande tentation moderne, c'est-à-dire la science, qui lui paraît jouer le même rôle au XIXe s. que la religion au IVe s. Il cherche à en montrer à la fois la force et les dangers, quand ceux qui s'en occupent veulent jouer les apprentis sorciers. Bouvard et Pécuchet sont des âmes ingénues, et leurs efforts pour se tenir au courant des sciences de leur temps, voués à l'échec. Pourtant, leurs études les élèvent au-dessus des autres habitants de Chavignolles. Le moment critique de leur évolution se situe quand Flaubert les gratifie d'un don qu'il possédait lui-même au plus haut point, celui « de voir la bêtise et de ne plus la tolérer ». Lorsqu'ils renonceront à la quête de la vérité, les deux amis ne se mettront pas à copier « comme autrefois » (interpolation malheureuse de la nièce de Flaubert), mais bien le dictionnaire des idées reçues, l'album de la marquise, le sottisier patiemment recueilli. Au fond, Flaubert est très inquiet sur l'« avenir de la science », il voit trop clairement les erreurs passées, il ne partage pas les certitudes simplistes de son ami Taine. Comme la première Tentation de saint Antoine, Bouvard et Pécuchet se termine sur une note profondément pessimiste : au rire du diable fait écho le ricanement heureux des « deux bonshommes » devant la « bêtise au front de taureau », l'éternelle bêtise humaine. Toute l'œuvre de Flaubert est satirique, mais la satire semble l'emporter sur l'émotion à mesure que le romancier vieillit. Dans Bouvard et Pécuchet, plus de scènes grandioses ou émouvantes, comme la mort d'Emma, la dernière rencontre de Frédéric et de Mme Arnoux, la procession de la Fête-Dieu d'Un cœur simple. L'intrigue de Bouvard et Pécuchet reprend le cadre de l'Éducation sentimentale : le ton est bien plus férocement amer dans le dernier roman de Flaubert, comme le montrent les épisodes concernant la révolution de 1848, les velléités religieuses de leur héros ou leurs amours ridicules.

   Flaubert n'a pu achever le « second volume » de son roman, c'est-à-dire la copie des « deux bonshommes ». Sa santé avait déjà été compromise en 1879 par une chute qui avait entraîné une fracture du péroné, sans parler de ses ennuis d'argent, des crises nerveuses qui reparaissent à un rythme inquiétant. Le moral était atteint lui aussi ; les amours avec Léonie Brainne, l'une des « trois anges », la fidélité de son « disciple » Guy de Maupassant et de ses autres amis ne peuvent compenser la solitude grandissante de Flaubert. Il se sent de plus en plus isolé dans un monde hostile. Il meurt d'une attaque le 8 mai 1880.

« C'est fini. Je n'ai plus qu'une dizaine de pages à écrire, mais j'ai toutes mes chutes de phrase. » (Goncourt, Journal, 1862.)

L'œuvre de Flaubert a été rangée par ses contemporains dans la catégorie réaliste, malgré qu'il en ait et malgré ses efforts pour mettre en relief l'immense différence qui sépare sa quête de la beauté des « tranches de vie » de Champfleury, Duranty et des naturalistes. Il s'est toujours défendu d'avoir une « école », que la critique contemporaine lui attribuait : les Goncourt, Feydeau, Zola, les collaborateurs des Soirées de Médan (Huysmans, Maupassant, Céard, Hennique, Alexis). Le seul Maupassant a eu le droit de se dire son disciple, mais Flaubert n'a connu de lui que ses vers et Boule-de-Suif. La pensée de Flaubert se retrouve, un peu affadie et trop limitée à la technique, dans la préface de Pierre et Jean (1888).

   Dans leur réaction contre réalisme et naturalisme, les écrivains du début du XXe s. ont attaqué l'œuvre de Flaubert et, paradoxalement, exalté sa correspondance. On a soutenu que « Flaubert écrivait mal » (Louis de Robert), et, malgré la défense de Marcel Proust, la fortune de Flaubert a connu une éclipse. Les « nouveaux romanciers » (Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute) ont vu en lui leur « précurseur » ; la gloire et l'influence de Flaubert ne sont pas moins éclatantes à l'étranger.

« Je ne suis rien qu'un lézard littéraire qui se chauffe toute la journée au grand soleil du Beau. » (À Louise Colet, 17 octobre 1846.)

Gustave Flaubert est avant tout un grand artiste. Sa recherche avide de la vérité est subordonnée à sa quête passionnée de la beauté. Nul plus que lui n'a médité les problèmes de structure, de langage qui mèneront Mallarmé, l'écrivain le plus proche de lui, au « livre ». L'admirable prose de Flaubert recrée cette vision tragique du monde qu'il avait si chèrement acquise et place son œuvre à côté de celles qu'il estimait les plus hautes : l'Iliade d'Homère et le théâtre de Shakespeare.

