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jansénisme

(de Jansénius, nom propre)

Jansénius
Jansénius

Doctrine de Jansénius et de ses disciples ; mouvement religieux animé par ses partisans.

Introduction

Rome, qui avait perdu la moitié de ses fidèles au xvie s. par la crise de la Réforme, crut un moment que le reste lui serait arraché. C'est dans cette angoisse latente de l'hétérodoxie qu'il faut chercher l'explication du caractère négatif pris alors par l'Église catholique. Il ne fallait à aucun prix pactiser avec l'hérésie : on avait de plus en plus tendance à considérer l'Église comme une réalité sociologique, bâtie sur le modèle des monarchies d'alors, avec le pape à sa tête, et à exalter la vertu d'obéissance.

Ces préoccupations inspirèrent l'autorité religieuse à l'égard des catholiques soupçonnés de répandre des idées dangereuses. On envisagea une action préventive et on fut sur le chemin de faire des procès d'intention.

Il faut avoir conscience de tout cela pour comprendre les passions soulevées par le jansénisme. Il n'y a pas eu de schisme janséniste au xviie s. Jamais ses adeptes n'eurent l'intention de se séparer de l'Église, ils proclamèrent au contraire leur attachement à l'unité.

Pour la formation de l'homme moderne, la crise janséniste aussi est essentielle. En effet, c'est un problème de longue durée qui est à la fois théologie et recherche d'un style de vie chrétien dans le siècle. C'est, après le protestantisme, la découverte de rapports de Dieu et de l'homme dont vont sortir deux des valeurs maîtresses de l'esprit moderne : la raison et l'individu.

L'histoire du jansénisme a été victime du Port-Royal (1840-1859) de Sainte-Beuve, qui en a voulu réduire toute l'histoire à celle du célèbre monastère. Le jansénisme n'a pas commencé avec Port-Royal, il n'a même pas commencé avec le siècle, ni même avec la naissance de Jansénius en 1585, mais en plein milieu du xvie s., avec la condamnation de Baïus en 1567. Il y a donc là un phénomène plus que séculaire de l'histoire religieuse, et trois quarts de siècle ont préparé le grand conflit.

Les origines

Le problème des relations entre la grâce divine, la prédestination gratuite et la liberté humaine, ou libre arbitre, a toujours hanté la théologie chrétienne. Saint Augustin, pour des raisons de polémique contre l'hérésie pélagienne, avait particulièrement insisté sur la toute-puissance de la grâce et sur la misère et la déchéance de l'homme. Luther et Calvin s'en étaient eux-mêmes réclamés, et le concile de Trente, en 1547, devant ces questions délicates, s'était gardé de trancher.

Le débat restait ouvert, mais, dès cette date, certains jésuites, dont le général de l'ordre, Jacques Lainez (1512-1565), influencés par le courant humaniste, avaient de la nature humaine une vue moins sombre. De plus, ils craignaient que les positions augustiniennes favorisent le protestantisme. Un foyer opposé s'était constitué à la faculté de Louvain, où un théologien, Michel de Bay, ou Baïus (1513-1589), se fit le champion des idées contraires ; mais, en 1567, Pie V condamna, d'ailleurs modérément, le baïanisme.

Les Jésuites triomphèrent, et l'un d'eux, Luis Molina (1536-1600), fit paraître à Lisbonne en 1588 le célèbre De concordia liberi arbitrii cum divinae gratiae donis, où la grâce suffisante était substituée à l'efficace – c'est-à-dire qu'elle laissait agir le libre arbitre – et où, à la prédestination gratuite, était substituée celle en prévision des mérites, ce qui semblait limiter la volonté divine dans l'octroi de la grâce.

