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Francis Scott Fitzgerald

Romancier américain (Saint Paul, Minnesota, 1896-Hollywood 1940).

Un romancier de la« génération perdue »

Francis Scott Key Fitzgerald n'est pas seulement le romancier des « années folles ». Il en est l'incarnation. Sa carrière d'écrivain reflète le charme inquiet et le tragique gaspillage de la « génération perdue » de l'entre-deux-guerres. Son premier roman lui apporte la gloire en 1920, parmi les illusions de la victoire, mais il meurt seul, oublié, pauvre en automne 1940, quand le nazisme déferle sur le monde. Coincée entre deux guerres mondiales, son œuvre est caractéristique des « jeunes gens tristes » (All the Sad Young Men, 1926). Dans ses nouvelles surtout (Flappers and Philosophers, 1920 ; Tales of the Jazz Age, 1922), il a saisi la frénésie nostalgique de l'« âge du jazz ». Comme Musset, ces jeunes Américains étaient des « enfants du siècle » : ils avaient raté leur guerre. Déçus par une paix qui ne donnait pas de sens à la victoire, désenchantés, ils se sentaient différents : c'était la première rupture de génération. La guerre, même pour ceux qui ne l'avaient pas faite, comme Fitzgerald, qui n'arriva à Paris qu'en 1921, les avait arrachés à l'Amérique. « La génération antérieure a pratiquement ruiné le monde avant de nous le passer. » Leurs pères ayant consommé le péché originel, ils se sentaient la première génération damnée, vivant sur l'Envers du paradis, titre du premier roman de Fitzgerald (1920).

Le titre du second, les Heureux et les damnés (The Beautiful and Damned, 1922), est aussi éloquent. Fitzgerald est à la fois le chantre et le héros de la « génération perdue », qui a la nostalgie des combats et cherche dans l'alcool, la vitesse et la bringue l'oubli d'elle-même. Mais jamais, au cœur des extravagances ou de l'alcoolisme, Fitzgerald ne perd sa lucidité : il se regarde, fasciné par sa propre destruction, comme Musset regardant son double, le « jeune homme en noir » ; il mêle le lyrisme et l'ironie. Du premier roman à la dernière nouvelle, l'œuvre autobiographique de Fitzgerald raconte la « Fitzgerald story ». Il écrit des personnages de ses livres : « Gatsby est mon frère aîné, Amory le cadet, Anthony celui qui me donne le plus de souci, Dick est comparativement un bon frère, mais tous sont loin de la maison. » Dans cette œuvre à clés d'un écrivain qui mourut à quarante-quatre ans d'avoir raté ses rêves de vingt ans, il y a quelque chose de brisé, une fêlure, comme il intitule sa dernière œuvre, d'essence romantique.

Scott Fitzgerald fut toujours fasciné par l'argent. « Les gens riches sont différents de vous et moi », disait-il à Hemingway. Les bijoux, les Rolls-Royce, les châteaux, les domestiques les protègent, en font une race à part. Toute sa vie, Fitzgerald chercha son Diamant gros comme le Ritz. Dans ce conte (The Diamond Big as the Ritz), où un enfant est enfermé dans un diamant-montagne avec halls de saphirs et esclaves noirs, on déchiffre un besoin d'évasion et de protection, une peur de la même nature que celle de Poe dans le « domaine d'Arnheim ». Le thème de toute l'œuvre est celui de l'intrus : le petit pauvre qui s'est faufilé au château sous un déguisement et qui meurt de peur d'être découvert.

Car Fitzgerald est né dans une famille pauvre et prétentieuse. Son père, après une faillite dans l'ameublement, était représentant de commerce. Sa mère se privait et le faisait savoir pour lui payer des cours de danse, des écoles chic et finalement l'université de Princeton. Mince, blond, beau, Fitzgerald affecte des allures de dandy. Il a du succès. Mais Ginevra King, l'héritière qui deviendra la Joséphine du roman, refuse de l'épouser. Sorti de Princeton sans diplôme, Fitzgerald s'engage dans l'armée en 1917. Sous-lieutenant dans un camp de l'Alabama, il rencontre Zelda Sayre, fille d'un juge et petite-fille d'un sénateur. Zelda, comme la Nicole de Tendre est la nuit, est une héritière admirée, courtisée, une « flapper » aux allures de garçonne, belle, provocante, une fofolle qui sera la femme de sa vie et de sa mort. Démobilisé par l'armistice de 1918, Fitzgerald travaille pour une agence de publicité, à 90 dollars par mois, et écrit un roman et des nouvelles refusés par deux cent vingt-deux éditeurs et directeurs de journaux. Découragé, il commence à boire, participe à des bagarres dans les bars, comme il l'évoque dans la nouvelle Premier Mai (May Day), avec la nostalgie du jeune homme brillant qui n'arrive pas.

En septembre 1919, Scribner accepte son roman, qui paraît en 1920 : l'Envers du paradis (This Side of Paradise) est un succès. Zelda accepte de l'épouser. Le rêve commence : il est jeune, beau, célèbre et il a épousé la princesse. L'Amérique sent la prospérité, le succès, la joie de vivre. La grande fête commence : « L'âge du jazz courait sur sa lancée, écrit Fitzgerald, ravitaillé par d'énormes distributeurs automatiques d'argent. Même si vous étiez fauché, vous n'aviez pas à craindre de manquer d'argent : il y en avait plein autour de vous. » De 1920 à 1929, dans une atmosphère d'inflation et de boom économique, Scott et Zelda seront les héros d'une fabuleuse kermesse qui s'achèvera dans la catastrophe économique de 1929.

