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Jean-Philippe Smet, dit Johnny Hallyday

Chanteur de rock français (Paris 1943).

« Chanteur américain de culture française », disait la pochette de son premier 45 tours, sorti chez Vogue en mars 1960. En fait, c'est le contraire. Johnny Hallyday est typiquement, complètement un chanteur français de culture américaine. Typiquement : des traits à la James Dean sur un déhanchement à la Elvis Presley. Complètement : il symbolise à lui seul, en un répertoire d'environ 800 chansons, la France moderne de la seconde moitié du XXe siècle. France d'après-guerre, en mouvement, avec ses hauts et ses bas. Comme lui.

Animal obstiné, mythe vivant, servi par un physique de star et une voix de plus en plus puissante, Johnny Hallyday n'a jamais cessé d'être « l࠻, s'adaptant à tous les airs du temps, à tous les « la » des airs à la mode. Le petit Smet a eu la chance de sa malchance : être recueilli par sa tante, suite à la séparation précipitée de ses parents. Hélène Mar, la sœur aînée de son père, est danseuse et fréquente le monde du spectacle avec ses deux filles, Desta et Menen. Tous les quatre, ils se retrouvent en 1949, à Londres, où Desta rencontre Lemone Ketchan, qui deviendra Lee Halliday, nom d'artiste inspiré par celui du médecin de sa famille : Halladay. Les dés sont jetés. Jean-Philippe prend des cours de danse, apprend à jouer de la guitare et participe petit à petit au show familial. Il monte sur le planches, interprète du Brassens et des chansons de cow-boy, style « Davy Crockett ». On lui déniche aussi des petits rôles dans des films publicitaires (la Samaritaine) ou dans les Diaboliques d'Henri-Georges Clouzot (scènes coupées au montage).

Bizarre. Il ne fréquente pas beaucoup l'école, mais sa passion est ailleurs. La découverte du rock and roll, via le film Loving You, avec Elvis Presley, se charge du reste. Il se fait alors appeler Johnny par ses copains de la bande du square de la Trinité ainsi qu'au Golf Drouot, lieu de rendez-vous des premiers amateurs de rock en France. Lee Halliday lui offre bientôt une guitare électrique. Flanqué d'un bassiste et d'un batteur, Johnny monte un premier tour de chant qu'il rode à l'Astor, cabaret où siège le fan-club de Paul Anka, et connaît deux bides successifs, l'un à l'Orée du Bois (dans le très chic bois de Boulogne), l'autre au Robinson-Moulin-Rouge (devenu depuis la Locomotive).

Presque découragé, il retrouve l'énergie en chantant devant les GI des bases américaines stationnées autour de la capitale. « Stage intensif » qui lui fait gagner cette fois la partie au même Robinson-Moulin Rouge, en 1959, et lui vaut de passer, le 30 décembre, à l'émission de radio Paris Cocktail, avec Colette Renard au programme. Étrange cohabitation qui va lui porter chance, là encore : les paroliers de la chanteuse, Jil et Jan, le remarquent et le présentent à Jacques Volfsohn, directeur artistique des disques Vogue. Son premier 45 tours, sous le nom de Johnny Hallyday, avec deux « y » en raison d'une coquille et qui va lui rester ainsi, sort le 14 mars 1960. Il contient, notamment, Laisse les filles et T'aimer follement, rocks « à la française » particulièrement indigents, côté paroles, musique et accompagnement. Le 3 juin, un deuxième single sort, avec Souvenirs, souvenirs, titre original mieux conçu, qui fait aussitôt un tabac. C'est le premier tube de Johnny. Le premier d'une longue liste….