Clément VIII (pape de 1592 à 1605) n'osa prendre position lors des assemblées contradictoires de théologiens (congregationes de auxiliis), Paul V (pape de 1605 à 1621) interdit de traiter ces questions, et Urbain VIII (pape de 1623 à 1644) fit de même. Attitude seulement tactique de la papauté – crainte de heurter l'Espagne, surtout souci de ménager les Jésuites, si utiles au Saint-Siège –, mais qui choqua une grande partie des catholiques. Grâce à cette réserve pontificale, le molinisme avait conquis peu à peu droit de cité à Rome, en Espagne et aux Pays-Bas. La France, plus préoccupée de problèmes spirituels concrets et où l'augustinisme, surtout à Paris, était très puissant, resta indifférente à la querelle.

Cependant à Louvain, où se prolongeait la tradition baïaniste, se trouvaient dans les toutes premières années du siècle deux étudiants, l'un flamand, Cornelius (ou Corneille) Jansen (ou Jansénius) [1585-1638], l'autre bayonnais, Jean Du Vergier de Hauranne (1581-1643). Ils se lièrent bientôt à Paris d'une vive amitié et se retirèrent de 1611 à 1616 chez Du Vergier à Camp-de-Prats, près de Bayonne, pour perfectionner leur culture patristique.

De retour à Louvain, ce n'est que vers 1619 que Jansénius découvrit l'interprétation rigide et antimoliniste de l'augustinisme. Deux ans plus tard, il communiquera sa doctrine à son ami Du Vergier, qui, en 1620, avait été nommé abbé de Saint-Cyran, en Brenne. Il faut remarquer cependant que l'influence de Jansénius sur Saint-Cyran fut loin d'être prépondérante ; c'est celle de Bérulle qui fut la plus importante, et sur lui, et sur le premier jansénisme. En effet, quotidiennement pendant l'année 1622, Saint-Cyran s'entretint avec ce dernier, et c'est dans ces conférences que se formera sa pensée religieuse.

Après la mort de Bérulle en 1629, Saint-Cyran devint le chef de ce parti dévot qui allait, par sa politique proespagnole, s'attirer les foudres de Richelieu. Cet aspect politique du conflit janséniste est essentiel. L'Europe de la guerre de Trente Ans se trouvait devant le dilemme suivant : ou favoriser le rétablissement de son unité religieuse en suivant la politique espagnole et impériale, ou favoriser le triomphe des divisions. Richelieu, pour des raisons d'intérêt national, opta pour la seconde solution ; le parti dévot, avec Saint-Cyran à sa tête, pour la première. En 1635 eut lieu la rupture lorsque la France attaqua l'Empire et que, cette même année, Jansénius fit paraître un violent pamphlet contre la politique de Richelieu, le Mars Gallicus.

C'est avant tout pour ces raisons que le cardinal fera arrêter Saint-Cyran en 1638, puis fera condamner le livre de Jansénius, l'Augustinus. On fit ainsi servir la religion en se servant de Rome, qui y trouva l'occasion inespérée de s'imposer par là à l'Église gallicane.

Les grandes controverses

Par un de ses amis, Robert Arnauld d'Andilly (1589-1674), Saint-Cyran à partir de 1634 commença à fréquenter le monastère de Port-Royal, que la sœur de son ami, la Mère Angélique Arnauld (1591-1661), avait réformé dès 1608 / 1609. Il devint bientôt le directeur des religieuses, qui s'enthousiasmèrent pour sa doctrine spirituelle. En 1637, il convertit un neveu de la Mère Angélique, Antoine Lemaistre (1608-1650), qui fut le premier solitaire de Port-Royal.

C'est alors que Richelieu, mécontent des positions politiques de Saint-Cyran, le fit enfermer au donjon de Vincennes (14 mai 1638), mais ne put établir aucune accusation d'hérésie. Néanmoins, Saint-Cyran ne sortit de sa prison qu'après la mort de Richelieu, et il devait mourir quelques mois plus tard, le 11 octobre 1643. L'année de l'arrestation de Saint-Cyran, Jansénius, qui avait été sacré évêque d'Ypres en 1636, était mort. Mais avant de mourir il avait écrit le grand ouvrage qui fut la bible du jansénisme, l'Augustinus, qui parut en 1640. Ce texte devait soulever une tempête et rouvrir la querelle de la grâce.

