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Nouvel Empire

Louqsor, le temple d'Amon
Louqsor, le temple d'Amon

Troisième période de stabilité et de grandeur de la monarchie pharaonique (1580-1085 avant J.-C.), comprenant les XVIIIe, XIXe et XXe dynasties.

Introduction

Vers 1770 avant J.-C., la XIIe dynastie égyptienne s'éteint dans l'impuissance ; un usurpateur (Sekhemrê-Khoutaoui) prend le pouvoir, cependant que l'opposition des nobles, naturellement hostiles à la politique centralisatrice de la monarchie du Moyen Empire, se ranime.

Un autre danger plus grave vient d'au-delà des frontières. Depuis le début du IIe millénaire avant J.-C., en effet, les peuples indo-européens, établis dans les régions septentrionales de la mer Caspienne et de la mer Noire, se sont mis en mouvement vers le sud. Vers 1900 avant J.-C., la première vague aryenne, formée des Mèdes et des Perses, submerge les plateaux de l'Iran ; d'autres peuplades, ayant peut-être franchi les Détroits et détruit la cité maritime de Troie, s'installent en Anatolie, où elles adoptent le nom de Hittites, qui était vraisemblablement celui des autochtones ; d'autres Indo-Européens, encore, passent, semble-t-il, directement des rives de la Caspienne jusque dans la région montagneuse des sources du Tigre et de l'Euphrate, et s'établissent au pays de Mitanni. Vers 1750 avant J.-C., Babylone, dont les routes marchandes vers la Syrie et le Taurus étaient menacées, mais que l'énergique souverain Hammourabi avait, jusque-là, su protéger, est à son tour envahie par des peuples aryens du nord de l'Asie antérieure, les Kassites, qui instaurent une nouvelle dynastie. Naturellement, les populations sémitiques, refoulées par les envahisseurs, fuient et tentent de s'établir plus au sud, au pays de Canaan, suivies par des bandes dispersées de peuplades aryennes. C'est en Égypte que cette vague vient mourir ; les premiers « réfugiés » s'installent dans le Delta oriental ; la monarchie pharaonique est alors trop faible pour les en chasser ; leur nombre s'accroît peu à peu avec l'arrivée de nouveaux contingents, successifs, d'Asiatiques fuyant leurs terres envahies. Bientôt, ces Hyksos (du nom égyptien heka khasout, qui désignait les chefs des tribus nomades du désert) s'organisent en État, fondent une capitale, Avaris (dans la marche orientale du Delta). Devenus suffisamment puissants, ils attaquent l'Égypte, qui est alors affaiblie par des années d'anarchie (durant les XIIIe et XIVe dynasties, obscures), ils ont une supériorité militaire incontestable, due non pas à leur nombre, mais à leur armement ; ils disposent, en effet, de chevaux et de chars de guerre, introduits en Asie, deux ou trois siècles auparavant, par les Aryens. Ils conquièrent d'abord toute la Basse-Égypte, puis, vers 1730 avant J.-C., le pays tout entier, qui doit payer tribut aux rois étrangers (lesquels constituent les XVe et XVIe dynasties des listes royales). Il semble que l'Égypte ait été alors divisée en trois parties d'importance inégale : le Delta et la Moyenne-Égypte (jusqu'à Meir) sont directement gouvernés par les souverains hyksos ; la Haute-Égypte affirme de plus en plus son indépendance entre les mains des rois thébains, qui, à partir de 1680 avant J.-C. environ, constituent la XVIIe dynastie des tables égyptiennes. Quant à la Nubie, qui s'était détachée de l'Égypte, elle est administrée par un roi noir.

C'est de Thèbes que va venir la libération : un monarque énergique de la fin de la XVIIe dynastie, Kamosis (ou Kames), essaie de secouer le joug étranger. Un texte retrouvé sur une stèle à Karnak révèle l'expression première d'un patriotisme égyptien exaspéré : « Avaris, je la laisserai dévastée, sans habitants, après avoir incendié leurs maisons, qui deviendront des buttes de décombres pour l'éternité, à cause du dommage qu'ils ont causé au pays d'Égypte […]. » Kamosis entre en campagne, remonte jusqu'au nord d'Hermopolis, reconquiert pratiquement la Moyenne-Égypte, envoie une expédition punitive jusqu'à l'oasis de Bahriya, à l'ouest, et revient à Thèbes en triomphateur. Il a préparé les voies pour son fils et successeur, Ahmosis, qui, vers 1580 avant J.-C., libère le pays entier, s'empare d'Avaris et poursuit les Hyksos au-delà de la frontière.

Ahmosis met fin à cette seconde période intermédiaire de l'histoire d'Égypte et instaure la XVIIIe dynastie – la première du Nouvel Empire –, dont la capitale est Thèbes. En moins de cinquante ans, l'Égypte va redevenir la première puissance du monde oriental.

En 1580 avant J.-C., à la suite de ces mouvements divers de populations, la situation politique et économique du Proche-Orient et de l'Asie antérieure est bouleversée.

