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Charles Darwin

Charles Darwin

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Charles Darwin

Naturaliste britannique (Shrewsbury, Shropshire, 1809-Down, Kent, 1882).

Cet article fait partie du DOSSIER consacré à l'évolution.

Le « type même du mauvais élève »

Son grand-père paternel, Erasmus Darwin (1731-1802), avait été célèbre tout à la fois comme poète, comme botaniste et comme zoologiste (Charles Darwin dira que son grand-père avait « anticipé sur les vues et les fondements erronés des opinions de Lamarck ») ; quant à son grand-père maternel, c'était Josiah Wedgwood (1730-1795), le grand céramiste de la reine Charlotte, qui avait entièrement renouvelé l'art de la porcelaine en Angleterre. Le père de Darwin n'était, lui, qu'un modeste médecin de campagne. Le frère aîné de Charles n'eut jamais que des préoccupations artistiques et littéraires et resta étranger à la science, ce qui a fait dire à Darwin : « Je pense comme Francis Galton [son cousin germain] que l'éducation et le milieu n'ont qu'un effet limité sur notre esprit et que la plupart de nos caractères sont innés. »

   Quant au futur grand homme, ce fut le type même du mauvais élève, tant à l'école secondaire de Shrewsbury qu'au collège de médecine d'Édimbourg et au Christ's College de Cambridge, où il obtint péniblement un grade de bachelier en théologie à l'âge de vingt-deux ans. Pour lui, les véritables heures d'instruction étaient celles des vacances, quand il parcourait les campagnes écossaises, gagnait le rivage, explorait les flaques de retrait de la marée, accompagnait les pêcheurs dans leur barque, les yeux et l'esprit plus ouverts qu'on ne saurait dire.

Le voyage providentiel

Le naturaliste du Beagle

Les maîtres de Darwin, c'étaient les savants de valeur dont il avait fait la connaissance : Robert Grant à Édimbourg, Henslow et Adam Sedgwick (1785-1873) à Cambridge. C'est du reste John Stevens Henslow (1796-1861) qui eut l'idée providentielle d'adresser au capitaine R. Fitzroy (1805-1865), qui commandait le Beagle, une lettre de recommandation en faveur de Darwin, de sorte que, lorsque le navire leva l'ancre pour l'Amérique du Sud, en décembre 1831, en vue d'améliorer le relevé des côtes de Patagonie, il avait à son bord, en qualité de naturaliste, l'homme sans lequel personne ne saurait plus qu'il a existé un Beagle.

Un tour du monde fécond

La croisière se prolongea jusqu'en octobre 1836 : îles du Cap-Vert, côtes sud-américaines, îles Galápagos, Tahiti, Nouvelle-Zélande, Australie, Tasmanie, îles Cocos, Maldives, île Maurice, Sainte-Hélène, Ascencion, Le Cap, Brésil, retour au Cap-Vert, Açores et retour. Merveilleusement heureux de voir tant de paysages dont il avait rêvé, libre de courir où il voulait à chaque escale, Darwin manifesta sa reconnaissance envers Henslow en lui adressant de longues lettres riches d'observations inédites et de remarques pénétrantes. Henslow publia, à l'insu de Darwin, les meilleures de ces lettres, si bien qu'à son retour Darwin était considéré par les hommes de science britanniques comme l'un des espoirs de la jeune génération.

Douze heures par jour de travail solitaire

Nous allons le trouver secrétaire de la Geological Society en 1838, et, dès 1839, à trente ans, il pouvait faire suivre son nom des glorieuses initiales FRS (Fellow of Royal Society). Mais il avait gardé de ses pénibles années d'études une aversion viscérale pour l'enseignement, si bien que nous ne le verrons briguer aucune chaire professorale.

   Le jeune savant épouse en janvier 1839 sa cousine germaine Emma Wedgwood. Tout va concourir à faire de l'ancien navigateur autour du monde un homme sédentaire et retiré : une santé médiocre l'oblige à ménager ses forces physiques, et il réalisera son œuvre immense en passant douze heures par jour dans son lit ; son caractère paisible ne s'accommode pas des violentes polémiques provoquées par sa doctrine et il laisse à ses admirateurs le soin de défendre ses thèses, ce dont ils s'acquittent d'ailleurs brillamment ; enfin, il s'occupe avec infiniment de délicatesse de sa femme et de ses sept enfants, comme aussi de ses pigeons, de ses fleurs de serre et de tous les êtres vivants dont il s'est entouré dans une charmante maison de Down (comté de Kent). À l'époque, les Anglais d'une famille telle que la sienne vivent de leurs rentes, et aucune nécessité financière ne détournera Darwin de sa grande œuvre. En fait, il projette une œuvre encore plus grande, quasi surhumaine, et il ne se presse pas de la monnayer en notices ou en brochures. Jusqu'au choc décisif provoqué en lui par le manuscrit de Alfred Russel Wallace, il se contentera de publier le compte rendu de son voyage (incluant notamment sa célèbre théorie de l'origine volcanique des atolls) et une monographie très complète des Crustacés Cirripèdes (1859-1864).

