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Martin Luther

Martin Luther
Martin Luther

Théologien et réformateur allemand (Eisleben, Thuringe, 1483-Eisleben, Thuringe, 1546).

Un homme de son temps : les temps de cet homme

Il n'y a qu'une histoire, à l'intérieur de laquelle, étroitement mêlés, coexistent les courants de pensée, les idéologies, les intérêts économiques et les forces politiques les plus divers. « Animal politique », suivant Aristote (Politique), l'homme est le produit de son environnement avant de devenir personne, objet de l'histoire avant de peut-être la modeler et l'orienter à son tour. Si, comme Luther, il parvient au premier rang des acteurs d'une époque, en l'achevant et en la faisant basculer vers les temps modernes, il n'en reste pas moins enserré dans un réseau d'influences et de conflits entre pouvoirs opposés. Le génie lui-même, si l'on voit son revers, n'est qu'un bouchon de liège ballotté sur les flots apparemment insensés de son temps.

L'histoire sociopolitique de la fin du Moyen Âge n'a été que trop rarement mise en relation organique avec celle des débuts de la Réforme. Et Luther, défiguré par ses hagiographes autant que par ses calomniateurs, est apparu comme un bloc erratique défiant les injures des temps. C'est l'historiographie marxiste qui, à la suite de la grande étude d'Engels sur la guerre des Paysans (1850), l'a remis dans son temps et, en quelque sorte, restitué à l'humanité. Depuis, les ouvrages d'Ernst Bloch et, récemment, ceux d'un jeune dramaturge allemand, Dieter Forte, en réhabilitant Thomas Münzer et le mouvement anabaptiste, ont mis en lumière le jeu politique – notamment du Vatican, du jeune empereur Charles Quint et de l'Électeur de Saxe – et l'exceptionnelle habileté du banquier Jakob Fugger « le Riche » qui, à la fois, ont permis la réussite de Luther et imposé à son œuvre des limitations lourdes de conséquences.

Qu'il l'ait su ou non, voulu ou non, Luther a été un pion sur l'échiquier des grands maîtres de la deuxième décennie du xvie s. Quelle que fût sa décision, à partir du moment où l'équilibre des forces adverses lui évitait le sort de Jan Hus, il était l'otage de l'un des camps en présence. Sans doute eut-il la chance ou l'intelligence de choisir le moins mauvais, celui de Frédéric III le Sage. Mais, du coup, il créait entre la nouvelle Église évangélique et le pouvoir politique une relation d'interdépendance qui, au cours des siècles, a plus contribué à enchaîner le témoignage prophétique qu'à faire surgir entre les sujets des princes une volonté adulte d'exercice démocratique des responsabilités politiques. Aussi nombreux sont-ils ceux pour qui, en Allemagne et ailleurs, la fidélité évangélique commande aujourd'hui de sortir dans ce domaine des impasses luthériennes…

Dire cela ne signifie nullement réduire la grandeur d'un homme ; c'est au contraire le reconnaître dans sa réalité contingente, difficile et ambiguë. Ce n'est pas nier, mais, bien au contraire, affirmer lucidement que, son histoire spirituelle se situant en pleine pâte historique, elle va attester dans le temps présent l'actualité permanente de l'incarnation. Que la parole et toute la vie de Luther aient été d'un bout à l'autre des actes politiques (conditionnés par l'environnement et influant sur lui) n'en diminue en rien l'originalité et le caractère décisif, au contraire.

Si nous croyons que la Parole oriente l'histoire de façon décisive, c'est à travers ce tissu infiniment serré et jamais complètement discernable que s'effectue son action. Qu'elle ne soit pas le produit des circonstances signifie précisément que c'est « à travers l'enchaînement des circonstances », dont Luther parle avec une certaine amertume, qu'elle fait son chemin.

D'ailleurs, l'histoire des interprétations de Luther est fort instructive ; elle offre un miroir de chacune des époques et de ses tendances idéologiques. Si l'on suit, par exemple, la série des célébrations centenaires de 1517, on constate qu'en 1617 l'orthodoxie luthérienne a honoré en lui le fondateur génial d'un système théologique codifié en une nouvelle scolastique (alors que Luther, s'il est un théologien puissant, s'est avant tout préoccupé de l'actualité prophétique de la Parole et non de l'élaboration d'un système) ; en 1717, on le présente comme l'homme d'un drame intérieur exceptionnel et, partant, comme l'ancêtre des piétistes et des romantiques à venir (alors que, si le moment subjectif tient chez lui une place considérable, toute sa recherche est axée sur la découverte d'une objectivité libératrice) ; en 1817, c'est l'homme de la rupture avec le magistère infaillible que l'on évoque, l'ancêtre de la philosophie des lumières, le pionnier de la tolérance et de l'humanité (alors que, s'il est ennemi de tout obscurantisme, Luther, loin de rejoindre les humanistes, cherche à donner à la foi une autorité sûre) ; en 1917, c'est comme homme allemand qu'on le glorifie, l'ancêtre et le véritable fondateur d'une culture originale et d'une Allemagne indépendante, alors que, encore une fois, il assiste comme effaré à « l'enchaînement des circonstances » et qu'il ne fait appel aux princes qu'en désespoir de cause. Il n'y a pas chez lui de nationalisme, mais l'acceptation réaliste des conditions et limites humaines qui sont les siennes. Et pourtant, qui nierait qu'il a contribué, de manière effective et objective, à l'apparition de la conception allemande de l'État autoritaire ?