La controverse allait être soutenue par le propre frère de la Mère Angélique, un docteur en Sorbonne, Antoine Arnauld, le « Grand Arnauld » (1612-1694). Un livre de lui avait déjà passionné l'opinion, De la fréquente communion (1643), que Rome malgré des pressions s'était refusé de condamner. En 1649, le syndic de Sorbonne, Nicolas Cornet, demanda l'examen de sept propositions tirées de l'Augustinus. L'épiscopat se divisa aussitôt, et, en 1651, les cinq premières propositions furent portées à Rome. Au même moment, divers incidents attirèrent de nouveau l'attention sur Port-Royal : un pamphlet injurieux d'un jésuite accusait les religieuses de nier l'eucharistie et de ne pas fréquenter les sacrements.

Sur ces entrefaites, Innocent X (pape de 1644 à 1655), par la bulle Cum occasione, condamnait en 1653 les cinq propositions.

C'était un rude coup pour les jansénistes, et le parti adverse n'eut pas le triomphe modeste. La bulle de 1653 venait de rompre un équilibre, acte très grave qui explique la réaction janséniste. En effet, Rome, qui n'avait pas condamné le De concordia de Molina en 1588 et qui, par la suite, avait refusé à plusieurs reprises de prendre parti et avait imposé la loi du silence sur toutes les questions touchant la grâce, se devait logiquement pour poursuivre sa politique libérale de ne pas condamner l'Augustinus.

Le résultat, c'est l'opposition d'une grande partie de l'opinion catholique et le déséquilibre des positions dogmatiques. C'est une Église entraînée pour un siècle dans les déchirements et les querelles. Arnauld riposta aussitôt et, en 1654, démontra que si les cinq propositions condamnées à Rome étaient bien hérétiques, par contre, elles n'étaient pas dans Jansénius. C'est la célèbre distinction du « droit » et du « fait », qu'Arnauld exposera encore dans sa Seconde Lettre à un duc et pair, de 1655. Mais le grand docteur ne se contenta pas de se défendre : il attaqua à son tour en repoussant la théorie moliniste de la grâce suffisante ; c'était revenir au cœur de l'affaire et reposer le problème de la grâce et du libre arbitre, non tranché depuis le milieu du xvie s.

Retiré aux Granges, maison des solitaires toute proche de Port-Royal des Champs, Arnauld s'y concerta avec l'un d'eux, Pierre Nicole (1625-1695), qui professait aux Petites Écoles. C'est alors que le secours leur vint d'un frère d'une des religieuses du monastère : il s'appelait Blaise Pascal. Pascal vint aux Granges en 1656, invité par Arnauld. C'est grâce à lui qu'une querelle de théologiens allait être portée devant l'opinion publique et passionner les salons parisiens.

Le succès des Lettres provinciales (1656-1657) est dû au talent littéraire de l'auteur des Pensées et à l'habileté avec laquelle insensiblement il déplace la polémique du terrain théologique au terrain moral. L'opinion fut conquise d'emblée, et les Jésuites reçurent un coup terrible. La morale laxiste fut déconsidérée pour longtemps. Aussi une nouvelle condamnation romaine ne changea-t-elle rien aux positions de chacun (bulle Ad sacram [1656] d'Alexandre VII). Du parti dévot, il ne restait plus alors que Port-Royal, mais il allait cristalliser, peu à peu, autour de lui, les centres traditionnels d'opposition à l'absolutisme comme la noblesse de robe et les parlements. Mazarin, épicurien peu soucieux de controverses religieuses, laissa les choses en l'état, mais, après sa mort, Louis XIV reprit la lutte et voulut obliger clercs et réguliers à souscrire un « formulaire » conforme à la bulle de 1657. À partir de 1661, des persécutions s'abattirent sur les jansénistes et Port-Royal, provoquant la colère de nombreux évêques comme d'une partie de l'opinion. Louis XIV, soucieux d'unité au moment de mobiliser le pays dans la guerre contre la Hollande, rétablit la paix en 1669. Il fut secondé par un pape pacifique, Clément IX (de 1667 à 1669), qui, alarmé par l'attitude de nombreux prélats, craignait un schisme. Une période de dix ans allait suivre, connue dans l'histoire du jansénisme sous le nom de « paix de l'Église ».