La publication de De l'origine des espèces

C'est donc à la suite des événements de la Linnean Society que Darwin, sur les instances expresses de ses amis Charles Lyell et sir Joseph Dalton Hooker (1817-1911), se résout à publier ce qui à ses yeux n'est que l'« extrait d'un essai sur l'origine des espèces ». L'éditeur juge le titre si rébarbatif qu'il l'abrège en De l'origine des espèces (On the Origin of Species), et, prudent, il ne tire l'ouvrage qu'à 1 250 exemplaires. Le 24 novembre 1859, à l'heure d'ouverture des librairies, De l'origine des espèces est proposé au public britannique. Le soir du même jour, tout est vendu.

Un scandale bénéfique

Succès ne veut pas dire approbation, et dans bien des milieux piétistes ou de stricte obédience théologique il s'agit d'un succès de scandale. Évidemment, Darwin n'était pas le premier, il s'en faut de beaucoup, à sonner de la trompette autour de la muraille de Jéricho du fixisme créationniste. Mais, tandis que Bernard Palissy, Buffon, Lamarck, voire son propre grand-père Érasmus Darwin avaient tourné en vain autour de la citadelle qui se prétendait fondée sur le roc de la Bible, Darwin fit le septième tour et tout s'écroula… Pourquoi ? Parce qu'il donnait une explication nouvelle et irréfutable de l'apparition des formes nouvelles dans le monde ? Non pas : Darwin n'a apporté aucune donnée nouvelle sur l'évolution des lignées. Il a admis implicitement les idées lamarckiennes, reconnues fausses par la suite, sur l'action modelante du milieu et l'hérédité des caractères acquis, il a mieux que ses devanciers souligné la fréquence des variations inutiles ou nuisibles, c'est tout. Mais, si Darwin a entièrement rénové la science et même la philosophie, c'est parce que, le premier, il a formulé les lois du succès et de l'échec des formes nouvelles et passé de l'observation des lignées, qui seule se pratiquait avant lui, à celle des populations. Ce qu'on ne lui a pas pardonné, c'est qu'il a montré loyalement de combien de morts se payait chaque vie, et avec quelle rigueur la nature éliminait les faibles. C'est qu'il a terni l'image doucereuse d'une bonne nature, œuvre pure d'un Dieu bon, où seul faisait tache le péché humain, et qui était l'image qu'un Anglais aimait à se faire du monde vivant. Et puis, bien entendu, l'homme lui-même est mis en question : en 1871, Charles Darwin publie la Lignée humaine, où il laisse entendre (ô scandale !) que l'homme pourrait bien descendre d'un singe. La lecture de la Genèse, familière à tous les Britanniques, semblait contredire formellement une telle assertion, et Darwin faisait figure d'hérétique.

Le problème de l'espèce

Une autre cause de résistance aux idées de Darwin fut l'influence persistante des vues de Linné. Non pas, on l'a vu, la Linnean Society, qui servit au contraire de tribune au darwinisme, mais la mentalité linnéenne qui imprégnait alors l'esprit des savants et qui leur faisait concevoir « l'espèce » comme une sorte d'essence métaphysique immuable, tout au plus susceptible de former des variétés, mais inapte à devenir une autre espèce. Le grand argument, c'était que, contrairement aux variétés intraspécifiques, les espèces étaient interstériles. Comme à l'époque on pensait que c'était le croisement de deux hérédités différentes qui pouvait seul ébranler la fixité des formes et faire apparaître du nouveau, il semblait naturel que les changements ne pussent déborder le cadre extrêmement étroit d'une espèce. Quand par hasard un accouplement interspécifique se montrait fécond, le produit était appelé hybride, d'un mot grec qui signifie aimablement « outrance », voire « outrage » fait à la nature, et l'on soulignait complaisamment la stérilité de tels monstres. En fait, on venait à peine de terminer l'admirable édifice de la systématique, de donner à chaque être vivant une identité faite d'un nom de genre et d'un nom d'espèce comme l'avait proposé Linné, et il était pénible de s'avouer que ce bel édifice, payé de tant d'efforts, n'hébergeait pas des espèces éternelles. C'est pourquoi Darwin revient, avec une insistance qui surprend le lecteur d'aujourd'hui, sur le caractère abstrait, mal défini et parfois contradictoire des coupures établies entre les espèces. Mais, comme le fait de l'interstérilité restait acquis, il fallait proposer une autre explication des nouveautés que le mélange des hérédités. Sur ce point, nous l'avons dit, Darwin n'innove pas. Il reprend à son compte les idées de Lamarck : influence des changements dans les conditions de milieu, hérédité des caractères acquis au cours de la vie. Il élabore même une théorie des « gemmules » pour étayer ses vues. Il est honnête d'avouer que, sur ce point, il ne reste rien du darwinisme. C'est seulement après la mort de Darwin que le botaniste Hugo De Vries (1848-1935), en découvrant la mutation spontanée, offrira à l'évolution une base que Darwin lui avait toujours refusée, parlant de changements en apparence spontanés.