Si Nietzsche voit en lui à la fois le libérateur de l'homme et donc du surhomme, il le condamne en même temps comme l'organisateur involontaire d'une sacrilège « jacquerie de l'esprit » ; si, avec Erik H. Erikson, les freudiens voient en lui le dramatique liquidateur d'un complexe paternel et d'une aliénante religion du Père, les marxistes, à la suite d'Engels, saluent en lui le promoteur malheureux d'une révolution sociopolitique dont il n'a pas eu le courage d'assumer les conséquences : pour le 450e anniversaire de 1517, la République démocratique allemande l'a célébré comme un de ses pères idéologiques.

Chacune de ces lectures de Luther est extrêmement suggestive et, parfois, fascinante, mais il n'y a pas de doute : le vrai Luther échappe à toute définition ; sa grandeur complexe est de toutes les transcender. Il reste l'homme qui surprend toujours.

Des saisons en enfer

Né dans une famille de petits-bourgeois d'origine paysanne, Martin Luther passe ses premières années entre un père rude et intéressé et une mère sensible et superstitieuse, à Eisleben, puis à Mansfeld, en Saxe. Sa foi d'enfant est très fortement marquée par les colères et les châtiments paternels, en quoi il ne tarde pas à voir des échos de la sévérité et du jugement divins et, par la croyance de sa mère, de l'omniprésence des esprits bons et malins de la création invisible. (L'analyse brillante de E. H. Erikson, si elle met bien en lumière certains des traits de caractère du futur réformateur et leur enracinement dans le climat de sa petite enfance, laisse par trop de côté ce qui est l'essentiel de Luther : la quête spirituelle incessante, exigeante, jamais achevée et pourtant, dès 1517, illuminée par une certitude joyeuse.)

Après avoir fréquenté l'école de Mansfeld, il part, à quatorze ans, pour Magdebourg et passe un an chez les Frères de la vie commune, qui lui font découvrir la Bible. À quinze ans, il poursuit ses études à Eisenach, où sa culture s'épanouit, en particulier dans le domaine musical. À dix-sept ans, en 1501, il entre à l'université d'Erfurt, pour y devenir juriste ; il y subit l'influence du nominalisme et y fréquente un cercle d'humanistes. À vingt ans, il est chancelier ; à vingt-deux, « maître ès arts » : un brillant avenir l'attend. Ses condisciples le décrivent comme « un jeune compagnon de bonne et joyeuse nature, adonné aux études et à la musique ».

Cependant, derrière cette façade paisible et prospère, une question le hante, celle du sens de l'existence. Alors qu'Ulrich von Hutten (1488-1523), pressentant l'énorme accouchement historique qui se prépare, s'écrie superbement : « Il y a plaisir à vivre aujourd'hui », Luther se tient incessamment face à celui qu'il reconnaît comme son créateur et son juge. Sa piété, encore hantée par les superstitions maternelles, l'amène à vivre plus dans la crainte que dans la joie et la simplicité évangéliques : « Nous pâlissions au seul nom du Christ, car on ne nous le présentait jamais que comme un juge sévère, irrité contre nous. On nous disait qu'au jugement dernier il nous demanderait compte de nos péchés, de nos pénitences, de nos œuvres. Et, comme nous ne pouvions nous repentir assez et faire des œuvres suffisantes, il ne nous demeurait, hélas, que la terreur et l'épouvante de sa colère… ».

Alors même qu'il vient d'être fait « maître en philosophie » et aborde la carrière juridique, Luther entre soudain au couvent des Augustins d'Erfurt en juillet 1505, surprenant tous ses amis et remplissant son père de fureur. Ce n'est pas une rupture pourtant que cette décision de se vouer à l'idéal monastique, mais bien, dans la ligne de toute son époque, une tentative honnête et désespérée de « devenir vraiment chrétien ». Sans doute des événements extérieurs précipitent-ils cette évolution (accident et blessure au cours d'un voyage, mort d'un ami, coup de foudre déracinant un chêne à côté de lui…) ; mais ce qui le pousse vers la vie monacale, c'est avant tout son inquiétude existentielle, tout entière résumée dans la question pathétique : « Wie krieg ich einen gnädigen Gott ? » (mot à mot : « Comment est-ce que j'obtiens un Dieu miséricordieux ? »).

Tous les témoignages concordent : il a été un bon moine, trop bon même sans doute, car il s'applique à suivre la règle avec une scrupuleuse rigueur, en rajoutant constamment sur le minimum prescrit. Il est évident qu'il vise la perfection, sinon la sainteté, car il sait que nul pécheur ne peut vivre devant Dieu. Et plus il vise haut, vers l'absolu de son idéal spirituel, plus la conscience de son péché le tourmente et le terrorise. Admis à prononcer ses vœux à vingt-trois ans, il est ordonné prêtre l'année suivante (avril 1507) mais est submergé de panique lors de la célébration de sa première messe, le 2 mai 1507.