Sur le Tigre, le vieux royaume assyrien demeure, mais la cour d'Assour ne joue encore qu'un rôle secondaire. Sur l'Euphrate, Babylone reprend pacifiquement son rôle de métropole économique. Mais, naissent alors deux nouveaux États dangereux : le Hatti, dont la capitale, Hattousa, a été retrouvée près de l'actuelle ville de Boğazköy (à 120 km au sud-est d'Ankara), livrant d'inappréciables documents pour l'histoire et le Mitanni, au nord de la Mésopotamie. De Washouganni (ou Wassouganni), leur capitale (encore perdue dans les sables), les rois du Mitanni ont étendu leur pouvoir de fait sur l'Assyrie, sur les régions à l'est du Tigre et, au nord, sur le pays qui sera l'Arménie ; à l'ouest, ils essaient de développer leur influence sur la Syrie (jusqu'alors sous obédience égyptienne).

Le « couloir syro-palestinien » est morcelé en un certain nombre de petits États, dont la division favorisera les rivalités d'influences. Le pays le plus précieux est la Phénicie (pays de Djahi), qui s'étend de la pointe du mont Carmel à Ougarit (Ras Shamra), mince plaine côtière de 25 km de profondeur, adossée à l'Anti-Liban, avec son magnifique front de mer et ses ports prestigieux : Byblos, Tyr, Sidon – autant de riches cités-États pourvues de gouvernements autonomes. Le royaume d'Amourrou constitue sa limite septentrionale. L'arrière-pays est le Retenou ; le Retenou supérieur correspond à peu près à l'actuelle Syrie. Au sud, la région qui s'étend entre El-Kantara et Gaza, d'une part, la mer et le Jourdain, d'autre part, peut être le pays de Canaan, avec ses ports secondaires de Gaza, d'Ascalon et de Jaffa. Le fait majeur, qui apparaît avec évidence sur cette nouvelle « carte », est l'importance de la Syrie et de la Phénicie, débouchés vitaux du Proche-Orient : Assyrie et Babylone à l'est, Hatti et Mitanni au nord, Égypte au sud ; c'est pourquoi la préoccupation essentielle de ces États sera d'abord la domination du Retenou et la mainmise sur les ports phéniciens. Cela entraînera, secondairement, toute une série d'intrigues et d'alliances (toujours remises en question) avec les petits États sans grande puissance, mais stratégiquement bien placés : l'Amourrou, qui couvre la Phénicie, au nord ; l'Arzawa et le Kizzwatna (ou Kizzouwatna), qui séparent le Hatti de la mer ; le Naharina et le Nouhassé, qui empêchent les débouchés maritimes directs du Mitanni. L'Assyrie et Babylone demeurant alors pacifiques, les principaux acteurs – militairement préparés – de ces conflits et jeux d'intrigues seront, dans un premier temps, l'Égypte, le Mitanni et le Hatti, meneurs de la politique internationale sous la XVIIIe dynastie. Dans un second temps (à partir de la XIXe dynastie), le monde égéen participera au concert, cependant que, menaçante, s'élèvera la puissance assyrienne. L'Égypte est contrainte de sortir hors de ses frontières et d'orienter sa politique vers la Méditerranée.

Conquête et organisation d'un Empire

En 1580 avant J.-C., Ahmosis, remontant victorieusement de Thèbes, s'empare d'Avaris, poursuit les Hyksos jusqu'à Sharouhen (place forte de Palestine méridionale), qu'il conquiert après un siège de trois ans. Achevant la conquête militaire, il descend en Nubie, où, en trois campagnes, il rétablit la suzeraineté égyptienne jusqu'à Toskeh (30 km en aval d'Abou-Simbel). Chef d'armée énergique, il se révèle aussi administrateur avisé ; il place les territoires nubiens sous l'autorité d'un vice-roi, « fils royal, chef des pays du Sud », émanation directe du souverain de Thèbes, (son fils d'abord et, par la suite un grand personnage de son entourage immédiat) ; c'est un haut-commissaire permanent résidant dans le pays même. Ahmosis ordonne et réorganise son royaume, restaure les temples, crée des sanctuaires dans la capitale. Il rend aussi à l'Égypte sa prospérité économique, en renouant des relations « protectrices » avec les ports phéniciens. Il se proclame également le « souverain des Haou-nebout » (habitants de la mer Égée), les marchands des îles lui ayant spontanément apporté tribut pour pouvoir commercer librement avec les villes du Delta. En Crète, l'étalon de valeur égyptien, le deben d'argent de 90 g, supplante alors les poids et mesures babyloniens.

Les successeurs directs d'Ahmosis (qui meurt vers 1558 avant J.-C.) poursuivent méthodiquement son œuvre. Des campagnes militaires affirment la conquête de la Nubie : Aménophis Ier atteint Tombos (en aval de la troisième cataracte), avancée extrême qu'assurera Thoutmosis II dès la première année de son règne (1520 avant J.-C.) en matant une révolte locale. (Le fils d'un chef nubien est, pour la première fois, amené à la cour de Thèbes, pour y recevoir une éducation égyptienne, procédé qui va se généraliser et sera aussi, plus tard, un fait romain.) Des expéditions armées maintiennent également la mainmise sur l'Asie : Aménophis Ier atteint l'Euphrate, qui, désormais, sera considéré comme la frontière septentrionale avancée de l'Empire thébain ; Thoutmosis Ier assure, au cours de deux campagnes, la protection égyptienne sur le Retenou et le Naharina et dresse la première stèle frontière. De Tombos jusqu'à l'Euphrate, l'empire d'Égypte couvre une aire considérable.

