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dictionnaire

(latin médiéval dictionarium, de dictio, -onis, discours)

Émile Littré
Émile Littré

Ouvrage didactique constitué par un ensemble d'articles dont l'entrée constitue un mot, indépendants les uns des autres et rangés dans un ordre déterminé, le plus souvent alphabétique.

Qu'ils soient œuvre individuelle, comme le dictionnaire de Furetière, ou collective, comme l'Encyclopédie des Lumières, écrits par des lexicographes ou des amateurs éclairés, les dictionnaires et les encyclopédies, ouvrages didactiques où l'on essaie de fixer, par un discours fragmenté en articles, l'univers des mots et des choses, sont le miroir de la civilisation qui les a produits. Ils adoptent un ordre thématique (en fonction des choses) ou, plus souvent, alphabétique (en fonction des mots).

La nomenclature (la liste des entrées) du dictionnaire est généralement classée selon l'ordre alphabétique. Celui-ci est le plus souvent direct (dictionnaire de langue) et suppose que la graphie des mots est fixée, ce qui n'est, en français par exemple, qu'un phénomène récent (xviiie-xixe s.) ; il est parfois inverse (dictionnaire de rimes, de mots croisés). Cependant d'autres classements sont possibles (systématique, sémantique, etc.).

Les différents types de dictionnaires

Le dictionnaire et l'encyclopédie

Les dictionnaires présentent des types variés. Il faut principalement distinguer entre dictionnaires de langue et dictionnaires encyclopédiques. Les premiers s'attachent à éclairer le lexique, les seconds y ajoutent les noms propres et renseignent sur les réalités (les sciences, les lettres, les arts…). Les dictionnaires de langue se divisent à leur tour en ouvrages monolingues, d'une part, qui fournissent, dans une langue donnée, des informations sur les mots de cette langue (sens, orthographe, prononciation, étymologie, emplois…), et en ouvrages bilingues ou multilingues, d'autre part, qui donnent les équivalents des mots dans une ou plusieurs langues étrangères (dictionnaires français-latin, anglais-français-arabe…).

Face aux dictionnaires généraux, qui tiennent compte de tous les aspects de la vie et de la connaissance, il existe des dictionnaires spécialisés, où figurent les mots ou les noms propres ayant trait à un domaine déterminé (littérature, médecine, musique, économie). Un autre type de spécialisation consiste à présenter exclusivement, mais de manière sélective et bien plus approfondie que dans un dictionnaire général, une rubrique particulière (dictionnaire étymologique), ou encore à établir certaines correspondances entre les mots de la langue (dictionnaires des synonymes, des antonymes, analogique). Enfin, un dictionnaire peut s'attacher à un état de langue délimité historiquement (vieux russe, latin médiéval), géographiquement (variété dialectale) ou socialement (argot).

Le dictionnaire général de langue

Les dictionnaires de langue peuvent différer sur bien des points. Tout d'abord, ne visant pas le même public, ils ne retiennent pas le même nombre de mots. Ceux dont nous disposons aujourd'hui en France, par exemple, se rangent en deux grandes catégories ; le nombre d'entrées y varie de 50 000 à 60 000, avec des articles plus ou moins sommaires, dans un dictionnaire d'usage courant, à plus de 150 000, avec des articles très étoffés, dans des ouvrages d'envergure, en plusieurs volumes.

L'établissement d'une nomenclature peut être soumis à divers critères. Celui de la fréquence des mots permet de dégager, entre autres, le vocabulaire dit « fondamental » d'une langue. Mais d'autres choix s'imposent : faut-il introduire des mots argotiques ou populaires, des mots archaïques, des régionalismes (au sens large : qu'il s'agisse, pour le français par exemple, des provincialismes ou des particularismes de tel ou tel pays francophone), ou encore des mots empruntés à d'autres langues ? Comment circonscrire d'ailleurs la langue, entre écrit et oral ? Les linguistes insistent sur le fait que c'est dans l'oralité qu'elle vit et change, mais les témoignages sont recueillis à des sources écrites. Par ailleurs, le traitement lexicographique est plus ou moins riche et ambitieux. Tel dictionnaire donnera l'étymologie des mots, sans leur date d'apparition, tel autre précisera la datation de chaque sens ainsi que le lieu de la première occurrence ; les exemples illustrant les définitions seront tantôt forgés par les lexicographes, tantôt puisés dans les œuvres littéraires. Enfin, l'indication du niveau de langue exprime les choix des auteurs. Ainsi, le mot « gonzesse » sera signalé, selon les ouvrages, comme « populaire », « vulgaire » ou « argotique ».