Ses supérieurs l'observent et l'accompagnent avec sollicitude : à vingt-cinq ans, il se voit confier un cours sur l'éthique d'Aristote, au couvent de Wittenberg. Deux ans après, en 1510, il fait à Rome un voyage, dont le résultat est de créer en lui une aversion définitive à l'égard de la capitale du monde catholique et de l'entourage pontifical. De retour à Wittenberg, il est, à vingt-neuf ans, nommé contre son gré sous-prieur du couvent, puis acquiert le titre de docteur en théologie. Désormais, il est chargé de donner à ses frères un cours d'explication biblique : au prix d'un énorme labeur, il parcourt en deux ans les Psaumes, puis au long des trois années suivantes les Épîtres aux Romains, aux Galates et aux Hébreux. L'ascension spectaculaire qu'il vient d'effectuer explique la célébrité dont il commence à jouir : dès lors, ses gestes et ses écrits ont un retentissement considérable.

Il n'a pas pour autant conquis la paix intérieure. Formé par ses maîtres nominalistes à une conviction théologique insistant avant tout sur le caractère libre et même arbitraire de la volonté divine et, en même temps, sur la nécessité pour l'homme de se préparer à la grâce par l'action bonne dans l'espoir que celle-ci soit agréée par le bon plaisir divin, il ne peut, en ce qui concerne son destin propre, arriver à aucune conclusion positive : si Dieu est absolument imprévisible, comment être certain que l'on est accepté par lui ?

Redoublant d'observances, de confessions et de pénitences, il en arrive petit à petit à une assurance mortelle : rien ne peut éteindre en l'homme la convoitise (terme qui ne doit pas être employé dans un sens sexuel, il s'agit avant tout, comme l'écrit Daniel-Rops, de « cette appétence irrésistible qui, par l'esprit comme par la chair, pousse l'homme vers ce qui est terrestre, évident, humain, pour tout dire, et le détourne de l'invisible et du divin ») ; rien ne peut lui donner la certitude de la grâce. L'enfer est là, dans sa vie actuelle, comme une intolérable présence : « Je ne savais plus si j'étais vivant ou mort, Satan m'avait jeté dans un désespoir tel que je me demandais s'il existait un Dieu. J'avais cessé de le connaître. La tentation de l'incrédulité est une souffrance si grande que nulle parole ne saurait l'exprimer. » Il résume son agonie dans un cri : « Satan est réellement homicide ! ».

Divers remèdes lui sont offerts : on lui fait lire les Pères de l'Église : Augustin, Bernard de Clairvaux… Jean Gerson aussi. Un frère anonyme lui dit que l'espérance n'est pas un des fruits de la sainteté, mais sa forme même, et que le désespoir est un des signes de la révolte contre Dieu. C'est surtout Johann Staupitz (?-1524), vicaire général de l'ordre, qui, avec une exemplaire fidélité, veille sur lui et l'accompagne pas à pas : « Ce n'est pas Dieu qui est irrité contre toi, c'est toi qui l'es contre lui. » Au cours d'un moment d'angoisse où Luther croit être damné : « Ceux qui veulent discuter de la prédestination feraient mieux d'y renoncer ; ils devraient commencer par songer aux plaies du Christ et bien se placer le Christ devant les yeux ; alors, les craintes occasionnées par la prédestination disparaîtraient, car Dieu a destiné son Fils à souffrir pour les pécheurs… » Et surtout, alors que Luther désespère de ne pouvoir offrir une confession et une pénitence dignes des exigences de la justice divine : « La vraie repentance commence par l'amour de la justice et de Dieu. »

Les chemins de la réalité

Puisque, désormais, il est professeur d'Écriture sainte et que, sa vie durant, il ne voudra d'autre titre que « docteur en la sainte Écriture », Luther éprouve chaque texte des Pères, chaque parole entendue des frères à ce qui est à ses yeux la seule échelle des vraies valeurs chrétiennes : le texte de l'Ancien et du Nouveau Testament. Tout ce qui n'est pas conforme à l'Écriture est disqualifié, car elle est le seul témoin authentique de l'enseignement et de la vie du Christ mort et ressuscité : ainsi, qui veut connaître le Christ est renvoyé à l'Écriture ; qui lit l'Écriture est renvoyé au Christ. Petit à petit, il se convainc que l'Écriture, témoignage rendu au Christ, doit redevenir pour l'Église la seule règle de foi.

Il faut donc tout examiner à la lumière de l'Écriture, tout soumettre à son jugement ou, plutôt, laisser la Parole, qui jaillit toujours de nouveau de l'Écriture, tout remettre en cause dans l'enseignement et les structures de l'Église, comme dans la vie du chrétien et l'histoire du monde.