Mais de graves questions dynastiques vont se poser au cours des années qui vont suivre. Aménophis Ier n'ayant eu que deux filles de son mariage avec sa sœur, Thoutmosis Ier (fils d'une concubine) légitime son accession au trône en épousant l'aînée de celles-ci. Thoutmosis II, dans des conditions identiques, doit épouser la princesse Hatshepsout (l'une des deux filles royales de Thoutmosis Ier). Un problème analogue se présente de nouveau à sa mort (vers 1505 avant J.-C.) : même solution – le jeune Thoutmosis III (fils d'une concubine) épouse l'une des filles royales ; mais le prince est encore un enfant, et Hatshepsout (sa tante et belle-mère) est ambitieuse et, sous couvert de régence, elle usurpe le pouvoir pendant vingt-deux ans.

Pour légitimer cette usurpation, elle instaure la première théogamie officielle : elle se proclame fille charnelle du dieu Amon-Rê, qui l'aurait ainsi destinée au trône. Manœuvre dangereuse, car elle donne au clergé thébain un puissant moyen d'action sur la monarchie. Le grand-prêtre Hapouseneb devient un des favoris de la cour et accède même à la charge de vizir, et les clercs d'Amon acquièrent un pouvoir temporel, dont les prédécesseurs de la reine s'étaient toujours justement défiés. En longs bas-reliefs, les scènes de cette théogamie sont représentées sur les parois du temple funéraire de Deir el-Bahari (construit par l'habile Senenmout). Autre danger : la reine Hatshepsout – si elle envoie au pays de Pount une expédition commerciale (célèbre également par d'autres bas-reliefs de Deir el-Bahari) – ne peut mener de campagne militaire. Le roi du Mitanni, désireux alors d'obtenir le contrôle de la Syrie septentrionale (la région située entre Alep et Karkemish est, en effet, au-delà de l'Euphrate, le débouché normal de son pays sur la Méditerranée – de plus, qui la détient peut exercer l'hégémonie sur toute l'Asie antérieure), en profite pour mener secrètement une grande coalition, qui groupe 330 chefs de Palestine et de Syrie, avec à leur tête le prince de Qadesh (ville sur l'Oronte, au sud d'Alep).

Mais, en 1484 avant J.-C., à la mort d'Hatshepsout, Thoutmosis III monte effectivement sur le trône d'Égypte. Grand capitaine, stratège avisé, il dirige en personne dix-sept campagnes en Asie, dont les événements sont rapportés dans les Annales sculptées dans le grand temple d'Amon-Rê, à Karnak. Il dissout d'abord la coalition rebelle, reconquiert le Retenou (prise de Megiddo) et remonte jusqu'à Tyr, puis, pendant trois ans, chaque année, au cours de tournées d'inspection, il manifeste par sa présence la suzeraineté égyptienne et recueille les tributs. Dans une seconde phase, il entend donner à cet Empire la sécurité, en lui rendant la frontière de l'Euphrate et en abattant la dangereuse puissance mitannienne : la mainmise ferme sur la côte, la prise de Qadesh, l'incursion en Mitanni en assurent la réalisation. Au sud, on ne trouve la mention d'une campagne en Nubie qu'en la cinquantième année du règne. Thoutmosis III atteint probablement Napata (quatrième cataracte). Son prestige est alors considérable dans le monde oriental ; les provinces africaines et asiatiques lui paient régulièrement tribut, et les États voisins (Babylone, l'Assyrie, le Hatti, l'Égée, les Cyclades) lui apportent spontanément des cadeaux en hommage. Les richesses affluent à Thèbes pour la prospérité intérieure de l'Égypte et la gloire d'Amon-Rê, divinité des victoires guerrières, dieu d'Empire.

Thoutmosis III est aussi un sagace administrateur. Tout d'abord, il sait réorganiser et rénover son armée, désormais auxiliaire indispensable du pouvoir ; cette armée se développe (service militaire obligatoire, enrôlement de corps de mercenaires dans tous les pays conquis) et se différencie : à côté de l'antique infanterie et des corps d'archers, la charrerie fait son apparition (nouvel instrument tactique des batailles). La marine accroît ses effectifs : navires-combattants, navires-étables, navires-écuries, cargos (de l'Asie au Soudan transportant les produits de l'Empire).

