Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
B

Bermudes (suite)

Grâce au Gulf Stream, qui entraîne à cette latitude déjà élevée des eaux tropicales encore très chaudes, les Bermudes bénéficient d’un climat chaud et humide sans excès. La température moyenne annuelle s’élève à 21 °C. Cependant, les saisons thermiques se font déjà sentir. Il pleut en toutes saisons avec un maximum d’été (1 200 mm en moyenne par an). Les pluies tombent en grosses averses courtes, si bien que les Bermudes sont assez ensoleillées.

La mise en valeur des Bermudes a commencé au xviie s. avec la culture du tabac, et l’on fit venir à cet effet de nombreux esclaves noirs, dont les descendants constituent aujourd’hui 64 p. 100 de la population. La croissance de la population orienta l’agriculture vers des spéculations commerciales destinées au nord-est des États-Unis. Depuis la Seconde Guerre mondiale, on cultive surtout des fruits tropicaux. Les besoins locaux ont entraîné le développement de l’élevage pour le lait, la viande et les œufs. La terre est morcelée en minuscules exploitations, et la campagne, où se dispersent les maisons, ressemble à un jardin minutieusement cultivé. Mais ce n’est pas l’agriculture qui pouvait faire face à la croissance très rapide de la population, qui est passée de 22 000 habitants en 1920 à 52 700 actuellement (taux actuel de croissance par an, 1,3 p. 100).

Les Bermudes vivent en fait du tourisme. Celui-ci est né à la fin du xixe s. grâce aux récits de poètes et d’écrivains qui ont célébré la beauté naturelle des îles (Kipling, Twain, Moore). Dans un premier temps, de riches Américains et Anglais, encouragés par l’absence d’impôts sur le revenu, sont venus établir aux Bermudes une résidence quasi permanente. Leur afflux a accru considérablement la proportion de population blanche. Après la Seconde Guerre mondiale, l’avion et les navires de croisière ont permis le développement du tourisme de passage. Les Bermudes ont été alors envahies par une foule de touristes, surtout américains, qui n’a cessé de s’accroître. Elles ont reçu 413 000 touristes en 1971. L’équipement touristique a été activement développé, et tout a été conçu pour accueillir le touriste. Les hôtels et les clubs de grand standing, les « guest-houses », destinées à des bourses plus modestes, les cottages offrent environ 6 000 lits. Les distractions ne manquent pas.

Cet essor du tourisme ne permet cependant pas de résoudre tous les problèmes posés par le surpeuplement, d’autant plus que la population de couleur, qui s’accroît rapidement, reste plus pauvre que les Blancs. Aussi, les autorités locales s’efforcent-elles de développer de petites industries à côté de celles qui existent dans les bases militaires (produits pharmaceutiques, souvenirs, construction de petites embarcations, etc.). Un port franc a été créé. Cela n’empêche pas les Bermudiens d’être obligés de s’expatrier aux États-Unis et au Canada pour trouver du travail.

Bien qu’elles soient colonies de la Couronne britannique (avec le bénéfice de l’autonomie interne depuis 1968), les Bermudes ont leur avenir lié à celui des États-Unis.

J.-C. G.

Bernanos (Georges)

Romancier français (Paris 1888 - Neuilly 1948).