Luther comprend peu à peu que le fait de désespérer en doutant de sa propre justice – c'est-à-dire de sa propre capacité à mériter le salut – ne peut venir que de Dieu. Comment se croire damné, si ce n'est pour avoir été confronté avec la sainteté de Dieu, si ce n'est pour s'être reconnu en vérité au miroir de l'Évangile ? En n'ayant aucune complaisance envers soi-même, en se regardant tel qu'il est avec réalisme, il ne fait, en réalité, que d'accorder le jugement qu'il porte sur soi avec celui que Dieu porte sur tout homme : par là même, il donne raison à Dieu contre lui-même.

Être juste, ce n'est donc pas accumuler confessions, pénitences et bonnes œuvres, c'est se soumettre au verdict de la justice de Dieu. Encore faut-il être certain qu'elle est aussi la justice qui pardonne et délivre : « J'avais brûlé du désir de bien comprendre un terme employé dans l'Épître aux Romains au premier chapitre, là où il est dit : “ La justice de Dieu est révélée dans l'Évangile ” ; car jusqu'alors j'y songeais en frémissant. Ce mot “ justice de Dieu ”, je le haïssais, car l'usage courant et l'emploi qu'en font habituellement tous les docteurs m'avaient enseigné à le comprendre de façon philosophique. J'entendais par là la justice qu'ils appellent formelle ou active, celle par laquelle Dieu est juste et qui le pousse à punir les pécheurs et les coupables. Malgré le caractère irréprochable de ma vie de moine, je me sentais pécheur devant Dieu […]. Enfin, Dieu me prit en pitié. Pendant que je méditais, jour et nuit, et que j'examinais l'enchaînement de ces mots : “ La justice de Dieu est révélée dans l'Évangile, comme il est écrit : le juste vivra par la foi ”, je commençais à comprendre que la justice de Dieu signifie ici la justice que Dieu donne et par laquelle le juste vit, s'il a la foi. Le sens de la phrase est donc celui-ci : l'Évangile nous révèle la justice de Dieu, mais la “ justice passive ”, par laquelle Dieu, dans sa miséricorde, nous justifie au moyen de la foi. Aussitôt je me sentis renaître, et il me sembla être entré, par des portes largement ouvertes, au paradis même. »

Du Dieu juge, condamnant sans rémission ni pitié, Luther en est arrivé au Dieu père de Jésus-Christ, communiquant à ceux qui se repentent et qui croient la parfaite justice de Celui qui, de son baptême à la croix, a accompli toute justice. Plus n'est besoin d'escalader le ciel pour y conquérir un verdict de grâce arraché au bon plaisir de l'arbitraire absolu : Dieu est amour, offert en Jésus-Christ à tout homme, « il ne réclame rien pour lui-même, mais ne fait que donner et se donner », il n'est que de consacrer sa vie à répondre à cet amour. Il ne s'agit pas d'entreprendre et de poursuivre vers la sainteté une impossible ascension, mais de recevoir la bonne nouvelle de la justification des pécheurs, par grâce, par le moyen de la foi. « Alors nous pouvons louer, glorifier et aimer la justice de Dieu. La vie chrétienne est celle d'un homme qui se sait “ toujours pécheur ” , car c'est bien tel qu'il apparaît au miroir même de l'amour offert, “ toujours juste ” , lorsqu'il accepte, par la foi, le don de Dieu, et “ toujours repentant ” , car c'est quotidiennement qu'il lui faut renoncer à lui-même et repartir sur la voie de la reconnaissance et de la vie donnée, à l'imitation du Christ. » Telle est la spiritualité nouvelle, celle d'un homme désormais libéré, qui ne trouve dans la connaissance de son péché que motif à s'attacher, par une foi agissante, au Christ, « en qui Dieu était à l'œuvre, réconciliant le monde avec lui-même ».

C'est le point de départ d'une activité incessante, joyeuse et intrépide : il n'y a dès lors en Luther pas plus de quiétisme que de désespoir, mais seulement la « certitude » (opposée à toutes les vaines « sécurités » passées) que la justice de Dieu l'entraîne à son service. Sola gratia, sola fide, telles sont les deux colonnes de la vie nouvelle, la vie d'un homme libéré pour servir. Un peu plus tard, il la décrira ainsi dans un admirable petit traité (De la liberté du chrétien) : « Le chrétien est un libre seigneur de toutes choses et n'est soumis à personne. Le chrétien est en toutes choses un serviteur et il est soumis à tout le monde. » Il n'obéit pas à Dieu pour être sauvé, mais parce qu'il l'est. À l'image de sa prière, toute sa vie est action de grâces et souci des autres. Les œuvres qui n'ont joué aucun rôle dans l'acquisition de la justice apparaissent maintenant comme les signes indispensables du don reçu.