Thoutmosis III est surtout le véritable fondateur d'une organisation rationnelle des terres conquises. Deux zones distinctes apparaissent. La Nubie africaine, d'une part, est placée sous administration coloniale. Le vice-roi est représenté par un lieutenant dans chacune des deux circonscriptions nouvellement établies : pays de Ouaouat (jusqu'à la deuxième cataracte), pays de Koush (de la deuxième à la quatrième cataracte) ; il dispose de fonctionnaires égyptiens qui administrent sur place le trésor, les troupes, les greniers ; il a tout pouvoir sur les chefs indigènes. Et une politique systématique d'égyptianisation se développe dans ces régions : Bouhen (à la hauteur de la deuxième cataracte) joue le rôle de capitale (comprenant le palais du vice-roi et des temples) ; les cultes égyptiens sont introduits dans le pays : le vice-roi, assisté d'un « directeur des prêtres de tous les dieux », implante des sanctuaires profondément dans le Sud (à Kalabcheh, Sedeinga, Soleb [sous Aménophis III]…). Les provinces d'Asie, d'autre part, sont régies très différemment : en effet, là, le roi d'Égypte a affaire à un ensemble de terres étendues, d'une inappréciable valeur économique (relais de caravanes de l'intérieur des terres, ports aux puissantes flottes marchandes, vastes plaines fertiles) et ayant déjà des traditions autonomes de gouvernement (républiques urbaines ou principautés). Laissant à chaque entité politique son indépendance, Thoutmosis III les « couvre » d'un cadre administratif qui les répartit formellement en une série de districts placés sous les ordres de gouverneurs égyptiens. Cette division ne constitue, en fait, que la structure fiscale des États vassaux et facilite la perception des tributs assignés. Des rapports juridiques de protection s'établissent, placés sous la garantie des dieux (égyptiens et asiatiques), l'alliance des divinités sanctionnant, celle des princes. La permanence des relations est soutenue de diverses manières, notamment par la création d'une poste royale et les visites que, chaque année, le souverain de Thèbes rend à ses précieuses provinces d'Asie.

Aménophis II, qui succède à son père en 1450 avant J.-C., maintient énergiquement cette œuvre admirable. Il réprime implacablement deux révoltes du Retenou, remontant jusqu'à Ougarit et Qadesh. Et le roi du Mitanni, Shaushtatar, signe alors avec lui un traité de « fraternité et de paix », lui laissant tous les territoires situés au sud de l'Oronte, avec l'Amourrou et Qadesh. Mettant fin à ce long duel d'influences mitanno-égyptien, la puissance mitanienne s'incline.

L'Empire pacifique

Succession sans histoire de père à fils, aucune mention de campagne asiatique, quelques rares expéditions répressives en Nubie : la dynastie égyptienne est ferme sous Thoutmosis IV et Aménophis III (de 1425 à 1372 avant J.-C.), et l'Empire pacifique vit aisément, comblé de ses richesses.

Le développement des relations internationales entraîne alors la naissance d'une diplomatie nouvelle, qui se substitue aux entreprises guerrières. Les alliances défensives se multiplient (avec le Mitanni, Babylone) ; elles sont soutenues par des mariages politiques : Thoutmosis IV en inaugure la tradition en faisant d'une princesse mitannienne, Moutemouia, mère du futur Aménophis III, la grande épouse royale. (Une Indo-Européenne, pour la première fois, s'allie à une dynastie sémitique, où la consanguinité est d'usage.) Aménophis III épouse la sœur, puis la fille du roi de Babylone, une fille du prince d'Arzawa, etc. Ces mariages ont aussi l'avantage de dégager la monarchie de l'emprise du clergé d'Amon (à l'influence duquel Hatshepsout a trop cédé). Des accords financiers scellent les ententes ; le roi d'Égypte est le grand prêteur d'or de son temps : il prête à « ses frères », les rois du Mitanni, de Babylone, d'Assyrie, du Hatti – activité financière qui lui vaut un prestige considérable. Fait isolé, semble-t-il, un traité commercial (exemptant des droits de douanes) lie Thèbes et le royaume d'Alasia (Chypre). Entre les Cours, des ambassadeurs circulent, chargés de missions courtoises ou politiques ; un protocole de formules et d'usages naît alors, la langue officielle étant l'akkadien (langue des villes du pays d'Akkad, dont Babylone est devenue la métropole).

La cour de Thèbes est le centre vers lequel convergent toutes les entreprises économiques et politiques de l'Orient, ainsi que la résidence d'une société aimable et aisée. Temples, palais et villas luxueuses s'étendent sur les rives du Nil : sur la rive droite, à Karnak, se dresse le grand temple d'Amon-Rê, puis, à quelques kilomètres en amont, celui qui fut bâti à Louqsor par Aménophis III et dont la cour est ornée d'élégantes colonnes aux boutons de lotus. En face, sur la rive gauche du fleuve (peut-être pour s'éloigner ainsi des clercs de Karnak), s'élève le palais de ce souverain, à Malpata, au sud de Médinet Habou (où Ramsès III fera construire le sien) – relié par une chaussée à son temple funéraire (situé à 2 km au sud-ouest) et que seules dénoncent encore actuellement, à la lisière d'un champ, les statues royales dites « colosses de Memnon ». En son palais, le monarque reçoit, récompense, administre – aidé désormais de deux vizirs, l'un résidant à Thèbes, l'autre à Héliopolis… Au plus profond de la campagne, en bordure du désert dans la montagne de l'Occident, s'étend le site sauvage et se creusent les tombes en hypogée de la Vallée des Rois.