Le trépied de l'évolution

Charles Darwin a magistralement établi, sur un nombre immense de faits, dont beaucoup avaient été personnellement observés, les trois bases fondamentales de toute doctrine de l'évolution : 1° partout, toujours, de mille manières, les faunes et les flores ont varié, et cela depuis la base des couches géologiques les plus anciennes du Cambrien, donc des plus anciennes formations dont les fossiles soient souvent en bon état ;2° les lignées, observées individuellement par voie d'élevage ou de culture, présentent d'innombrables variations de détails ;3° la lutte pour la vie est si féroce et la sélection naturelle si rigoureuse que la moindre variation utile fait triompher la lignée qui la possède sur les lignées qui en sont dépourvues, et assure à la population victorieuse une expansion rapide.

   En d'autres termes, Darwin a établi l'évolution des populations animales et végétales, il a établi l'évolution des lignées et il a montré que l'évolution des lignées pouvait expliquer celle des populations. Il ne restait plus qu'à expliquer l'évolution des lignées pour que l'édifice évolutionniste trouvât sa clé de voûte.

Patience et honnêteté

Il suffit d'un coup d'œil sur la liste des œuvres de Charles Darwin pour voir combien il serait injuste de limiter cette œuvre à sa part la plus géniale. Un auteur qui écrit sur l'Expression des émotions chez l'homme et les animaux (1872), sur les Îles volcaniques (1876), sur la Fécondation des orchidées (1862), sur la Formation de l'humus végétal par l'action des vers de terre (1881), sur les Plantes insectivores (1875), sur le Mouvement chez les plantes (1880) ne saurait être considéré comme l'homme d'un seul sujet !

   Quel fut donc le secret de la fécondité de la pensée darwinienne ? Voici ce qu'il en dit lui-même : « J'ai constamment essayé de garder l'esprit libre, au point d'abandonner une hypothèse, même lorsqu'elle m'était chère (et je ne puis m'empêcher de former une hypothèse sur chaque sujet), aussitôt que les faits s'y montraient opposés » (la Vie et la correspondance de Charles Darwin, 1887) et encore « … l'amour de la science, une patience sans limites pour prolonger la réflexion sur un même sujet, l'effort pour observer et rassembler les faits, et une part suffisante aussi bien d'invention que de sens commun » (ibidem).

   De cette extrême humilité font foi plusieurs passages de l'Origine des espèces consacrés par l'auteur à présenter toutes les objections possibles à la théorie de la sélection naturelle, puis à les réfuter lorsqu'il jugeait la chose possible, à en prendre acte dans les autres cas. Le chapitre VI s'intitule « Difficultés de la théorie » ; le début du chapitre XIV, « Récapitulation des difficultés de la théorie ».

Après Darwin…

Charles Darwin mourut le 19 avril 1882. Il fut enterré à Westminster Abbey, parmi les grands hommes de la nation britannique. Ses fils lui ont fait honneur ; trois d'entre eux ont été membres de la Royal Society : sir George Howard Darwin (1845-1912), éminent astronome, auteur de la première théorie complète des marées ; sir Francis Darwin (1848-1925), excellent botaniste ; sir Horace Darwin (1851-1928), ingénieur civil. Le fils de George, sir Charles Galton Darwin (1887-1962), a apporté une contribution importante à la physique atomique et à l'étude de la diffraction des rayons X. La famille de Charles Darwin a recueilli et publié sa correspondance avec les savants les plus éminents de son temps : Lyell, Hooker, Thomas Henry Huxley (1825-1895), Henslow, sir Francis Galton (1822-1911).

   Quant à son ancien rival, Alfred Russel Wallace (1823-1913), il rendit au maître un hommage loyal dans tous ses ouvrages : Contributions à la théorie de la sélection naturelle (1870), la Distribution géographique des animaux (1876), enfin Darwinisme (1889). Du deuxième de ces ouvrages, il dit modestement : « Je crois qu'il présente avec les chapitres X et XI de l'Origine des espèces la même relation que la Variation des animaux et des plantes sous l'effet de la domestication [de Ch. Darwin] avec le chapitre I. »

   Mais l'hommage le plus expressif rendu au génie de Charles Darwin est cette gravure où on voit le savant, déjà âgé, enveloppé d'une grande pèlerine sur laquelle, familièrement, grimpent des écureuils. Darwin a laissé la nature grimper à l'assaut de sa pensée sans lui résister, sans même faire aucun de ces mouvements de pensée qui risquent d'intimider le Réel ou de le faire tomber. Il a jeté sur elle un regard aimant, intelligent et modeste, et ce qu'il a vu était tragique et grandiose.

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