Le prix de la grâce

C'est au sein de son Église, dans la fidélité à ses vœux et dans le cadre de la charge professorale qu'elle lui a confiée que Luther a vécu son drame et trouvé la paix ; c'est à ses pères et à ses frères qu'il se sait redevable de la bonne nouvelle qu'il a découverte ; il est convaincu qu'il va susciter leur joie unanime ; hélas ! il ne rencontre le plus souvent que surdité et incompréhension. Mais, en lui faisant la grâce de sa justice, le Christ ne l'a-t-il pas rendu porteur d'un message universel ? Si l'Église le rejette, ne vaut-il pas mieux être seul avec la vérité que de sauvegarder l'unité de celle-là, en abandonnant celle-ci ? C'est le jour où il se décide à admettre que la soumission fondamentale à l'Écriture et la foi du Christ peuvent le mettre en conflit radical avec l'Église – parce que le pape et les conciles sont faillibles – qu'il est entré dans l'attitude spirituelle caractéristique du protestantisme. Mais il s'écoule avant cela de longues années : alors qu'il n'a que trente-deux ans, il assiste avec stupeur à la campagne – autorisée par Rome, à la demande de l'archevêque de Mayence Albert de Brandebourg, qui s'est endetté auprès du banquier Jakob Fugger pour payer l'achat de son troisième archevêché – consistant à faire vendre, à travers toutes les Allemagnes, des indulgences en vue d'obtenir le ciel et dont le produit sert en grande partie à finir de payer la construction de la basilique Saint-Pierre. Un dominicain, Johannes Tetzel (vers 1465-1519), rassemble les foules au son d'une petite ritournelle :

Sitôt que dans le tronc l'argent résonne
Du purgatoire brûlant l'âme s'envole.

Scandalisé par ce qu'il tient pour un véritable empoisonnement spirituel des gens simples, Luther commence par alerter l'autorité ecclésiastique et les théologiens, mais il se heurte du haut en bas de l'institution à une véritable conspiration du silence : personne ne veut se risquer à intervenir à contre-courant des idées et pratiques reçues.

D'abord comme prédicateur, du haut de la chaire, il dénonce la trahison de l'Évangile que représente l'activité de Tetzel, puis, un an après, en 1517, les quatre-vingt-quinze thèses, rédigées par lui, sont répandues, en latin d'abord, puis traduites et imprimées, contre le gré de leur auteur. Les étudiants s'en font les colporteurs enthousiastes.

Luther, usant de son privilège de docteur en théologie, veut rappeler une doctrine traditionnelle de l'Église : les indulgences ne servent à rien, seul Dieu a le pouvoir de pardonner à ceux qui se repentent. Seule sauve la croix du Christ ; la pénitence ne saurait être l'affaire d'un moment, elle est le pain quotidien de la vie chrétienne formée par l'Évangile. Le retentissement est énorme : les Dominicains, chargés de l'Inquisition, le dénoncent à Rome, et la polémique s'engage. Sommé de se rétracter par le général intérimaire, puis par un chapitre de son ordre tenu à Heidelberg en 1518, il refuse et commence à gagner des adeptes.

À la suite d'une enquête menée par un théologien de la curie, le « maître des sacrés palais », Silvestro Mazzolini, ou Prierias (1456-1527), Luther, malgré plusieurs appels au pape, dont il ne peut toujours admettre qu'il ne reconnaisse pas la vérité de ce qu'il soutient, est sommé de se présenter à Rome dans les soixante jours. Il refuse, appuyé par son prince, Frédéric le Sage, Électeur de Saxe, et comparaît à Augsbourg (octobre 1518) devant le légat pontifical, le cardinal Tommaso de Vio, dit Cajetan (1468-1533), thomiste de renom : la discussion dure quatre jours, et Luther, durcissant sa position, y affirme clairement que l'infaillibilité de l'Écriture ne saurait être inférieure à celle du pape, au contraire. Il repart après avoir rédigé et fait diffuser un appel : Du pape mal informé au pape mieux informé. D'ores et déjà, il songe à en appeler du pape à un concile général.

À Leipzig, l'année suivante, il affirme que, quand bien même le concile espéré lui donnerait tort, il ne se rétracterait pas, soumis qu'il est à la seule autorité légitime, celle de l'Écriture ; puis il fait paraître son traité De la papauté qui est à Rome. La réponse est, le 15 juin 1520, la bulle Exsurge Domine, qui l'excommunie, dénonçant quarante et une erreurs répandues dans ses écrits.

À Louvain, le nouvel empereur, Charles Quint, préside un autodafé de ses ouvrages ; à Cologne, le nonce apostolique en organise un autre ; Luther, qui a vainement tenté de s'adresser directement au pape, brûle solennellement la bulle, le 10 décembre 1520, à Wittenberg, en présence de ses collègues de l'université, d'étudiants et de bourgeois de la ville.

