À côté de cette vague de films féminins, on note une assez bonne tenue chez certains cinéastes confirmés. Claude Chabrol parvient, comme à l'accoutumée, avec Au cœur du mensonge, à tirer le meilleur parti d'un huis clos provincial – ici un petit port breton, où un crime a été commis, ce qui nous vaut une peinture très noire des mœurs locales. Dans Ça commence aujourd'hui, Bertrand Tavernier retrouve son ton de polémiste pour mettre en scène un directeur d'école primaire condamné à se battre seul contre l'indifférence des institutions face au problème de l'environnement social de l'enfant.

Patrice Leconte, en porte-à-faux avec le style naturaliste qui domine en France, bâtit, avec la Fille sur le pont, un conte moderne qui doit beaucoup à la comédie américaine des années 1930 et 1940 mais qui demeure profondément ancré dans l'angoisse contemporaine. Il offre à Vanessa Paradis son meilleur rôle depuis Noce blanche de Jean-Claude Brisseau (1989).

L'année des outsiders

Parallèlement à cette production d'auteurs accessible à un public assez vaste se développe un cinéma commercial qui a de plus en plus de mal à trouver son identité, et un courant quasi souterrain où l'on trouve des travaux d'une grande radicalité comme l'Humanité de Bruno Dumont ou Sombre de Philippe Grandieux. Si on considère les deux grosses machines qui ont eu un succès conséquent au box office : Astérix et Obélix contre César de Claude Zidi et Jeanne d'Arc de Luc Besson, seul le second fait preuve d'un authentique regard d'auteur. Qu'on aime ou pas, Besson a réalisé là un film ni plus ni moins fidèle à son modèle que d'autres : il a su l'adapter au goût du public actuel, en faisant de l'héroïne un personnage à la fois fort et instable, en somme une vraie fille contemporaine. Il prend donc des distances avec le Cinquième Élément, son précédent opus, qui misait tout sur l'image de synthèse et le caractère artificiel de ce qui lui servait de scénario. Astérix et Obélix contre César est le modèle même du produit construit selon une logique industrielle bien rodée : sujet porteur, casting « en béton » (Gérard Depardieu, Christian Clavier, Roberto Benigni), coproduction avec l'Allemagne... En ajoutant tous ces centres d'intérêt, on arrive à faire de nombreuses entrées sans que le produit lui-même soit révélateur d'une tendance ou d'une esthétique quelconque comme c'est le cas, par exemple, pour le film américain Matrix de Andy et Larry Wachowski, qui développe avec habileté, sur un long-métrage, toutes les ficelles des jeux vidéo auxquels sont habitués les adolescents : un cinéma où la métaphore visuelle prime sur la psychologie (très mince) des personnages.

Que ce soit dans un cadre commercial (Matrix) ou dans un domaine plus confidentiel (l'Humanité de Bruno Dumont ou Sombre de Philippe Grandieux, les deux films français les plus novateurs de l'année), un nouveau traitement formel – issu soit de la modernité cinématographique, comme chez Dumont, ou de l'avant-garde formaliste, comme chez Grandieux, sensible au cinéma underground américain des années 1960 – des sujets, des matériaux, des thèmes se fait jour. Les deux films hexagonaux ont pour thème-prétexte la recherche d'un criminel (l'Humanité) ou le partage, durant quelques jours, de la vie d'un serial killer (Sombre), deux sujets relevant a priori du cinéma de genre mais qui ne sont pas du tout abordés ici sous cet angle. L'Humanité qui travaille, dans une optique post-durassienne, sur la densité du plan-séquence, brosse, parallèlement à l'enquête que mène le lieutenant de police Pharaon de Winter, une topographie très juste, quoique décalée, de la vie dans une cité ouvrière du nord de la France. Dumont fait craquer les apparences par une distribution très stylisée tant des personnages que de leurs affects. De ce renouvellement de la forme sourd une autre manière de concevoir l'amour ou la compassion.

Sombre, lui, par une série de cadrages et de recadrages suit, quasi physiquement, le comportement criminel de Jean qui, sans paroles, sans explications psychologiques, tue des femmes. Le matériau opaque (il y fait souvent nuit) tissé par Grandieux nous oblige à décrypter, comme des voyeurs, ce qui nous est montré. Jean a une liaison avec une femme ; il l'épargne, il s'humanise. L'auteur ne nous donnera aucune interprétation : le film devant être vécu comme une véritable expérience.