Dignitaires palatins et nobles familles résident en de confortables villas, ceintes de parcs, ombragées de sycomores et d'acacias. Au centre de la villa, dans un étang, fleuri de nénuphars, s'ébattent poissons et oiseaux ; au-dessus du sous-sol (aménagé en magasins), se trouve l'étage d'habitation (salle de réception pourvue de divans, appartements privés au plus profond, parfois encore sis dans un étage supérieur) ; les plus riches maisons comportent des salles d'eau. Banquets parfumés de lotus, belles que l'on pare et que l'on sert, corps souples et graciles aux longues tuniques transparentes de lin pur, diadèmes floraux, bijoux de perles rares, jeux, musiques et danses : les peintures des tombes témoignent encore de ce monde léger, facile, disparu et qui a laissé des traces nostalgiques.

Le fleuve est le lieu d'une vie animée. Ce sont les parties de chasse et de pêche menées dans les marais des rives, cependant qu'arrivent les navires apportant en la capitale les tributs du vaste Empire : lourds cargos phéniciens, voiliers cypriotes, crétois et égéens (qui avaient relâché dans l'île de Pharos, à l'ouest du Delta, où le génial Thoutmosis III avait déjà jeté les bases du premier port maritime de l'Égypte), transporteurs à fond plat, qui remontent le Nil depuis Napata, Ouadi-Halfa, Abou-Simbel. On échange des marchandises de tous les pays : des Syriens créent les premières banques de dépôt. Égypte joyeuse, indolente et comblée. Empire pacifique.

L'Empire est menacé par une rupture de l'équilibre international. À ce moment, en effet, la situation du Mitanni est très affaiblie à la suite d'une scission dynastique. Par contre, le roi Souppilouliouma, du Hatti, a su donner à son pays une position dominante en Asie, et son armée représente désormais une force considérable ; il cherche donc à s'ouvrir les voies du trafic international vers la mer et vers l'Euphrate. Il entre en campagne, envahit le Mitanni et conquiert Washouganni, puis, au sud, se rend maître de toute la Syrie jusqu'à l'Oronte. Aménophis III, appelé à l'aide par ses alliés mitanniens et ses vassaux syriens, pacifique et vieilli, temporise. L'ordre s'effondre en Syrie ; le roi de Babylone, préoccupé de la sécurité de ses marchands, recherche l'alliance hittite. Une grave menace se lève contre l'empire thébain, qui poursuit une politique opportuniste (ultime « manœuvre » : Aménophis III demande la main d'une princesse mitannienne…).

En 1372 avant J.-C., sa mort laisse le pouvoir à son jeune fils, Aménophis IV, né de la reine Tii (phénicienne ? égyptienne ?). Élevé dans le milieu thébain, enfant mystique, le jeune prince est surtout préoccupé d'idéal religieux ; en l'an 4 de son règne (soutenu dans son œuvre par son épouse Nefertiti, la princesse mitannienne demandée par son père), il instaure le culte unique du disque solaire Aton, frappe d'interdit tous les autres cultes, supprime la classe sacerdotale et, sous le nom d'Akhenaton (« Celui qui est agréable à Aton »), règne en sa nouvelle capitale, sise à Amarna. C'est le terme d'une évolution suivie de la pensée religieuse et d'une résistance politique à un certain cléricalisme ainsi que le désir, peut-être, de créer autour du culte solaire un lien idéologique entre les pays de l'Empire.

De graves incidents surviennent hors des frontières : le roi d'Amourrou met à mort un ambassadeur égyptien et s'allie au roi hittite. Le Nouhassé et Alep concluent également des accords avec le Hatti. Aménophis IV choisit encore de composer et négocie avec le Hatti pour que la frontière de l'Oronte soit respectée. Privé du soutien mitannien, il songe à se rapprocher de l'Assyrie, dont l'importance grandit ; le roi Assour-ouballith Ier accepte avec enthousiasme. Babylone, inquiète, incline alors aussi vers l'alliance assyrienne : un mariage est conclu entre l'héritier de Bournabouriash, qui règne à Babylone, et une fille d'Assour-ouballith. Le jeune prince étant mort prématurément, le roi d'Assyrie intervient à Babylone pour assurer la succession à l'enfant né de sa fille – et la grande métropole de l'Euphrate passe sous suprématie assyrienne. Trois États puissants demeurent donc en présence : l'Égypte, le Hatti (ayant le Mitanni sous sa dépendance), l'Assyrie (avec Babylone), qui est momentanément l'alliée de l'Égypte.

Aménophis IV a maintenu la paix par idéal spirituel, mais aussi parce qu'il était menacé (à l'intérieur) par l'hostilité de l'ancien clergé d'Amon. Acte ultime et bénéfique de son règne : il envoie en Palestine le général Horemheb pour défendre l'Empire menacé. À sa mort, vers 1354 avant J.-C., Thèbes balaie la « réforme », restaure ses cultes, et l'enfant Toutankhamon (âgé de neuf ans environ, gendre d'Aménophis IV ? ou fils d'Aménophis III ?), sous l'égide des prêtres d'Amon, continue encore la dynastie.

Restauration de l'Empire

Horemheb maintient militairement le proche Empire, et, à la mort du faible roi Aï (époux de la veuve de Toutankhamon ?), le prestige dont il jouit alors lui vaut la royauté – qui lui est conférée par un oracle d'Amon vers 1339 avant J.-C. Horemheb fait disparaître toute trace de l'« hérésie ». Il restaure la hiérarchie gouvernementale et l'ordre intérieur, il donne (habilement) à Memphis une grande importance économique (favorisant les chantiers navals, les ateliers d'armes et de métallurgie) et il renouvelle avec Mouwatalli, roi du Hatti, un traité d'alliance.