Première télévision aussi : parrainé par Line Renaud dans l'École des vedettes, le grand garçon paraît bien timide pour un rocker… Mais à l'Alhambra, en première partie du spectacle de Raymond Devos, il se déchaîne sur scène, face à un parterre de marbre et à des balcons en folie. En dix minutes et trois chansons, un phénomène est né. Phénomène vocal et scénique. Johnny, qui n'a pas encore dix-huit ans ni sa voix définitive, chante avec une sorte de hoquet. Les jeunes spectateurs sont électrisés. Et quand il se roule par terre, la tension est à son comble. Pour le premier festival de rock au Palais des Sports, en février 1961, ils sont des milliers à venir l'entendre hurler Tutti frutti, morceau sulfureux de Little Richard. Bien des années plus tard, Johnny reconnaîtra que ses premiers disques étaient plutôt « bizarres » et qu'il chantait « très faux ». Ce qui est juste….

Limite. En fait, cette période chez Vogue est un faux départ de Johnny Hallyday dans sa vie de rocker. Un prologue raté dans lequel, toutefois, la suite de son histoire s'annonce clairement. Il y a déjà dans ces balbutiements tout Johnny, ou presque, cette façon d'occuper la scène, de mettre le feu aux mots… Tout comme cette capacité à faire des concessions sans qu'elles passent pour des trahisons. Ainsi, des chansons ridicules comme Itsy Bitsy petit bikini (chantée aussi par Dalida) ou à la limite du grotesque comme Kili Watch préfigurent déjà ces détours imprévisibles que l'idole ne cessera, plus tard, d'imposer à ses fans. Toujours est-il que Johnny rompt avec Vogue à l'été 1961. Philips lui fait de l'œil depuis un moment, lui promettant les musiciens de qualité que Vogue lui refuse. Ce qui ne se refuse pas….

Signature chez Philips, donc. Et nouveau manager, qui a pour nom Johnny Stark. Tout change alors. Johnny apprend à travailler sa voix et se voit offrir la possibilité d'enregistrer à Londres. La différence est immédiate : Johnny chante mieux, s'aventure davantage dans les graves et développe une rage nouvelle dans les aigus. Quant à l'orchestre, il est assez bon pour le faire passer, en deux super-45 tours, dans la cour des grands. Nous quand on s'embrasse est du pur rock and roll, inspiré du High School Confidential de Jerry Lee Lewis, tandis que Il faut saisir sa chance est une composition originale de Georges Garvarentz, beau-frère de Charles Aznavour. Viens dans le twist, en versions française et anglaise, d'après Let's Twist Again de Chubby Checker, sera son premier disque d'or et fera vibrer son premier Olympia, où, du 20 septembre au 9 octobre 1961, il se montre, en smoking bleu nuit, sous une lumière nouvelle : celle d'un rocker avec du métier. Le cinéma s'intéresse à lui et, dans le film les Parisiennes, il chante Retiens la nuit (un très beau slow signé Aznavour-Garvarentz) à la toute jeune Catherine Deneuve. Deux stars (et une courte idylle) sont en train de naître.

À partir de 1962, les succès vont se succéder. Du 17 au 20 février, Johnny enregistre à Nashville des « vieux » rocks américains, dont I Got A Woman de Ray Charles, Blueberry Hill de Fats Domino, Be Bop A Lula de Gene Vincent et, bien sûr, Hound Dog d'Elvis. En juin, le premier numéro de Salut les copains lui consacre sa couverture et publie, à l'intérieur, une lettre à Johnny que les lecteurs retrouveront chaque mois.

La tournée d'été est émaillée de nombreux incidents et bagarres, rançons de sa nouvelle gloire rock and roll auprès des « blousons noirs », mauvais garçons de l'époque. À la rentrée, Pas cette chanson puis l'Idole des jeunes ne sont pas seulement des adaptations de succès américains (Don't Play That Song de Ben E. King et Teenage Idol de Ricky Nelson) mais la mise en avant des thèmes de prédilection de Johnny : le rejet du passé (il n'a pas eu de parents), la défaite en amour (le rêve impossible d'une famille), la solitude de la star. La Bagarre d'après Trouble de Presley, chantée sur une chorégraphie musclée lors de son deuxième spectacle à l'Olympia en octobre-novembre 1962, est une manière de régler leur compte à ces blessures secrètes. Johnny, si on le « cherche », on ne le trouve jamais là où on le croit… Il est peut-être « né dans la rue », cela ne l'empêche pas d'être reçu par le général de Gaulle pour l'arbre de Noël de l'Élysée. Johnny chez de Gaulle, c'est un avant-goût du Johnny le tatoué qui portera la cravate au balcon de la mairie de Neuilly, en mars 1996, pour son cinquième mariage !.