Le second jansénisme

Cette trêve fut bénéfique au mouvement, et c'est sans doute durant cette période qu'il s'implanta solidement dans le clergé français, tant séculier que régulier. Mais la paix, née d'un besoin passager de tranquillité intérieure, fut compromise après le traité de Nimègue, en 1679, lorsque Louis XIV reprit la lutte.

La persécution recommence alors contre Port-Royal, où pensionnaires et novices sont expulsés et où on interdit d'en recevoir d'autres, ce qui condamne le monastère à la disparition. Trouvant même sa mort trop lente, Louis XIV en 1709 disperse les quelques dernières vieilles religieuses, et deux ans plus tard pousse l'acharnement jusqu'à raser les bâtiments.

Sur les ruines de Port-Royal, cependant, un autre jansénisme allait naître. Il présentera d'ailleurs un tout autre caractère que le premier : plus que religieux et théologique, il sera politique, gallican et parlementaire. Petit à petit, il constituera un parti antiabsolutiste et s'engagera dans des alliances compromettantes. Arnauld, qui s'était exilé en Hollande, y avait été suivi en 1685 par un oratorien, Pasquier Quesnel (1634-1719). Après sa mort en 1694, ce fut Quesnel qui prit la tête du mouvement. Il avait, bien plus qu'Arnauld, toutes les qualités qui font un vrai chef de parti.

Alors qu'il était en France, il avait fait publier un livre de Réflexions morales qui avait été approuvé par Louis Antoine de Noailles (1651-1729), alors évêque de Châlons-sur-Marne. Devenu archevêque de Paris (1695), ce dernier refusa de renier Quesnel, que Rome avait condamné en 1708. Comme il entraînait de nombreux évêques à sa suite, Louis XIV, toujours ennemi des jansénistes et poussé par ses confesseurs jésuites, obtint de Clément XI (pape de 1700 à 1721) en septembre 1713 la bulle Unigenitus Dei filius, qui condamna cent une propositions tirées du livre de Quesnel.

En 1714, une quinzaine d'évêques, dont Noailles et Daniel de Caylus (1669-1754), d'Auxerre, refusèrent la bulle. L'épiscopat se divisa une nouvelle fois entre opposants et acceptants. On fut au bord du schisme, et Louis XIV parlait de réunir un concile national. Après sa mort, le Régent se montra au début favorable aux jansénistes. En 1717, quatre évêques, dont Jean Soanen (1647-1740), de Senez, firent appel (ce qui leur valut le nom d'appelants) en Sorbonne de la bulle à un concile général. D'autres évêques, dont Noailles, se joignirent à eux, et les adhésions se multiplièrent dans le clergé.

Aussi, lorsque l'année suivante le pape excommunia les « appelants », l'opposition parlementaire ôta toute efficacité pratique à la sentence. Mécontent de ces querelles sans fin, le Régent sévit contre les jansénistes, qu'il exila ou emprisonna, et il voulut faire en 1727 un exemple en faisant déposer l'évêque Soanen au concile d'Embrun, présidé par le peu reluisant archevêque de cette ville, Pierre Guérin de Tencin (1680-1758). En 1730 enfin, la bulle Unigenitus devint loi de l'État par la volonté du cardinal de Fleury et malgré l'opposition du Parlement. À partir de cette date, Fleury s'attacha sans bruit à affaiblir le jansénisme par les exils et les emprisonnements.