Quand il meurt, en 1314 avant J.-C., il abandonne l'Égypte, pacifiée et prospère, au successeur qu'il s'est choisi, le premier de la lignée des Ramessides, Ramsès Ier, général issu d'une famille d'officiers originaire de Tanis (à l'est du Delta), qui ouvre la XIXe dynastie.

Dans le domaine religieux, Ramsès Ier demeure fidèle à Amon : il entreprend à Karnak la construction d'un temple gigantesque, dont la salle hypostyle rappelle aujourd'hui encore l'immensité ; mais, se défiant, sans doute, des prêtres ambitieux du dieu, il s'éloigne de Thèbes en établissant une seconde capitale, résidence d'été, à Tanis même – qui, face à la métropole religieuse thébaine, prend figure, par sa situation aux frontières de l'Asie, de capitale d'Empire. Sa politique générale est, en effet, résolument impérialiste et militaire. Ramsès Ier associe son fils Seti, officier également, au gouvernement et lui confie le vizirat. Il réorganise l'armée : la division en deux corps, stationnés l'un dans le Sud, l'autre dans le Nord, est abolie ; il y aura désormais trois corps d'armée, placés sous le patronage des trois grands dieux : Amon, Rê, Ptah (habile manœuvre aussi de « déconcentration » religieuse). L'idéologie même se fait guerrière : Amon, divinité royale des batailles, présente lui-même au souverain la hache avec laquelle il soumettra les nations que le dieu lui livre. C'est un règne court et énergique.

En 1312 avant J.-C., Seti Ier accède à la royauté. Désormais, face à une Asie hostile, la guerre décidera du sort des peuples ; l'Égypte se prépare à la lutte contre le Hatti, qui présente le danger le plus menaçant. Celui-ci, en effet, a peu à peu acquis une double hégémonie en Asie. Hégémonie économique à l'ouest : l'expansion des Achéens, qui, depuis le xve s. avant J.-C., triomphe dans l'Égée, s'étend alors jusque sur l'Hellespont, donnant aux populations du littoral de l'Asie Mineure (Phrygiens, Mysiens, Troyens, Lydiens, Cariens, etc.) une importance croissante ; avec ces peuples commerçants, qui séparent leur royaume de la mer, les souverains du Hatti entrent en rapport et se les concilient par des traités qui vont permettre à leur pays de devenir une puissance économique. Hégémonie politique à l'est, sur le Mitanni, cependant qu'au sud des alliances avec les rois de Karkemish, d'Alep et de Qadesh installent solidement le Hatti sur l'Oronte et l'Euphrate. Le conflit avec l'Égypte devient inévitable : Mouwatalli II suscite d'abord un soulèvement de Bédouins, dont Seti Ier vient aisément à bout : en quelques mois, il soumet la région du Liban et sacrifie à Karnak les chefs prisonniers pour la plus grande gloire d'Amon. Obligé, ensuite, de refouler une première tentative d'invasion libyenne à l'ouest, il s'ébranle vers le nord en l'an 2 de son règne : s'étant d'abord assuré des bases maritimes phéniciennes (suivant la tactique désormais traditionnelle), il rencontre et défait l'armée hittite devant Qadesh. Le danger momentanément écarté, Seti Ier consacre pacifiquement la fin de son règne à la mise en valeur de ses possessions.

Au moment où Ramsès II (fils de Seti Ier) devient roi, en 1298 avant J.-C., la situation extérieure est de nouveau inquiétante. Deux « blocs » d'hégémonie s'opposent : l'égyptien (avec ses territoires jusqu'à l'Oronte et sa position dominante en Méditerranée) et le hittite (qui n'a cessé de nouer des alliances politiques et se tourne résolument vers l'Égée). La clef de cette double hégémonie réside dans les ports phéniciens : les deux puissances, ouvertement, se préparent à la lutte.

Ramsès II, grand roi militaire, assure ses bases et ses armées. Consacrant la « remontée » vers le nord, c'est dans les marches orientales du Delta, au bord de l'Asie, au point de jonction des routes maritimes et caravanières dominantes qu'il installe sa résidence à Pi-Ramsès (Tanis ? Qantir ?), luxueuse capitale d'Empire (vite opposée à Thèbes, métropole religieuse). L'armée est renforcée par la création d'un 4e corps, placé sous le patronage du dieu Seth, divinité de la Basse-Égypte, avatar du belliqueux Soutekh asiatique. Des campagnes en Nubie et en Lybie affirment la paix aux confins du Sud et de l'Ouest. L'affrontement entre Ramsès II et Mouwatalli a lieu à Qadesh ; les Égyptiens l'emportent à la suite d'un combat difficile, où Pharaon paie courageusement de sa personne (lire le lyrique Poème de Pentaour).

Mais nouvelle rupture grave : Salmanasar Ier (Shoulmân-asharêdou), roi d'Assyrie, pénètre dans le Mitanni. Devant la montée de cette nouvelle et redoutable puissance, l'Égypte et le Hatti se rapprochent et signent vers 1278 avant J.-C. un traité d'alliance, dont le texte (rédigé en akkadien sur tablettes d'argile) a été conservé. Mouwatalli rend une visite officielle à Ramsès II, qui épouse l'une de ses filles. La paix est assurée pour une quarantaine d'années.