Entre-temps, il a rédigé « les grands écrits réformateurs » : outre De la liberté du chrétien (Von der Freiheit eines Christenmenschen) – le mieux construit et le mieux écrit de ses ouvrages –, il a publié un appel À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l'amendement de la condition de chrétien (An den christlichen Adel deutscher Nation), où, conscient du rôle historique des grands, à cette heure décisive, il leur adresse une pressante invite à prendre leurs responsabilités. Face aux trois murailles édifiées par la papauté (distinction entre l'état ecclésiastique et l'état laïque ; monopole du magistère dans l'interprétation de l'Écriture ; privilège papal de la convocation du concile), il oppose trois principes évangéliques (sacerdoce universel : tous les baptisés sont prêtres de Dieu pour le monde ; intelligibilité de l'Écriture pour tout lecteur croyant au Christ ; responsabilité de tous les fidèles dans le gouvernement de l'Église, et singulièrement de ceux qui ont déjà une fonction civique). Immédiatement après, il a fait paraître Prélude sur la captivité babylonienne de l'Église (De captivitate Babylonica Ecclesiae praeludium), texte destiné aux théologiens et analysant avec une impitoyable rigueur le processus de perversion grâce auquel les sacrements sont devenus un moyen d'aliénation religieuse entre les mains du pouvoir clérical ; selon lui, il ne doit en subsister que deux, le baptême et la cène, à propos de laquelle il prend résolument parti contre la transsubstantiation. Dans le premier de ces ouvrages, il vise l'ensemble du peuple chrétien ; dans le second, les autorités politiques ; dans le troisième, les clercs ; sa ligne de bataille est bien en place. Et déjà s'esquisse ce que pourrait être une Église évangélique : la communion spirituelle de ceux qui croient au Christ, tous égaux les uns aux autres, les questions d'organisation et de structure étant secondaires.

L'affaire prend un tour définitif ; aussi, en avril 1521, profitant de ce que l'empereur vient de convoquer le Reichstag à Worms, les ennemis de Luther l'y font citer. Celui-ci part, persuadé que c'est le sort de Jan Hus qui l'attend. En deux comparutions successives, séparées par une nuit d'intense prière (Luther a souvent prié longtemps et virilement), il fait face à tous les dignitaires de l'Empire et de l'Église rassemblés. Encore une fois, il se réclame de l'Écriture seule : « J'ai été vaincu par les arguments bibliques que j'ai cités et ma conscience est liée par la Parole de Dieu. Je ne puis et ne veux rien révoquer, car il est dangereux et il n'est pas droit d'agir contre sa propre conscience. Dieu me soit en aide. Amen. » Et un peu plus tard, ayant mis en doute l'infaillibilité des conciles : « Je ne puis autrement, me voici. »

La foule, à sa sortie, lui fait un accueil triomphal ; venu avec un sauf-conduit, il quitte Worms sans être inquiété. Dans une forêt de Thuringe, il est enlevé par des cavaliers ; le 4 mai, il est au château de la Wartburg, près d'Eisenach ; le 26 mai, Charles Quint le met au ban de l'Empire.

Le médecin malgré lui

Suscitant une immense espérance, il est entré dans le jeu complexe des aspirations populaires à une libération sociale, des calculs des princes, des rapports de forces entre grands et petits États, des intrigues et mouvements de réforme qui agitent le catholicisme et vont bientôt aboutir, l'année précédant la mort de Luther, à la convocation du concile de Trente. Qu'il le veuille ou non, il est devenu un symbole, un chef, un oracle. Et pourtant, quoi qu'il en paraisse, il est un homme brisé, comme l'est aussi, malgré lui, l'unité de la chrétienté occidentale ; et il faudra attendre quatre siècles pour entreprendre, au sein du mouvement œcuménique, la réparation de la rupture qu'il n'a jamais complètement acceptée. Trop peu politique, il ne va pas tarder à faire la dure expérience que, s'il ne peut les tuer, le pouvoir tente au moins de domestiquer les prophètes.

Avant de se lancer dans une activité publique qui ne cessera qu'à sa mort, il connaît d'abord une période de retraite providentielle. Frédéric le Sage, pour le mettre à l'abri, l'a fait enlever et garder clandestinement au château de la Wartburg, en Thuringe. Presque déçu au fond de lui-même de n'avoir pas été jugé digne de subir le sort de Jan Hus, il ne tarde pas à se consacrer à une intense production littéraire : il écrit de nombreuses lettres, poursuit un commentaire des Psaumes, achève son explication du Magnificat, rédige des postilles ecclésiastiques – notes homilétiques sur les Épîtres et Évangiles de l'année liturgique, qui doivent servir de guide aux prédicateurs évangéliques –, un ouvrage sur la confession, un autre sur les vœux monastiques, d'autres sur l'abrogation des messes privées, sur la justification… Mais surtout, en moins d'un an (il demeure à la Wartburg de mai 1521 à mars 1522), sur la base du texte grec récemment publié par Érasme (1516), il traduit le Nouveau Testament, mettant ainsi à la disposition du peuple le texte sacré, dans une langue qu'il crée avec un étonnant génie d'interprète et d'écrivain. Plus tard, il complétera son œuvre en traduisant au cours des années l'Ancien Testament, donnant ainsi une version complète de l'Écriture, qui est la meilleure, aujourd'hui encore, en langue allemande.

Cependant, l'incertitude de ses amis et les débuts d'anarchie qui menacent l'avenir du mouvement de la Réforme l'obligent à sortir de sa réserve : à Wittenberg d'abord, en 1522, puis ailleurs, il reprend les choses en main, avec prudence et modération, organisant les communautés évangéliques naissantes, où il s'efforce de structurer le sacerdoce universel en définissant les caractères du ministère de la Parole.