La querelle rebondit en 1749 lorsque l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont (1703-1781), exigea des mourants un billet de confession certifiant qu'ils acceptaient la bulle Unigenitus. Ces excès engendrèrent drames et scandales, et le Parlement fit de sa propre autorité administrer et enterrer les récalcitrants. Devant cette opposition, Louis XV exila son Parlement. Enfin, en 1754, le roi donna une déclaration, dite « loi du silence », qu'il imposa en effet aux deux partis. Cette même année était mort l'évêque d'Auxerre, Caylus, dernier des « appelants » et dernier membre ouvertement janséniste de l'épiscopat.

Mais le parti resta vigoureux longtemps encore et, sous l'influence des persécutions, acquit alors une mentalité de clan minoritaire qui se reflète dans les Nouvelles ecclésiastiques, bulletin clandestin qui parut de 1728 à 1803. Cette mentalité engendra une « théologie de désespoir » qui l'amena à soutenir aussi bien les convulsionnaires du tombeau du diacre Pâris à Saint-Médard (1727-1732) qu'à approuver les scènes collectives d'hystérie et de sadisme qui s'épanouirent après la fermeture du cimetière dans de nombreuses maisons privées. Des hommes, des femmes, des religieuses surtout demandèrent à être frappés ou crucifiés ; ces pratiques reçurent le nom de secours ; il y eut les petits et les grands secours. Un parlementaire, Carré de Montgeron, s'en fit le protecteur. La police royale traqua les membres de ces sectes. Cependant, le « secourisme », par ses excès, divisa le parti janséniste et le discrédita.

Le prophétisme et l'attente eschatologique avec le culte des reliques de Port-Royal sont les autres traits du jansénisme déclinant. L'influence janséniste persista cependant au xixe s. et même jusqu'au début du xxe s. ; mais, comme le mouvement constitua des groupes très fermés, presque des sociétés secrètes, il a pour cette raison échappé à l'histoire.

Port-Royal

Abbaye de femmes fondée en 1204 (cistercienne en 1225) dans la vallée de Chevreuse. La communauté demeura dans l'obscurité jusqu'au début du xviie s.

En 1599, la famille des Arnauld commença à témoigner de l'intérêt pour l'abbaye : Jacqueline Arnauld, âgée de sept ans, fut nommée coadjutrice de l'abbesse. La cour de Rome objectant son jeune âge, ce ne fut qu'en 1602 qu'elle devint abbesse, sous le nom d'Angélique (sa sœur Jeanne [1593-1671], future mère Agnès, était abbesse de Saint-Cyr). La discipline était alors fort relâchée à Port-Royal, et l'abbesse demeura quelques années hésitante entre la vie abbatiale et la nostalgie du monde, avant de décider, en 1608, d'entreprendre une réforme et de persuader les religieuses d'adopter une stricte clôture. Elle en donna l'exemple lors de la « journée du guichet », le 25 septembre 1609, en refusant de recevoir son père et ne consentant à lui parler qu'à travers le guichet.

L'abbaye s'étant accrue et le site restant insalubre, les quatre-vingts religieuses s'établirent à Paris (1625-1626) : ce fut Port-Royal de Paris, qu'on distingua de Port-Royal des Champs.