Désagrégation de l'Empire et de la monarchie

À la fin du règne de Ramsès II, les éléments d'un lent processus de désagrégation intérieure apparaissent dans l'Empire : l'hérédité sacerdotale s'implante à Thèbes ; les temples de la Haute-Égypte ont leurs domaines, leurs juridictions. Pour fortifier son armée, le roi doit développer l'armée de métier, donner des terres à ses officiers de carrière, et ainsi se constitue peu à peu une nouvelle caste militaire, qui deviendra dangereuse. L'excès, en retour, de centralisation administrative paralyse les services du gouvernement sous une inutile « paperasserie ».

Mais c'est une double rupture de l'équilibre international qui va entraîner la ruine de l'Empire : le roi d'Assyrie, Toukoulti-Ninourta Ier, lance ses armées et s'installe fermement sur l'Euphrate ; il défait les Hittites et occupe Babylone. Toute la Mésopotamie et la route économique la plus importante du continent passent sous contrôle assyrien. Ramsès II (dont la seule puissance, désormais, peut s'opposer efficacement à celle de l'Assyrie) commet la lourde faute de temporiser.

De la mer s'élève le danger achéen : Mycènes s'oppose ouvertement à Troie. Le conflit, inévitable, éclate sous Ramsès II, lorsque Agamemnon, après une longue guerre, détruit la ville asiatique vers 1290 avant J.-C., ouvrant ainsi aux Achéens l'accès de la mer Noire. Le Hatti fait front, mais il est seul. Et les peuples maritimes bougent.

Les Peuples de la mer vont définitivement bouleverser la carte du monde.

Tandis que les Achéens, triomphant de Troie, dominent l'Égée, les Doriens, venus d'Illyrie, commencent à envahir la Grèce et, par vagues successives, en quelques décennies, la submergent. Seule l'Attique est épargnée. Du Péloponnèse, les Doriens passent en Crète, prennent possession de Rhodes et atteignent les établissements achéens de l'Asie Mineure. Seuls les Hittites arrêtent leur progression et les empêchent d'atteindre Chypre. L'Asie Mineure elle-même, durant ce temps, est envahie par d'autres bandes indo-européennes ; toutes les populations du littoral fuient alors en un immense exode, en quête d'un rivage hospitalier. De Grèce, les Achéens s'embarquent, avec femmes et enfants, vers le refuge provisoire de l'Attique et de l'île d'Eubée, vers les établissements de l'Asie Mineure ; d'autres font voile vers les grandes steppes semi-désertiques de Libye. De l'Asie Mineure, les peuples côtiers (Phrygiens, Cariens, Lydiens, Mysiens, Philistins, Libou, Tourousha [ou Étrusques ?], Sikoulousha [ou Sicules ?]) prennent également la mer, vers la Libye et vers la Palestine. L'Égypte, à la fin du règne de Ramsès II, est encore intouchée : Ménélas, Ulysse en vantent le séjour et la prospérité. Elle se cantonne dans sa paix.

En 1235 avant J.-C., Mineptah succède à son père. Il semble qu'il ait essayé de renouer avec le Hatti, battu par les invasions sur toutes ses frontières, mais ne cédant pas ; pour aider ce rempart avancé contre les « Peuples du Nord et de la mer », il lui envoie des cargaisons de blé (il avait donc encore le contrôle de la mer).

Mais bientôt la tourmente se déchaîne contre l'Égypte ; à l'ouest, les migrations venues de la mer avaient rassemblé en Libye les peuples les plus divers : aux autochtones Timhiou (ou Temehou) et Tjehenou (ou Tehenou), plus récemment Mashaouash (Berbères), s'étaient agrégés des Achéens, des Étrusques, des Sicules, des Shardanes, des Lyciens, qui, tous, avaient reconnu l'autorité d'un roi, Meriaï. Vers 1230 avant J.-C., celui-ci envahit le Delta et, suivi d'une misérable horde d'émigrants (avec femmes, enfants, bestiaux, charrois), marche sur Memphis ; Mineptah (à qui Ptah a envoyé un songe rassurant) attaque l'ennemi à Petirê, dans le Delta occidental : c'est un affreux carnage, 10 000 morts, plus de 9 000 prisonniers. La menace n'est pas écartée pour autant ; en effet, les Peuples de la mer, après avoir occupé une partie du Hatti, s'infiltrent par la Syrie ; Mineptah reconquiert la Palestine (une stèle de victoire mentionne pour la première fois le nom d'Israël parmi les peuples vaincus).