Adapter, s'adapter. « C'est très facile, pour moi, de m'adapter. Je me sens aussi bien à l'aise en smoking qu'en jean et blouson noir », confiera-t-il dans le livret accompagnant la sortie de son intégrale discographique en 1993, l'année de ses cinquante ans, l'année de son étonnant Parc des Princes (spectacle Retiens ta nuit : 3 soirs en juin réunissant 180 000 personnes). Cet aveu lucide et tranquille, cette façon de reconnaître les inévitables complaisances, voire les contradictions, qui ont ponctué sa longue carrière, est à porter au crédit de celui qu'on a souvent pris pour un semi-idiot. Non, Johnny n'est pas dupe. Certes, on peut lui reprocher d'avoir épousé encore plus de modes que de femmes, il en convient lui-même. Mais sa vie privée ne regarde que lui (… enfin presque). Quant aux modes, elles l'ont aidé à négocier les virages, quand il le fallait. Le rocker motard a su poursuivre sa route.

D'où viens-tu Johnny ?, film de Noel Howard qu'il tourne en juin 1963 avec Sylvie Vartan, était aussi, déjà, la bonne question. Toujours sans réponse. Il peut chanter Da doo ron ron, ce qui ne veut rien dire, attirer 150 000 jeunes dans la nuit du 21 au 22 juin, place de la Nation, ce qui préfigure beaucoup, et interpréter la Marseillaise, le 14 juillet, lors d'un gala à Trouville, ce qui scandalise les anciens combattants et trouble le général lui-même. Pour moi la vie va commencer, fait-il savoir dans une autre chanson en forme de bonne résolution, avant de s'écrier Excuse-moi part'naire, fin 1963. Insaisissable… Cherchez l'idole est le titre d'un autre film, qui, à son tour, au printemps 1964, illustre bien les multiples facettes du chanteur. Lequel, le 8 mai de la même année, part sagement faire son service militaire en Allemagne — comme Elvis — et se marie l'année suivante, le 12 avril 1965, à la mairie de Loconville (Oise). Avec Sylvie Vartan. Entre ces deux événements, l'armée et le mariage, il a enregistré le Pénitencier d'après les Animals. Johnny se sent-il en prison ? Insaisissable… Cette manière systématique de brouiller les pistes en empruntant celles que les vents porteurs lui montrent du doigt, Johnny n'en changera jamais, quitte à se travestir, quitte à en souffrir.

En réplique aux Élucubrations d'Antoine, qui le met en boîte (« en cage à Médrano »), il se moque, en mai 1966, des beatniks iconoclastes. Cheveux longs, idées courtes est balancée comme un poing dans la figure, ultime argument du rocker frenchie face à la montée des hippies issus des classes moyennes.

Pourtant, Johnny se sent à côté de la plaque. Quelque chose lui échappe. Les temps changent, sans lui. Déprimé, en quête d'un nouveau souffle, il tente de se suicider, le 10 septembre 1966, en se tailladant les veines du poignet droit. Noir c'est noir (reprise du Black Is Black des Espagnols de Los Bravos) exprime cet état d'esprit, sur l'album Génération perdue, qui va bien marcher et lui permettre de recoller au peloton de tête. « Quand j'ai fait ce disque, expliquera-t-il, c'était l'époque où j'écoutais Dylan tout le temps. ».