Il va désormais lutter sur deux fronts : contre le catholicisme politique, qui espère toujours réduire la dissidence, et contre les éléments spirituels et enthousiastes fanatiques ; ainsi que contre les mouvements de libération sociale et nationale de la petite noblesse et surtout des paysans, qui voient dans son action le début d'une révolution destinée à renverser l'ordre établi. C'est surtout face au soulèvement paysan (1524) qu'il est amené à durcir ses positions, distinguant radicalement la liberté chrétienne et la liberté politique et optant, en fait, pour un pouvoir fort exercé par des autorités chrétiennes. Il sacrifie ainsi sa popularité auprès des masses à l'obtention de l'appui des princes, favorisant par sa « doctrine des deux règnes » (seul le domaine de l'Église est soumis à l'Évangile, le domaine civil, où règne la loi, étant du ressort du seul magistrat) la constitution d'Églises d'État.

À côté de ces conflits tragiques, les affrontements « idéologiques » ne lui font pas défaut.

Érasme espérait rester spectateur du conflit entre Rome et Luther ; partagé entre sa sympathie pour ce dernier et sa crainte du parti catholique, il se résout finalement à attaquer Luther sur un point décisif, celui du libre arbitre de l'homme en face de Dieu. Luther reconnaît dans ce christianisme humaniste une menace pour la prédication de l'Évangile de la grâce. Au Du libre arbitre (Diatribe de libero arbitrio, 1524) d'Érasme, il répond vigoureusement, dans son Du serf arbitre (De servo arbitrio, 1525), que la liberté du chrétien consiste à reconnaître la totale impuissance de sa volonté, tant qu'elle n'est pas mobilisée par la grâce.

Les « sacramentaires » protestants, disciples de Zwingli, défendant une interprétation symbolique de l'eucharistie, Luther, qui, comme Calvin, refuse la transsubstantiation tout en défendant la réalité de la présence du Christ et de son action dans la célébration de la cène, leur oppose une série d'écrits très vifs et participe, en 1529, au colloque de Marburg, organisé par Philippe le Magnanime, landgrave de Hesse, pour sceller l'union doctrinale d'une coalition protestante capable de résister aux États catholiques. Mais les interlocuteurs, Allemands luthériens et Suisses zwingliens, se séparent sans avoir pu se mettre d'accord.

Contre les illuminés et anabaptistes, qui se lancent dans des théories folles et des aventures sans issue, Luther, refusant que la Réforme puisse être identifiée à ces débordements, tonne en chaire et publie le traité : le Devoir des autorités civiles de s'opposer aux anabaptistes par des châtiments corporels (1525). Il contribue ainsi à les livrer au bras séculier.

L'organisation des communautés évangéliques est son souci majeur. Il est constamment en tournée de visitation, prêchant, enseignant, expliquant l'Écriture, pratiquant la direction spirituelle. C'est à leur usage qu'il rédige son Petit et son Grand Catéchisme (1529).

La défense de la Réforme contre Rome l'occupera jusqu'à sa mort : en 1529, à la deuxième diète de Spire, en face des exigences accrues du parti catholique, six princes et quatorze villes libres déposent une solennelle protestation. Ils sont aussitôt nommés « protestants ». Un an plus tard, à Augsbourg, Luther mis au ban de l'Empire et ne pouvant paraître devant l'empereur, c'est Melanchthon qui présente la Confession d'Augsbourg, qu'il a composée et qu'il confirme dans un texte rédigé, après quelques hésitations, sous l'influence vigilante de Luther : c'est l'Apologie. Six ans plus tard, en vue d'un concile annoncé, Luther rédige les Articles de Smalkalde et, dix ans après, à la veille de sa mort, un des plus violents parmi les pamphlets : Contre la papauté romaine fondée par le diable. C'est la fin d'un long et douloureux itinéraire qui, commencé dans le dialogue le plus confiant, se termine dans le plus définitif des anathèmes.

Luther, qui a épousé en 1525 une nonne, Katharina von Bora, dont il a eu six enfants, est un mari et un père heureux, jardinant, jouant aux échecs, faisant de la musique avec les siens, buvant de la bière et prenant de l'embonpoint. Les luthériens considèrent sa famille comme le modèle de la famille chrétienne.

Il meurt en pleine activité, à Eisleben, sa ville natale, où il s'est rendu en mission de réconciliation auprès des comtes de Mansfeld. Sur la table de la chambre mortuaire, après qu'il a, une dernière fois, confessé son entière confiance dans le Christ, on trouve un billet avec ses derniers mots écrits en latin, puis en allemand. Il se termine par un aveu, qui résume toute sa vie : « Wir sind Bettler, das ist wahr » (« Nous sommes des mendiants, c'est bien vrai »).

Visages actuels du luthéranisme

La famille luthérienne est d'abord implantée dans les pays européens et anglo-saxons : sur les 75 millions de luthériens, 60 millions habitent l'Europe, dont 57 millions en Allemagne et dans les pays scandinaves. On peut distinguer trois types d'Églises.

