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Charles Edward Anderson Berry, dit Chuck Berry

Chanteur, guitariste et compositeur de rock américain (Saint Louis, Missouri, 1926).

« Tu mets une pièce dans la fente du juke-box/ Tu as besoin d'entendre quelque chose qui déménage/Avec celle que tu aimes tu te mets à flirter/Car toute la journée tu as eu envie de danser » (School Days).

S'il ne fallait retenir qu'un père fondateur à toute l'histoire du rock and roll, c'est peut-être Chuck Berry qu'il faudrait garder. Son œuvre est immense, même si beaucoup d'autres ont eu une production quantitativement plus imposante, et son influence reste déterminante pour l'ensemble de la planète rock. Chuck Berry a transcendé un style, a donné une âme aux guitares et une attitude à un genre musical qui allait vite devenir un mode de vie. Durant son enfance, il apprend la guitare jazz tout en accumulant les petits boulots et en flirtant avec la délinquance. Trois ans en maison de redressement (à la suite d'un vol) lui donnent l'occasion de réviser ses gammes et d'affirmer son style. Lorsque, au début des années 1950, Chuck Berry, marié, deux enfants, renonce aux métiers de photographe ou de coiffeur (qu'il a tenté d'exercer) pour se lancer dans une carrière de musicien, notre homme est déjà un virtuose de la six-cordes.

En 1952, il forme son premier groupe avec le pianiste Johnny Johnson et le batteur Ebby Harding, se taillant vite dans les boîtes de Saint Louis une réputation de « performer ». Il devient ainsi l'artiste attitré du Cosmopolitan Club. La mode est au jazz de Charlie Christian ou de Louis Jordan, dont Berry s'inspire ouvertement, lorsqu'il ne bricole pas quelques standards de la country, histoire de faire plaisir aux bons clients. À la course au cachet, Chuck Berry monte même un second groupe (le Chuck Berry Combo) pour aller jouer une musique déjà plus personnelle dans un des clubs concurrents. À ce rythme, le guitariste devient vite une des attractions de la ville. En 1955, lors d'un voyage à Chicago, capitale du blues urbain, il rencontre le grand Muddy Waters, qui le recommande à Leonard Chess, avec qui il est en contrat (le label Chess est alors ce qu'on fait de mieux dans le répertoire blues et rhythm and blues). Pour le guitariste de Saint Louis, c'est la chance de sa vie. Chuck enregistre Ida Red, rebaptisé Maybellene … Une voie royale s'ouvre à lui. Le titre (devenu, depuis, un standard) est une vraie révolution musicale. Sur une base rythmique country plaquée à un tempo d'enfer, Chuck Berry pose une guitare électrique purement blues, inspirée des maîtres de Chicago. Le style est unique, nerveux, frénétique ; le découpage du morceau, quasi hystérique (intro tonitruante, riffs taillés à la hache, contretemps vertigineux).

L'idole noire des adolescents blancs. Et Maybellene fait un carton : en 1955, ce tube grimpe dans le Top 10. Sur la lancée, Chuck Berry fait des étincelles et affine son style en le noircissant au blues, pendant que son cachet passe de 14 à 800 dollars la soirée. Thirty Days (une chanson sur la justice), No Money Down (une critique des vendeurs de voitures) et, surtout, le fameux Roll Over Beethoven, début 1956, finissent de jeter les bases d'une œuvre qui ne demande maintenant qu'à mûrir. La fin des années 1950 et le début de la décennie suivante vont correspondre à la période la plus créative de cet artiste unique et, du même coup, faire faire au rock un formidable bond en avant. Le nombre de chefs-d'œuvre gravés durant cette époque est impressionnant : School Days, Rock And Roll Music en 1957, Sweet Little Sixteen, Carol et le fameux Johnny B. Goode en 1958, Little Queenie (tube énorme à l'époque), Back In The USA et Let It Rock en 1959. En quelques années, Berry édifie un monument à la gloire du rock encore balbutiant, et forge sa propre légende sur des Gibson en transe. Son succès est gigantesque. Avec des thèmes simples et universels, exaltant les préoccupations majeures de tout adolescent normalement constitué (la fête, le flirt, les voitures, l'école…), cet artiste noir à la croisée des genres réussit à devenir le héros d'une jeunesse blanche frappée par la grâce du rock and roll. À la fin des années 1950, Chuck Berry est partout. Dans les hit-parades, à la radio, dans les gros juke-box ventrus qui crachent du rockabilly. Au cinéma, enfin (les films Rock Rock Rock et Mr Rock And Roll en 1957, Jazz On A Summer's Day et Go Johnny Go en 1959), où il crève l'écran lorsqu'il se lance dans un fulgurant solo tout en esquissant son célébrissime « pas de canard ».