L'ŒUVRE DE G. FLAUBERT

 

QUELQUES CORRESPONDANTS DE FLAUBERT

Amélie Bosquet, institutrice, romancière et féministe normande (née en 1820)

Flaubert lui fera un brin de cour dans les années 1860. Auteur de la Normandie romanesque et merveilleuse (1845), Louise Meunier (1861).

Louis Bouilhet, poète et dramaturge normand (1822-1869)

Condisciple de Flaubert au collège royal de Rouen, il deviendra son meilleur ami de 1846 à sa mort. Auteur deMelaenis (1851), Madame de Montarcy (1856), Festons et astragales (1859) …

Ernest Chevalier, magistrat et député (1820-1887)

Il fut le meilleur ami d'enfance de Flaubert.

Maxime Du Camp, romancier (1822-1894)

Il rencontre Flaubert en 1843 et fera avec lui les voyages de Bretagne et d'Orient. Auteur des Forces perdues (1867), d'ouvrages sur Paris et des Souvenirs littéraires (1882-1883) [Académie française, 1880].

Jules Duplan, directeur d'une maison de commerce à Paris (?-1870)

L'un des intimes de Flaubert de 1851 à sa mort.

Ernest Feydeau, romancier (1821-1873)

Père du dramaturge Georges Feydeau. Très lié avec Flaubert depuis 1856, il est l'auteur de Fanny (1858) Daniel (1859), etc.

Edmond Laporte, industriel normand

L'ami des dernières années de Flaubert.

Alfred Le Poittevin, poète et romancier normand (1816-1848)

Passionné de métaphysique, il a exercé la plus profonde influence sur Flaubert. Sa sœur sera la mère de Guy de Maupassant.

Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, romancière angevine (1800-1885)

Correspondra longuement avec Flaubert, surtout sur les problèmes religieux. Ils ne se verront jamais.

Edna Roger des Genettes (1818-1891)

Amie de Louise Colet. Retirée à Villenauxe, elle sera la confidente de Flaubert durant ses dernières années.

Plan de l'article

Gustave Flaubert

Introduction

« J'avais d'abord voulu faire un roman intime, où le scepticisme serait poussé jusqu'aux dernières bornes du désespoir… » (Mémoires d'un fou.)

« Ce fut comme une apparition… » (l'Éducation sentimentale.)

Être la matière

« J'ai eu deux existences bien distinctes… Ma vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts opposés et de sensations multiples, a fini à vingt-deux ans. À cette époque, j'ai fait de grands progrès tout d'un coup ; et autre chose est venu. » (À Louise Colet, 27 août 1846.)

« Il tâchait d'avoir, pour la nature, une intelligence aimante, faculté nouvelle, avec laquelle il voulait jouir du monde entier comme d'une harmonie complète. » (Première Éducation sentimentale.)

« Je voudrais enfin qu'hermaphrodite nouveau, tu me donnasses avec ton corps toutes les joies de la chair, et avec ton esprit, toutes celles de l'âme. » (À Louise Colet, 28 septembre 1846.)

« À la place de saint Antoine, c'est moi qui y suis… » (À Louise Colet, 6 juillet 1852.)

« L'Orient ne sera bientôt plus que dans le soleil. » (À Louis Bouilhet, 19 décembre 1850.)

« Madame Bovary, c'est moi. » (Dit par Flaubert à Amélie Bosquet, d'après E. de Launay.)

« Dans mon roman carthaginois je veux faire quelque chose pourpre… » (Goncourt, Journal, 17 mars 1861.)

« Un jeune homme de dix-huit ans, à longs cheveux… »

« Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire, contourné, d'aspect misérable. Des cheveux blancs couvrent sa tête prodigieusement grasse… » (La Tentation de saint Antoine)

« Le style théâtral me fait l'effet de l'eau de Seltz : c'est agréable au commencement, puis cela agace. » (À Mme Roger des Genettes, 30 octobre 1873.)

« … Ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne du style… » (À Louise Colet, 16 janvier 1852.)

« L'histoire de ces deux bonshommes qui copient une espèce d'encyclopédie critique en farce. » (À Mme Roger des Genettes, 19 août 1872.)

« C'est fini. Je n'ai plus qu'une dizaine de pages à écrire, mais j'ai toutes mes chutes de phrase. » (Goncourt, Journal, 1862.)

« Je ne suis rien qu'un lézard littéraire qui se chauffe toute la journée au grand soleil du Beau. » (À Louise Colet, 17 octobre 1846.)

L'ŒUVRE DE G. FLAUBERT

QUELQUES CORRESPONDANTS DE FLAUBERT

Amélie Bosquet, institutrice, romancière et féministe normande (née en 1820)

Louis Bouilhet, poète et dramaturge normand (1822-1869)

Ernest Chevalier, magistrat et député (1820-1887)

Maxime Du Camp, romancier (1822-1894)

Jules Duplan, directeur d'une maison de commerce à Paris (?-1870)

Ernest Feydeau, romancier (1821-1873)

Edmond Laporte, industriel normand

Alfred Le Poittevin, poète et romancier normand (1816-1848)

Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, romancière angevine (1800-1885)

Edna Roger des Genettes (1818-1891)

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