Les Églises historiques d'Allemagne, des pays scandinaves et d'Alsace. Ces Églises, marquées par une tradition liturgique très forte, sont généralement des Églises d'État, conservant, des liens très étroits avec le pouvoir politique.

Les Églises de migrants, nées de l'implantation de colons venus d'Europe en Amérique du Nord, en Amérique latine, en Australie, en Afrique du Sud. Il faut aussi mentionner les Baltes. Leurs membres sont presque sans exception de race blanche.

Les jeunes Églises, assez tardivement nées de l'éveil de l'esprit et de l'action missionnaires parmi les luthériens ; elles sont implantées en Indonésie, à Madagascar, en Tanzanie, en Éthiopie, etc.

La famille luthérienne est regroupée au sein de la Fédération luthérienne mondiale, qui est membre du Conseil œcuménique des Églises. Créée en 1947, cette fédération est une plate-forme de dialogue et de recherches n'ayant aucune autorité sur les Églises membres.

Malgré leur extrême diversité, les communautés luthériennes sont caractérisées par une impressionnante unité.

En théologie, le Livre de concorde, composé des trois « symboles anciens », de la Confession d'Augsbourg, de l'Apologie, des deux Catéchismes de Luther et des articles de Smalkalde, reste la référence de base ; les formules sola gratia, sola fide demeurent le centre de la prédication, de l'enseignement, de la piété.

En ce qui concerne la piété, il n'est pas douteux que la référence permanente à l'expérience spirituelle de Martin Luther accentue, parfois de façon très sensible, l'aspect d'individualisme et d'indifférence au monde, que le piétisme a cristallisé de façon particulièrement tenace.

Dans le domaine des arts et de la culture, le luthéranisme a joué et continue à jouer un rôle de premier plan depuis que Dürer et Cranach l'Ancien en peinture, J.-S. Bach en musique ont voulu, par toute leur œuvre, accompagner et illustrer le message de la Réforme.

Sur le plan politique, les fortes Églises luthériennes ne voient pas d'inconvénients aux concordats ou règlements divers qui organisent leurs rapports avec l'État. Si la tradition scandinave interprète Luther davantage dans le sens d'une contestation du pouvoir civil et si la majorité des luthériens allemands le regarde davantage comme le fondateur de régimes d'autorité et d'une attitude de soumission entière au pouvoir, il n'est pas douteux que, dans son ensemble et contre les intentions profondes – parfois démenties par les actes – du réformateur, le luthéranisme ait été (comme le catholicisme, dont, sur ce point, il diffère peu en pratique) un facteur de conservatisme et parfois même d'immobilisme politique, économique et social.

Dans le domaine œcuménique enfin, le luthéranisme peut, à juste titre, réclamer un rôle décisif dans le passé, puisqu'il fut à l'origine de la convocation du concile de Trente, où commença le grand travail de réforme intérieure du catholicisme. Dans un passé plus récent, il convient de mentionner le nom de l'archevêque luthérien suédois Nathan Söderblom (1866-1931), qui fut un des fondateurs du Conseil œcuménique des Églises. Participant à sa lente recherche et reconstruction, le luthéranisme, qui a en lui-même ses intégristes et ses révolutionnaires, occupe la plupart du temps des positions qui le situent à la droite du mouvement œcuménique.

Malgré la lourdeur conformiste des institutions ecclésiastiques, l'ardeur originelle de Luther revit toujours dans la tradition qui se réclame de lui : c'est ainsi qu'en 1934, face à l'irrésistible ascension de Hitler, le calviniste Karl Barth et le luthérien Martin Niemöller organisaient la résistance ouverte et clandestine au nazisme ; c'est ainsi que le luthérien Dietrich Bonhoeffer participait au complot du 20 juillet 1944 qui visait à éliminer Hitler et payait de sa vie, avec d'autres martyrs, cet acte de fidélité à la vraie tradition luthérienne ; c'est ainsi que, face aux régimes staliniens et néostaliniens des pays de l'est de l'Europe, les voix de luthériens allemands se sont élevés avec tous ceux qui ont demandé que soient respectés le droit et la cause de l'homme.

Quiconque a entendu Luther ne peut prendre son parti ni du mensonge, ni de l'oppression, ni de l'injustice. Cela, bien des chrétiens l'ont compris qui ont commencé à faire une analyse lucide des perversions autoritaires du message et de l'action de l'Église au cours des siècles. Parfois, c'est en relisant le jeune Luther qu'ils l'ont saisi ; parfois c'est en remontant directement à l'Évangile. Il se constitue ainsi une invisible famille spirituelle de Luther à travers les siècles et les confessions. Elle déborde même ces dernières : à côté de Kierkegaard, le prophète solitaire fulminant contre l'institution luthérienne danoise du xixe s., Leibniz, Nietzsche, Engels, Brecht, Dreyer, I. Bergman et tant d'autres sont aussi les héritiers de Luther.

Chaque fois qu'un homme, au mépris de son intérêt, de sa liberté, de sa vie, dresse la protestation du sens face à l'absurdité structurelle, idéologique ou religieuse, face à toutes les intimidations et cruautés du pouvoir, on peut dire qu'il est de la famille spirituelle de Luther.