En 1627, l'abbaye passa sous la juridiction directe de l'archevêque de Paris. Sébastien Zamet (1588-1655), évêque de Langres (1615), fit tendre la communauté vers le mysticisme, puis Saint-Cyran, nouveau directeur, l'anima d'une fougue véritable, à partir de 1635. La mère Agnès était alors abbesse. Les frères Lemaistre (dont Isaac Lemaistre de Sacy [1613-1684]), inspirés par l'abbé de Saint-Cyran, abandonnèrent leurs activités pour s'installer près du couvent, puis à Port-Royal des Champs (1637). Ce furent les premiers « solitaires ». Des Petites Écoles furent établies peu après (1638). Sous l'influence d'Antoine Arnauld, des jansénistes vinrent grossir les effectifs des « solitaires », ou « messieurs de Port-Royal ». En 1648, l'abbaye parisienne revint s'établir en grande partie aux Champs, grâce à des travaux d'assainissement, tandis que les solitaires s'installaient dans la ferme voisine des Granges.

En 1656, la persécution s'abattit sur le groupe, qui avait fourni les plus ardents défenseurs du jansénisme : Antoine Arnauld et Pascal (Provinciales). Les Jésuites, inquiets des progrès rapides des Petites Écoles, en obtinrent la fermeture (1656 et 1660). Dans les deux couvents, les novices et les pensionnaires furent expulsées (1661). Les religieuses ayant refusé de souscrire au formulaire (1664) furent regroupées à Port-Royal des Champs, séquestrées et frappées d'interdit de 1665 à 1669, date à laquelle (paix de l'Église) elles acceptèrent de signer une soumission de compromis.

Port-Royal de Paris, hostile à l'autre abbaye, avait obtenu son indépendance avec une très grande partie du temporel (1669). Port-Royal des Champs vécut dans les années qui suivirent ce que Sainte-Beuve appelle son « automne » : ayant perdu son éclat spirituel, le couvent attira les sympathisants lettrés, nobles, jeunes pensionnaires. Rendez-vous d'une véritable coterie, il fut de nouveau l'objet de persécutions : l'expulsion des solitaires et l'interdiction des noviciats (1679) le stérilisèrent progressivement.

En 1701, un écrit d'Eustace, confesseur de la communauté, le Cas de conscience, ranima les passions théologiques et fut condamné par Rome (1703). En 1706, des religieuses refusèrent de signer un nouveau formulaire contre le jansénisme et firent appel à toutes les ressources de la chicane pour résister aux empiétements temporels de Port-Royal de Paris. L'hostilité constante du roi leur valut l'excommunication (1707), la suppression du monastère par le pape (1708), l'expulsion par les mousquetaires (1709) et la dispersion en province. La démolition des bâtiments (demandée par Port-Royal de Paris) fut ordonnée (1710), y compris celle de la chapelle (1712), et accompagnée de la dévastation du cimetière. Il subsiste cependant quelques pans de murs et le colombier, et l'on a édifié en 1891 un oratoire-musée à l'emplacement de l'ancienne chapelle. Port-Royal n'en continua pas moins d'être un haut lieu de la pensée, comme en témoignent deux chefs-d'œuvre : le Port-Royal de Sainte-Beuve (1840-1859) et la tragédie d'Henry de Montherlant, Port-Royal (1954).

Le jansénisme hors de France

Pays-Bas espagnols

Les chefs du jansénisme français – Arnauld, puis Quesnel – se réfugièrent à Bruxelles, où ils firent de nombreux disciples. Mais quand Hubert Willem de Precipiano (1626-1711) accéda au siège archiépiscopal de Malines (1690), une violente réaction antijanséniste déferla sur les Pays-Bas, au point que Quesnel, d'abord incarcéré dans les prisons de l'archevêché, dut s'enfuir à Amsterdam (1703), où le poursuivit l'excommunication de Precipiano. En 1714, tous les évêques belges donnèrent des mandements ordonnant la soumission à la bulle Unigenitus.

Provinces-Unies

Par contre, aux Provinces-Unies, les jansénistes se crurent assez forts pour aller jusqu'au schisme. En 1702, le pape dissout le chapitre d'Utrecht ; un professeur de droit canon à l'université de Louvain, le janséniste Zeger Bernhard Van Espen (1646-1728), affirma le caractère canonique de ce chapitre. À partir de 1724, l'Église d'Utrecht se donna un archevêque schismatique, Cornelis Steenoven (1662-1725). Ainsi prit naissance le schisme dit « des vieux-catholiques », qui garde des adeptes dans les Pays-Bas actuels.