Dérive et destruction

En 1921, ils arrivent à Paris, s'installent non pas à Montparnasse, comme leurs amis Hemingway et Gertrude Stein, mais au Ritz, place Vendôme. Ils jettent l'argent par les fenêtres, boivent, se battent, se font arrêter. Fitzgerald gaspille son génie à écrire des textes qu'il vend cher. En 1922, son second roman, The Beautiful and Damned, raconte cette dérive d'un couple de fêtards et les extravagances de Zelda. Hemingway, dans Paris est une fête, a cruellement décrit les angoisses de Fitzgerald. Car ce dernier était lucide : « On peut écrire une nouvelle en sifflant une bouteille, mais pas un roman. » L'alcoolisme, le surmenage, l'insomnie le minent : « J'ai gâché 1922 et 1923, écrit-il. J'ai fait un travail infernal, mais rien que de la camelote alimentaire. »

Son troisième roman, Gatsby le Magnifique (The Great Gatsby), paraît en 1925. C'est aussi un drame autobiographie du déclassement : Gatsby a épousé la fille d'un milliardaire, mais elle lui échappe, comme Nicole échappe à Dick à la fin de Tendre est la nuit. « C'est ce que j'ai toujours vécu, avoue Fitzgerald : un garçon pauvre dans une ville riche, pauvre dans une école de riches, pauvre dans une université de riches. Je n'ai jamais pu pardonner aux riches d'être riches, ce qui a assombri ma vie et toutes mes œuvres. Tout le sens de Gatsby, c'est l'injustice qui empêche un jeune homme pauvre d'épouser une jeune fille qui a de l'argent. Ce thème revient parce que je l'ai vécu. » Gatsby est bien accueilli par la critique, en particulier par Gertrude Stein et T. S. Eliot, qui y voit « le premier pas fait par le roman américain depuis Henry James ».

En octobre 1929, l'écroulement des cours à la Bourse de New York sonne le glas des « années folles ». Les années noires commencent pour le monde et pour les Fitzgerald. En 1930, Zelda est internée dans une clinique psychiatrique près de Genève. Fitzgerald erre en Suisse, lisant des manuels de psychiatrie. Le sujet de Tendre est la nuit (Tender is the Night) s'esquisse : l'histoire de Dick Diver, le petit psychiatre qui épouse sa riche malade, la guérit et y ruine sa carrière, son amour et sa vie. Longtemps remanié, le livre est publié en avril 1934. Œuvre ample, ambitieuse, elle a cette « touche de désastre » que Fitzgerald jugeait caractéristique de son inspiration. C'est un roman de la dissolution, dont le titre, emprunté à l'Ode au rossignol de Keats, dit les séductions de la mort. « Toute vie est un processus de démolition », écrit-il. La démolition psychologique, sentimentale, sociale et professionnelle du docteur Diver est totale.

Et le roman est prophétique de la fin de Fitzgerald. Malgré les cures de désintoxication, celui-ci boit de plus en plus, écrit de moins en moins. Ses droits d'auteur tombent de 30 000 à 33 dollars par an. Dans l'Après-midi d'un écrivain (Afternoon of an Author) et la Fêlure (The Crack-up), publiés après sa mort, il raconte, avec une simplicité dépouillée, aux accents presque mystiques, cette déchéance : « Tout ce que j'ai pu faire et être est perdu, dépensé, enfui, irrécupérable. Dans la vraie nuit de l'âme, il est éternellement trois heures du matin. » Deux fois, il tente de se suicider. En 1937, oublié, il travaille à Hollywood comme scénariste. Il n'a pas le temps d'achever son dernier roman, le Dernier Nabab (The Last Tycoon). Il meurt d'une crise cardiaque le 20 décembre 1940. En 1948, Zelda périt brûlée vive dans l'incendie de l'asile psychiatrique où elle était traitée.

« Fitzgerald est un poète qui n'apprit jamais les règles de la prose », écrit Malcolm Cowley. Dans ce génie de l'improvisation qui gâcha son talent, malgré les défauts, les faiblesses de l'intrigue et les facilités d'écriture, il y a une magie. Oublié en 1940, Fitzgerald, redécouvert, semble devoir durer mieux que Steinbeck ou Caldwell. Sa sensibilité correspond mieux à la nôtre. Paradoxalement, en étant le chroniqueur d'une époque dont sa vie est le reflet, il a fait œuvre durable et perpétuellement moderne. Son art de chroniqueur, qui s'exprime mieux dans ses nouvelles que dans ses romans, au lieu de dater rend éternel l'éphémère. Fitzgerald, le premier, a parlé de la vitesse au moment où l'histoire s'accélérait. Il y a chez lui, comme chez Keats, un génie de l'instantané, un pressentiment de la fin, un acharnement à saisir la beauté de l'instant. Ses personnages sont dégagés du conditionnement réaliste : ce ne sont pas des types sociaux, mais des sensibilités. Moins puissant que Faulkner, moins discipliné que Hemingway, Fitzgerald est plus attachant. Son romantisme ne date pas ; cette disponibilité de la sensibilité est toujours moderne. Les faiblesses mêmes de son art sont celles d'un écrivain qui refuse les recettes et atteint instinctivement l'authenticité qu'on ne trouve que dans l'improvisation. Fitzgerald a gaspillé ses dons et sa facilité avec la prodigalité d'un Boris Vian, d'un Roger Nimier ou d'un Musset. C'est qu'il avait, comme l'âge du jazz, le génie de l'improvisation.