« Mon œuvre, c’est moi-même », peut-on lire dans la Lettre aux Anglais, publiée à Rio de Janeiro en 1942. Au moment où paraît l’ouvrage, il ne reste plus à Bernanos qu’à écrire les Dialogues des carmélites pour couronner cette œuvre et arriver ainsi au bout du long chemin spirituel qui débouche sur la « Sainte Agonie ». Six années encore à vivre. La grande errance, elle aussi, approche de son terme. Rien n’aura été facile à ce chrétien intransigeant. Ni les voies où il a engagé sa plume et son âme, ni les chemins de la terre, où on le retrouve qui marche et qui combat, depuis toujours, semble-t-il. Pourtant, tout au début, il y a eu Fressin, « [...] une vieille chère maison dans les arbres, un minuscule hameau du pays d’Artois, plein d’un murmure de feuilles et d’eau vive ». Période heureuse, trop brève, des jeunes années, des longues escapades champêtres et des sages lectures. Déjà, « la chaussée noire était devant ses yeux [...] qui l’attirait comme un fleuve ». Elle le conduira, de déménagement en déménagement, à travers la France, jusqu’au-delà des mers, avant que ne se referme la boucle, le 5 juillet 1948, à l’hôpital américain de Neuilly. Mais toujours, pendant ce long voyage, où le pamphlet succède au roman et la bataille à la bataille pour terrasser le Mal, pour approcher Dieu, pour faire triompher Dieu et la justice, pour tenter aussi d’atteindre un rêve de bonheur humain s’évanouissant dès qu’il croyait l’avoir saisi, Bernanos conservera au fond de son cœur la marque indélébile du monde de son enfance et surtout, comme il l’écrit, de ce « petit garçon que je fus ». Le grand projet de son œuvre, de sa vie, c’est bien, semble-t-il, de « rester fidèle jusqu’au bout à cet enfant » et, encore, de retrouver son langage. L’enfance a la vie dure, dit un de ses plus sombres personnages, qui ajoute : « Si cette chose existe en vous, gardez-la. Il est peu croyable qu’il en reste assez pour vous aider à vivre, mais ça vous aidera sûrement à mourir. » Ainsi, le thème de l’enfance rejoint celui de la mort pour se fondre avec lui dans celui du salut. Des personnages comme l’abbé Cénabre (l’Imposture, 1927) ou l’historien Clergerie (la Joie, 1929), ou bien Emmanuel Ganse et Simone Alfieri (Un mauvais rêve, 1950) appartiennent aux ténèbres, parce qu’ils sont rongés par un orgueil démesuré ou esclaves de leur ambition, de leur haine, de leur cynisme. À l’opposé de ce noir univers, l’œuvre romanesque de Bernanos nous révèle des créatures de lumière qui ont conservé de l’enfance sa clairvoyance et sa générosité, et qui sont toutes, en quelque manière, retranchées du monde des adultes par leur manque de pragmatisme, une totale humilité, l’innocence et, également, un certain mal de vivre parmi les hommes. Tels apparaissent le bouleversant visage de Chantal de Clergerie (la Joie), le jeune curé d’Ambricourt, dont la pauvreté et la simplicité extérieures s’accompagnent du plus pur feu intérieur (Journal d’un curé de campagne, 1936), même l’héroïne de la Nouvelle Histoire de Mouchette (1937), l’un de ces « enfants humiliés » vers qui va tout l’amour de Bernanos et qui, pourtant, se laisse glisser dans le suicide, et enfin les petites novices des Dialogues des carmélites (1948), Constance et surtout Blanche de la Force, confrontées aux terreurs de la mort. Ses affres, Bernanos les a bien connues, qui, à dix-sept ans, écrivait : « [...] depuis longtemps [...] je crains la mort. » Cette pensée ne l’abandonnera jamais. La prieure des Carmélites semble en porter témoignage quand elle déclare : « J’ai médité sur la mort chaque heure de ma vie. » Il ne faut donc pas s’étonner de la place qu’occupe ce personnage de la Mort dans son œuvre, ni de l’intensité dramatique de certaines agonies, agonies dans la désespérance (l’abbé Chavance, M. Ouine), mais aussi agonies qui s’ouvrent sur l’attente de Dieu. Car, pour Bernanos, « la vie, même avec la gloire qui est la plus belle chose humaine, est une chose vide et sans saveur quand on n’y mêle pas toujours, absolument, Dieu ». Refusant