Traversée du désert. Les choses ne vont pourtant pas tarder à se gâter. En 1961, Chuck Berry est condamné à cinq ans de prison pour une sombre affaire de mœurs. On lui reproche « d'avoir passé les limites de l'État en compagnie d'une mineure, pour un motif relevant de l'immoralit頻. La jeune fille, qui travaille au vestiaire de son club de Saint Louis (le Bandstand), est une jeune prostituée de quatorze ans qui venait d'El Paso. L'année suivante, il est incarcéré dans un pénitencier de l'Indiana pour y purger sa peine.

À sa sortie, deux ans plus tard, ce génial pionnier s'aperçoit que le monde a changé. L'Amérique, sans l'avoir oublié, l'a déjà rangé sur l'étagère des vieilles gloires. Le ressort semble cassé. Son formidable succès s'est désormais déplacé vers la vieille Europe (« Memphis Tennessee », en 1963, est dans tous les hit-parades), où de jeunes groupes comme les Beatles, les Pretty Things, les Animals et les Rolling Stones (Keith Richards voue un véritable culte à l'auteur de Carol) commencent à se faire les crocs en reprenant ses standards. Chuck Berry va alors traverser une période difficile, tenter de rajeunir son image (en enregistrant un live, par exemple, avec le Steve Miller Band au Fillmore de San Francisco) ou essayer de renouveler son style en abandonnant Chess pour signer chez Mercury de 1966 à 1969 (un contrat financièrement juteux, qui n'apportera malheureusement pas grand-chose sur un plan strictement artistique). Rien n'y fait.

Génial, radin et fraudeur. Il lui faudra attendre le début des années 1970 pour renouer avec un succès qu'il a toujours mérité. Las Vegas lui fait un triomphe. L'Europe le sollicite de plus en plus souvent. My Ding-A-Ling, en 1972, le replace au sommet des charts (17 semaines au hit-parade !). Pour Chuck Berry, il est grand temps de capitaliser sur une œuvre que tous les rockers, depuis des années, sont en train de piller. La star du rock and roll s'y emploiera sans vergogne, multipliant les tournées en faisant monter les enchères. Réputé pour son avarice (ses musiciens en bavaient pour une poignée de dollars) comme pour sa rouerie (à la fin des concerts, les rappels étaient négociés très cher avec les organisateurs, derrière le rideau, pendant que le public applaudissait !), Chuck Berry surfe en businessman sur la vague d'un rock blanc, dont il est désormais « la » référence. En 1979, son amour du billet vert le conduit d'ailleurs pour la troisième fois de sa vie devant les tribunaux, pour une histoire d'impôts non payés. Le fraudeur est condamné à 120 jours de prison par la cour de Los Angeles et incarcéré au pénitencier de Lompoc, d'où il sortira le 19 novembre 1979 avec de fortes dettes à rembourser (dans son autobiographie, Chuck Berry avouera avoir donné plus de 300 concerts pour payer sa dette à l'État américain).

Une retraite bien méritée. Propriétaire d'un centre d'attractions dans la banlieue de Louisville (le Berry Park, où il se fera encore remarquer comme patron de choc et, une fois de plus, pour « conduite indécente » au début des années 1990), Chuck Berry vit de ses rentes. En 1986, les Rolling Stones (qui lui doivent tant, de Carol à Little Queenie) organisent un concert au Fox Theater de Saint Louis, puis à New York, pour le soixantième anniversaire du maître. L'épisode donne lieu au tournage d'un film, Hail Hail Rock'n'Roll !, qui constitue sans doute le meilleur portrait de ce génial pionnier (la confrontation Keith Richards/Chuck Berry, où le guitariste des Stones se fait traiter comme un débutant, vaut son pesant d'or !). Si aujourd'hui « ça balance dur à Boston, et à Pittsburgh en Pennsylvanie, au cœur du Texas et dans la baie de Frisco… » (paroles de Little Sixteen), c'est en grande partie grâce à Chuck Berry, l'homme qui a fait basculer le blues et la country dans l'enfer brûlant du rock.