L'illusoire objectivité du dictionnaire

Ce qui est vrai pour un dictionnaire de langue – à savoir qu'il ne peut enregistrer objectivement l'usage, qu'il ne photographie pas la langue, mais en donne une certaine vision – l'est pour tout dictionnaire. Ce type d'ouvrage rend compte, certes, de l'état des recherches dans les diverses disciplines, mais il ne saurait échapper aux interprétations philosophiques et aux jugements de valeur esthétiques ou éthiques, car d'une part il relève de la subjectivité des auteurs, et d'autre part il reflète les courants de pensée et les mentalités, voire les batailles intellectuelles caractéristiques de la société où il voit le jour. C'est ainsi que le Dictionnaire de Trévoux (1704), édité par les jésuites, attaque le jansénisme du Dictionnaire français (1680) de Pierre Richelet, ou que le positivisme d'Auguste Comte peut se lire à travers les articles du Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré.

Cependant, un ouvrage encyclopédique est présenté, vu le didactisme inhérent à sa nature, comme le bilan d'un savoir définitivement acquis, consensuel, sorte de vérité minimale, acceptée par tous ; ce qui n'empêche pas qu'il puisse jouer pleinement son rôle pédagogique : ne pas se contenter d'affirmations magistrales, mais formuler des problématiques et faire explicitement état des interrogations de l'épistémologie contemporaine.

Petite histoire du dictionnaire

Le dictionnaire sous l'Antiquité

Les plus lointains ancêtres de nos dictionnaires sont les listes bilingues akkadien-sumérien (2400 avant J.-C.), les listes de mots rares ou difficiles de la Grèce antique, extraits par exemple des poèmes d'Homère par Protagoras d'Abdère (ve s. avant J.-C.), ou les dictionnaires chinois (iie s. avant J.-C.). Son œuvre fait du grammairien latin Varron (ie s. avant J.-C.) à la fois un lexicographe et un encyclopédiste avant la lettre. Dans les premiers siècles de notre ère, on produit de nombreux « glossaires », qui témoignent de l'intérêt que l'on porte alors à la philologie : Verrius Flaccus (ie s.) compose un recueil de mots latins difficiles, remanié au iie s. par Festus ; Julius Pollux (iie s.) rédige quant à lui un recueil de synonymes.

Le dictionnaire au Moyen Âge

Au début du viie s., les Étymologies ou Origines d'Isidore de Séville renferment le savoir profane et religieux du temps ; l'œuvre sera consultée pendant tout le Moyen Âge. Ce sont les Arabes qui s'illustrent ensuite par leurs travaux lexicographiques : Khalil ibn Ahmad (viiie s.) rédige le premier dictionnaire de la langue arabe, Ibn Durayd (ixe-xe s.) un dictionnaire qui regroupe l'ensemble des dialectes arabes et un autre où il étudie l'étymologie des noms propres. En Occident apparaissent bientôt de nombreuses sommes didactiques, dont le célèbre Speculum majus (« le Grand Miroir »), de Vincent de Beauvais (vers 1244), puis divers « vocabulaires », listes de mots bilingues, dont le Vocabulary in French and English (1483), de William Caxton.

Le dictionnaire à la Renaissance

Deux ouvrages médiévaux, remaniés et développés par des humanistes aux xve et xvie s., ont joué un rôle important : le Catholicon, de G. Balbus (xiiie s.), modèle du dictionnaire universel, et le Dictionarium (1502) d'Ambrogio Calepino, qui, au fur et à mesure de ses éditions successives, est devenu le premier dictionnaire vraiment multilingue (onze langues en 1588, après avoir été bilingue latin-italien à ses origines). À la Renaissance, l'invention de l'imprimerie et les besoins des traducteurs entraînent une multiplication des dictionnaires. Le premier à porter ce titre en français paraît en 1538 (Dictionnaire français-latin de Robert Estienne) ; le mot désigne alors des ouvrages bilingues, un dictionnaire monolingue étant appelé « thesaurus » (« trésor »). Parallèlement, le terme encyclopédie est utilisé pour la première fois comme titre de compilations érudites.

Le dictionnaire au xviie s. français

Le premier dictionnaire de la langue française (publié en 1606), adaptation de celui de Robert Estienne, est l'œuvre de Jean Nicot. Mais c'est surtout à la fin du xviie s. que sont publiés, à quelques années d'intervalle, trois grands dictionnaires consacrés à la langue française : celui de Pierre Richelet (1680), celui de l'Académie (1694) et, précédant de peu ce dernier, celui d’Antoine Furetière (Dictionnaire universel, 1690, qui valut à son auteur d'être exclu de l'Académie pour concurrence déloyale). Ils se donnent tous trois pour but de « purifier » la langue, d'en fixer le bon usage. Le dictionnaire est alors normatif : il indique des règles à suivre pour le bon usage de la langue.