pour lui la gloire, en tout cas celle que certains trouvent attachée à l’Académie et aux décorations, celle qui l’attendait après le succès de sa première œuvre en librairie, Sous le soleil de Satan (1926), il décide de se consacrer entièrement à la tâche pour laquelle il a conscience d’avoir été choisi. Il veut « le règne de Dieu pour tout le monde ». Et Dieu est vérité et justice. Lutter pour Lui sera donc son unique vocation. Bernanos se considère, littéralement, appelé. En tant que chrétien. En tant qu’homme. La crainte de la mort ne s’est pas effacée. Elle réapparaît souvent, obsessionnelle. Mais il sent, il sait, maintenant, qu’au bout de la vie existe une grande espérance : « [...] il faudra que la muraille cède un jour, et toutes les brèches ouvrent sur le ciel. » Cette espérance, il lui faut la dire, car « toute vocation est un appel — vocatus —, et tout appel doit être transmis ». Son combat va ressembler étrangement à celui d’un écrivain du siècle précédent, dont sa rencontre avec l’œuvre a été pour lui une révélation et qui lui est comme un frère : Léon Bloy. Lui aussi a placé Dieu au centre de sa vie. Il lui a tout sacrifié. Tous deux appartiennent à une même race de croisés, dont rien ne peut entamer la certitude en leur vérité. Bernanos aime les hommes. Mais, chez lui, ce sentiment ne prendra jamais la forme de cette « bienveillance niaise qui amollit le cœur et fausse l’esprit », et quand, dans Nous autres Français (1939), il affirme « il n’y a qu’un malheur au monde, c’est de ne pas savoir aimer », il a déjà parcouru un très long chemin. Il s’est rendu compte de la vanité de la colère et de l’indignation. On atteint ici au cœur de son tourment. Toute sa vie l’aura trouvé écartelé entre l’amour et la colère, sans qu’on puisse pour autant déceler dans ces mouvements antagonistes une attitude contradictoire ou un quelconque paradoxe. C’est simplement que la passion qui l’anime est une passion exigeante. « J’ai rêvé de saints et de héros, négligeant les formes intermédiaires de notre espèce... », peut-on lire dans les Enfants humiliés (écrit en 1940 et publié en 1949). Souvent, il a regretté son intransigeance, qu’il considère comme un manque d’humilité, mais quand on a découvert dans Sous le soleil de Satan l’extraordinaire personnalité de l’abbé Donissan et qu’on a suivi l’implacable combat qu’il mène contre l’Esprit du Mal, on peut mieux comprendre la sainte fureur de Bernanos face aux « innocents Machiavel en soutane » et à une Église qui a su justifier les massacres d’innocents en Espagne au nom de la défense de la chrétienté. On comprend mieux aussi son mépris pour les chrétiens médiocres, à qui l’esprit fait autant défaut que le cœur. Selon ses propres paroles, il les regarde « avec une espèce de curiosité désespérée », parce qu’ils sont installés dans une religion ne servant qu’à leur confort moral, oubliant le sens de l’indivisible solidarité humaine en matière de salut des hommes. Comme tous les grands visionnaires, il a le sens aigu des maux qui accablent l’humanité, des dangers qui la menacent, et sa sensibilité exacerbée lui fait ressentir plus qu’à tout autre chaque souffrance et chaque injustice. C’est pour cela que, dans les Grands Cimetières sous la lune (1938), il dénonce avec une même violence : la puissance de l’argent corrupteur d’âmes, obstacle entre l’homme et Dieu, menace permanente de guerres ; la sottise, sous toutes ses formes, et d’autant plus dangereuse que la violence est plus facile aux « imbéciles » que la réflexion ; l’iniquité enfin, contre qui le combat jamais fini est presque perdu d’avance, car « on ne lui fait pas plier les reins ». Il s’effraie de la solitude de l’homme dans « un monde qui a perdu l’estime de soi », dans « une société qui ne connaît plus guère entre les êtres que les rapports de l’argent » et qui, explique-t-il dans le Chemin de la Croix-des-Âmes (1942), comme dans la France contre les robots (1944), « [...] s’est progressivement déspiritualisée par l’usage qu’elle fait de ses techniques ».