Italie

Au début du xviiie s., un courant favorable au jansénisme doctrinal se développa à Rome même, sous le manteau, notamment parmi les oratoriens de la Chiesa nuova et les augustins au temps du général de l'ordre Francisco Javier Vásquez. Plusieurs cardinaux sympathisèrent avec ce mouvement, dont le centre était le groupe dit « de l'Archetto », constitué autour du conservateur en chef de la Bibliothèque vaticane, Monseigneur Bottari, et de son second, Monseigneur Foggini, tous deux Toscans comme Clément XII, de la famille des princes Corsini, qui les avait appelés à Rome.

Après lui, Benoît XIV témoigna aux ecclésiastiques soupçonnés ou même convaincus de jansénisme une certaine indulgence, mais une hostilité déclarée caractérisa le pontificat de Clément XIII et surtout de Pie VI, lorsque le jansénisme, allié au courant franchement antiromain des universités de Vienne et de Pavie, dans les domaines de la monarchie autrichienne, y obtint pleine faveur, ainsi que dans les États italiens alliés aux Habsbourg : Toscane, duché de Parme, royaume de Naples et même Piémont.

La plus retentissante manifestation de jansénisme se vérifia en 1786 lorsque l'évêque de Pistoia, Scipione de Ricci (1741-1810), y tint un synode avec l'accord du grand-duc de Toscane et le concours des principaux théologiens acquis au jansénisme politico-religieux, notamment Pietro Tamburini (1737-1827), professeur à l'université de Pavie, et l'oratorien génois Vincenzo Palmieri (1753-1820). Ricci diffusa dans son diocèse plusieurs séries d'opuscules soit traduits des auteurs français de Port-Royal, soit inspirés par eux. Sa vaste bibliothèque privée ne contenait que des écrits port-royalistes. La condamnation de ses entreprises par Rome ne vint cependant qu'en 1794, par la bulle Auctorem fidei, dont le rédacteur avait été le cardinal de curie Giacinto Sigismondo Gerdil (1718-1802). Ricci, très impopulaire dans son diocèse, avait dû démissionner en 1791 à la suite d'une émeute paysanne. Il sera même emprisonné après l'accession de son protecteur, le grand-duc Léopold, au trône impérial (1799), et ne rentrera en grâce auprès du pape qu'en 1805, au retour de Pie VII des fêtes du couronnement de Napoléon ; mais ses Mémoires prouvent que son repentir fut peu sincère.

Entre-temps, sous le régime français, les prêtres favorables au républicanisme propagé par l'occupant jouissaient d'une faveur ouverte à Milan, à Turin et à Gênes, où l'un d'eux, l'évêque du petit diocèse de Noli, le dominicain Solari, fit même partie d'une commission gouvernementale. Un autre prêtre génois, l'abbé Eustachio Degola (1761-1826), après s'être prodigué pour faire approuver par ses confrères la constitution civile du clergé, assista en France au concile national de 1801, accomplit en 1809 un pieux pèlerinage aux ruines de Port-Royal, dont il a laissé le récit, et accompagna l'abbé Grégoire dans le voyage qu'il fit en Angleterre, aux Pays-Bas et en Allemagne.

Après la chute de l'Empire, le jansénisme n'eut plus en Italie de représentants ecclésiastiques avoués. Il continua cependant d'inspirer la vie privée et même, pour une part, l'attitude politique d'hommes de premier plan tels que le grand écrivain Manzoni, ramené à la foi par Degola, et le baron Bettino Ricasoli (1809-1880), l'un des successeurs de Cavour comme président du Conseil. Mazzini lui-même avait eu pour éducateur un prêtre janséniste.