Le dictionnaire au siècle des encyclopédies

Pierre Bayle ne tarde pas à publier son fameux Dictionnaire historique et critique (1696-1697), rendant déjà un grand culte à la raison. En Grande-Bretagne, après le Lexicon technicum (1704), de John Harris, Ephraim Chambers publie en 1729 la Cyclopaedia, qui consacre le titre et le genre ; elle servit de modèle à l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772), dirigée par Diderot et d'Alembert. Cette œuvre monumentale, largement illustrée de planches didactiques, reflète la pensée philosophique des décennies prérévolutionnaires et connaît un très grand succès. Elle a été précédée, en Allemagne, par le Grossesvollständiges Universal Lexicon (1732-1750), la première encyclopédie à faire entrer les contemporains et à adopter l'anonymat des articles.

La Révolution et le droit des mots

Pendant près de cent cinquante ans, après la triade française de la fin du xviie s., les dictionnaires ont continué, en France, à recueillir le « beau langage ». Les jésuites étaient partis du dictionnaire de Furetière pour la rédaction du Dictionnaire de Trévoux (1704), lequel fit autorité tout au long du xviiie s. De 1718 à 1835, l'Académie a publié cinq versions nouvelles de son Dictionnaire. Mais la Révolution est passée par là et, comme le fait remarquer Sainte-Beuve à l'Académie vers le milieu du xixe s. : « Aujourd'hui, tous les mots plébéiens, pratiques, techniques, aventuriers même, crient à tue-tête et font violence pour entrer… Je les vois se dresser en foule, frapper à la porte du Dictionnaire de l'usage et vouloir en forcer l'entrée. »

L'Académie reste cependant résolument puriste et le changement va venir, en France, d'Émile Littré et de Pierre Larousse. Le premier, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-1873), enregistre l'usage contemporain, n'hésitant pas à accueillir des termes techniques, des néologismes et des mots de la langue parlée, y compris des mots régionaux ; son dictionnaire demeure, aujourd'hui encore, grâce à la finesse des analyses sémantiques et au choix des citations (qui font une large place à l'ancien français), un monument dont les lettrés aiment à savourer la « lecture ». Quant au Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, publié entre 1866 et 1876, il a réduit considérablement la distance entre le dictionnaire et l'encyclopédie (les mots n'étant parfois que l'occasion de longs développements sur les choses) et se distingue par ses prises de position politiques et sociales clairement affichées.

Au xixe s., de nombreux dictionnaires marquants sont publiés dans le monde : l'American Dictionary of the English Language (1828), de Noah Webster, les dictionnaires de la langue allemande des frères Grimm (1854) et de Konrad Duden (1880), ainsi que le Oxford English Dictionary (1884-1928).

Le dictionnaire à l'époque contemporaine

Au xxe s., de nouvelles tendances se dessinent. Du côté des dictionnaires, il faut noter, en France, les descendants multiples du « Larousse », la parution du « Robert » (1953-1964) et, plus près de nous, celle du Trésor de la langue française (vaste inventaire de la langue des xixe et xxe s.). Par ailleurs, le « petit » dictionnaire de langue en un volume se généralise et fait désormais partie de la vie quotidienne.

Enfin, le développement de l'informatique a ouvert la voie aux dictionnaires électroniques, tel Zyzomys, puis aux dictionnaires et aux encyclopédies multimédias, tels Axis et le Dictionnaire Hachette Multimédia, Encarta de Microsoft, le Larousse Multimédia Encyclopédique, etc.

Les grands dictionnaires français

1539 : Dictionnaire français-latin, par Robert Estienne.

1606 : Trésor de la langue française, par J. Nicot.

1680 : Dictionnaire français contenant les mots et les choses, par P. Richelet.

1690 : Dictionnaire universel, par A. Furetière.

1694 : Dictionnaire de l'Académie française (9e édition en cours de publication depuis 1986).

1696-1697 : Dictionnaire historique et critique, par P. Bayle.

1704 : Dictionnaire universel français et latin de Trévoux.

1751-1772 : Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par Diderot et collab.

1843 : Dictionnaire national, par Bescherelle.

1863 : Dictionnaire de la langue française, par É. Littré.

1866 : Grand Dictionnaire universel du xixe s., par P. Larousse.

1890-1900 : Dictionnaire général de la langue française, par Adolphe Hatzfeld, Arsène Darmesteter et Antoine Thomas.

1953-1964 : Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, par P. Robert et A. Rey.

1966 : Dictionnaire du français contemporain, par Jean Dubois et collab.

1971-1994 : Trésor de la langue française (Dictionnaire de la langue du xixe et du xxe s.) [à l'initiative du CNRS, dirigé par Paul Imbs, puis par Bernard Quemada].