Mais cette violente secousse a aggravé le mal intérieur ; une double crise s'ensuivra. Crise de pouvoir : l'emprise du clergé thébain sur la Haute-Égypte a grandi ; chaque victoire a valu à Amon de nouvelles richesses ; les clercs du dieu ont organisé sur leurs domaines des milices armées, suffisamment fortes pour que Mineptah doive nommer comme successeur du grand prêtre Rome-Roy, le fils du chef des soldats du domaine d'Amon, Bakenkhonsou, qui s'affirme rapidement comme le seigneur d'un État dans l'État. Crise économique : le commerce du Delta avec le monde égéen est tari, Pharos est presque ruinée, les ports phéniciens sont dans une situation critique, et l'installation, à ce moment, des Philistins sur les côtes de Palestine (où ils fondent la première Pentapole) entraîne des bouleversements profonds. À cela, s'ajoutent, au cœur même de l'Égypte, des soulèvements de prisonniers : Araméens (capturés par Ramsès II), Phrygiens, Juifs ; le roi les réprime. Mais l'effondrement est inévitable ; la réaction semble avoir été de se regrouper autour des puissances sociales que constituaient les temples et l'oligarchie.

Le trône est occupé par un usurpateur, Amenmès, puis, vers 1219 avant J.-C., par Mineptah-Siptah, qui avait épousé la princesse royale Taousert. En 1210 avant J.-C., le vice-roi de Nubie (seul territoire à avoir conservé un cadre administratif stable) marche sur Thèbes, épouse Taousert (veuve du roi précédent) et règne sous le nom de Seti II ; quelque légalité semble avoir été rétablie, mais, après le règne de son fils Ramsès-Siptah, l'anarchie l'emporte ; il semble même qu'un mercenaire syrien, Iarsou, ait pris le pouvoir quelque temps.

Il y aura un dernier sursaut avec la XXe dynastie. Grâce à l'appui du clergé, Setnakht (d'origine inconnue – descendant de Ramsès II ?) restaure le pouvoir monarchique vers 1200 avant J.-C. et fonde la XXe dynastie ; à sa mort, en 1198 avant J.-C., son fils Ramsès III, dernière grande figure royale du Nouvel Empire, va rendre à la monarchie pharaonique un dernier vif éclat. Un immense exposé graphique de son règne orne les parois de son temple funéraire, à Médinet Habou, l'un des mieux conservés d'Égypte ; la richesse de celui-ci prouve que le souverain a su restaurer les finances de l'État ; il semble aussi qu'il ait cherché à établir de nouvelles structures sociales moins centralisées.

Mais la situation extérieure demeure des plus graves : la menace vient du nord et de l'ouest, par mer et par terre. L'Égypte ne recherche plus un équilibre, résultat calculé d'une politique internationale (comme sous Thoutmosis III) ; elle défend ses frontières, son existence. À ce moment, en effet, tous les peuples maritimes – Achéens (demeurés en Grèce), Égéens des îles et de la Crète, peuples d'Asie Mineure –, devant le danger commun dont les menacent les invasions venues du nord, forment une vaste ligue ; une immigration systématique semble avoir été organisée par terre et par mer ; c'est un assaut désespéré : le royaume hittite est submergé, Chypre occupée, Karkemish conquise, les ports phéniciens sont pillés et saccagés (Ougarit est définitivement détruite), et l'effort des Peuples de la mer se porte alors tout entier vers l'Égypte et la richesse de la vallée du Nil. Tandis qu'une armée envahit le Delta par la route de Syrie, une flotte importante fonce vers les embouchures du Nil ; l'Égypte tient bon : à la frontière, l'armée des envahisseurs est repoussée ; sur mer, la flotte des émigrés est détruite dans les bouches du fleuve. Une coalition nouvelle se forme en Libye en l'an 5 du règne de Ramsès III ; les coalisés franchissent sur plusieurs points la frontière, mais, avant qu'ils aient pu faire leur jonction, Ramsès III les écrase et en fait un tel carnage qu'il se vante (dans un hymne triomphal à Médinet Habou) d'avoir anéanti les Peuples de la mer.

Conscient, cependant, du danger, le roi porte au nord-est la défense du pays jusqu'à la Phénicie, reconquise. Le choc définitif se produit en l'an 8 de son règne (1191 avant J.-C.) devant un port syrien. Triomphe égyptien. Les Peuples de la mer se disloquent : Étrusques et Sicules partent alors vers l'Ombrie et la Sicile ( ?) ; les Philistins se maintiennent entre Gaza et le mont Carmel. Pendant trois ans encore, Ramsès III bataille en Syrie du Nord. Un nouvel assaut libyen atteint le royaume en l'an 9, mais, cette fois, il est brisé définitivement devant Memphis.

L'Égypte a pratiquement perdu ses lointaines possessions asiatiques. Mais, seule de l'ancien monde oriental, elle a conservé l'intégrité de ses forces matérielles, intellectuelles et morales grâce à son étonnant courage, qui a brisé toutes les invasions.

Des intrigues de palais assombrissent les dernières années de Ramsès III. Sous ses faibles successeurs, l'autorité royale va se dégradant ; plus de tributs asiatiques et les finances sont piètres. Le pouvoir chancelle lorsque Ramsès XI nomme grand prêtre d'Amon l'énergique général Herihor. Il précipite la fin de la dynastie, qui s'achève vers 1085 avant J.-C., quand Smendès prend la couronne à Tanis et Herihor à Thèbes… préludant de peu aux invasions étrangères de la Basse Époque. Mais le génie propre de l'Égypte, dont témoigne une floraison littéraire caractéristique de cette époque exceptionnelle, demeure intact.