Cheveux longs, idées courtes ? Peu importe. Il en sera ainsi chaque fois que se dessineront des nouvelles tendances. Il rencontre Otis Redding au Marquee Club à Londres et, dans la discothèque voisine, repère un guitariste américain encore inconnu, Jimi Hendrix, qu'il engage aussitôt pour sa nouvelle tournée. De ces nouvelles influences vont naître de nouveaux titres clés : Hey Joe (Hendrix), après les Coups (influence rhythm and blues) et avant San Francisco (influence hippie). Johnny adapte et s'adapte. Tant bien que mal. San Francisco, hymne à la non-violence, colle mal à l'image du rocker aimant la « bagarre » et les « coups ». Johnny avouera plus tard sa « faiblesse » à propos de la reprise de ce tube à fleurs venu de la Californie du « flower power ».

Il survit aussi à la grande vague de Mai 1968, malgré un grave accident de la route avec Sylvie dans une DS 21. L'idole n'a pas perdu pour autant le contrôle de « sa » route et il se glisse, lentement mais sûrement, dans le courant, contestataire et utopiste, des années 1970. Il va alors chanter Jésus-Christ, sur un texte du journaliste-écrivain Philippe Labro, puis Hamlet en 1976. Cela ne l'empêche nullement de prendre le train des années 1980 et de s'exhiber en Mad Max, en septembre 1982, dans un show intitulé le Survivant, au Palais des Sports de Paris.

Protéiforme. Johnny a survécu à tout, porté par des succès aussi incontournables que divers. Des rocks : Oh ! Ma jolie Sarah (1971), Je suis né dans la rue (1971), Gabrielle (1976), Le Bon Vieux Temps du rock'n'roll (1979). Des blues : Je suis seul (1967), la Musique que j'aime (1973), Ma gueule (1979). Des slows : Que je t'aime (1969), J'ai un problème (avec Sylvie Vartan, 1973), Requiem pour un fou (1976). Des ballades : Joe, la ville et moi (1972), J'ai oublié de vivre (1978).

Autant de tubes qui, pourtant, ne constituent pas encore le « meilleur » de sa musique. Contre toute attente, le milieu des années 1980 va nous révéler un Johnny capable tout à la fois de chanter Michel Berger, d'être dirigé par Jean-Luc Godard et de se laisser porter par les mots du très prolifique Jean-Jacques Goldman. Un Johnny Hallyday (alors marié avec la cérébrale comédienne Nathalie Baye) soudain affiné, dégraissé, bien dans sa peau de rocker vieillissant.

Michel Berger lui écrit, en 1985, un album empreint d'une rock'n'roll attitude assez éloignée des réflexes habituels de la star. Dans le Chanteur abandonné et, surtout, dans Quelque chose de Tennessee (hommage à Tennessee Williams), Johnny surprend à nouveau, capable de se fondre dans un style qui n'est pas vraiment le sien, plus délicat, plus littéraire. Même chose avec Jean-Luc Godard, cinéaste réputé difficile, auquel il livre dans Détective (1985) un talent de comédien que, il faut bien le dire, ses pochades des années 1960 n'avaient pas permis de révéler. Même chose, enfin, avec Jean-Jacques Goldman, personnalité complexe et émérite du show-biz français, qui lui offre en 1986 quelques perles comme Laura et Je te promets.

À chaque fois, Johnny tient le pari qui lui est proposé.

En 1996, trois ans après son triomphe du Parc, l'homme aux 100 millions de disques vendus s'en va chanter à Las Vegas. Comme le « King », ou, plutôt, comme le roi qu'il est de la chanson rock d'expression française (n'a-t-il pas repris, d'ailleurs, de belle façon, lors de son Bercy 1995 l'Hymne à l'amour d'Édith Piaf). King ou roi, à Las Vegas, Johnny Hallyday est plus que jamais un chanteur français de culture américaine….