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Anne Louise Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, dite Mme de Staël

Mme de Staël
Mme de Staël

Femme de lettres française (Paris 1766-Paris 1817).

Introduction

Bien qu'appartenant traditionnellement à la littérature, le personnage de Mme de Staël déborde les cadres étroits où l'on voudrait l'enfermer. La plume est pour elle à la fois un moyen et un pis-aller. Par son père, Jacques Necker, l'enfant connaît surtout la nouvelle puissance de l'argent. Necker, commis de banque devenu associé de ses patrons, fait fortune et devient ministre ; en 1777, il est directeur général des Finances du royaume. Celle qu'on appelle alors Louise Necker a onze ans : elle entre précocement dans la vie politique et ne se résignera jamais à l'abandonner, servie et contrée par l'extraordinaire expansion des affaires françaises à travers toute l'Europe ; portée par les événements, elle ne les vit pas – et cela dès son plus jeune âge – comme devant être subis et croit toujours pouvoir les infléchir. À ce jeu, elle risque quelquefois la mort, comme le 3 septembre 1792, et ne cesse jamais de lutter avec les différentes polices, où elle a cependant des intelligences ; de cette lutte, elle n'est victorieuse qu'au prix de péripéties dignes d'un roman d'espionnage. Mais ses défaites provisoires, elle les transforme en victoires : lorsque Napoléon l'exile en Suisse, en 1802, elle fait de Coppet, propriété de son père sur les bords du Léman, le lieu où se crée de toutes pièces un esprit européen, image qu'elle veut positive des conquêtes négatives de l'Empereur. Elle file à travers les mailles du filet qui se resserre sur Coppet, voyage dans l'Europe en armes, rentre à Paris avec les Alliés, mais ne survit que de peu à l'époque troublée, qui était à la fois sa raison de vivre et son chemin de croix.

Tel est le résumé superficiel de cette carrière exceptionnelle. Le tempérament intime de cette activiste éclaire le personnage de façon indirecte : le personnage ou plutôt les personnages qu'elle a réussi à imposer, mais qui, adoptés par ses amis ou ses ennemis, manquent toujours de la cohérence qui permettrait de figer en caricature ou en héroïne une femme dont le rapport aux autres ne masque presque jamais la souffrance. À commencer par les définitions lapidaires de Napoléon à Sainte-Hélène : « Folle, coquine, corbeau, tricoteuse de faux bruits » ; la folie n'inquiète pas trop dans la bouche du potentat déchu, mais le « corbeau » ? Le personnage de Mme de Staël a toujours souffert de ceux qui ont voulu n'en rendre qu'une image, parce que la cohérence de cette étrange dame n'était pas, comme pour la plupart des écrivains qui lui ont succédé, dans le romantisme et l'enthousiasme, dans une passivité névrotique, mais dans l'action. À détailler ses traits de caractère, on ne peut que déceler des contradictions désagréables, dont la principale fait d'elle une parente de René : besoin de jouer un rôle, fascination secrète de la mort. « Je passe des heures entières à me faire à l'idée de la mort », écrit-elle à son amie Juliette Récamier en 1811. « Je regrette mon talent peut-être avec égoïsme, mais enfin je sens tellement en moi des puissances supérieures qui n'ont pas été développées que leur destruction m'afflige. » Ces contradictions se retrouvent partout : dans l'ordre politique, où, appartenant à la nouvelle aristocratie d'argent, elle protège et ambitionne de figurer dans l'ancienne, héréditaire ; dans l'ordre social, où, ayant sa place toute naturelle d'« ambitieuse à salon », héritée d'une élite qu'imitait sa mère, elle cherche à se faire la situation des hommes, à écrire, à parler, à intriguer comme eux, se servant d'eux quand ceux-ci, tels Benjamin Constant ou August Schlegel, Joseph Bonaparte ou Bernadotte, veulent bien s'y prêter (même en littérature, ses romans ne pourront faire d'elle une Mme Cottin ou une Mme de Genlis ; encore moins voudrait-elle jouer auprès de l'Empereur le rôle que joua Mme de Krüdener auprès d'Alexandre Ier) ; dans l'ordre moral, où son désir de renverser les préjugés à la recherche du bonheur se heurte à un esprit de famille autoritaire, qu'elle étend à toute sa « clientèle » ; dans l'ordre religieux, où, formée par sa mère à un calvinisme rigoureux, dont l'esprit anime son combat politique, elle donne dans le mysticisme vague jusqu'à faire de Fénelon une de ses lectures préférées. Le type de ces contradictions est si évident qu'il apparaissait même aux lectrices du temps. « J'ai remarqué, dit l'une d'elles, qu'il n'y avait que deux espèces de femmes qui se fussent monté la tête sur Corinne, les femmes qui se croient à sentiment et qui prennent de l'enthousiasme et la bizarrerie pour du romanesque, et celles qui, se croyant elles-mêmes hors de la ligne commune, imaginent qu'elles ressemblent à Corinne » (Almanach des dames pour l'an 1808). Rien de mieux : Germaine de Staël serait une femme à sentiment qui se croirait hors de la ligne commune, chose qui ne nous étonne plus guère à présent ; mais le sentiment y est entaché de théâtre, de représentation, et le « génie » est secrètement nourri par une douceur et une bonhomie que Lavater avait décelées sur le buste du père.

Les amours de Germaine sont frappées au même sceau : le noble Narbonne-Lara, le Suédois Ribbing, Benjamin Constant à peine sorti de sa petite cour allemande, le fils du préfet du Léman, l'Irlandais O'Donnell, le jeune John Rocca retour d'Espagne. Ce cosmopolitisme sexuel recouvre un désir de dominer qui subit toujours la loi de son vainqueur, jusqu'à cet officier de vingt-cinq ans qui décide de l'épouser et y parvient à la veille de la mort de la dame.

Une expression au second degré

Un tel sujet est écrivain : Mme de Staël subit, en écrivant, les échanges de sa volonté de se représenter et de son désir d'être aimée, dialectique romanesque qu'on retrouve nécessairement dans ses deux romans principaux, Delphine (1802) et Corinne (1807). Mais ces romans transposent ses désirs dans des situations et des lieux à la fois imaginaires et réels : l'impact des lieux joue chez Mme de Staël le rôle que tiendra le temps dans une littérature ultérieure. Le carnet de route de la voyageuse devient indifféremment roman (Corinne), pamphlet (Dix Années d'exil), théorie et didactique (De l'Allemagne) ; l'expérience et l'observation ne trouvent leur expression que dans le sens ou le destin qui les commandent ; pour Corinne, c'est souvent la même chose.

Cette utilisation de l'observation curieuse et ouverte trouve son assomption naturelle dans la théorie des caractères nationaux, qui, alimentée par l'opposition à Napoléon Ier, culminera dans la pratique du second Empire avec le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. L'origine lointaine est dans De l'esprit des lois. « Qu'est-ce que le caractère national, écrit Mme de Staël (De la littérature…, I, XVIII), si ce n'est le résultat des institutions et des circonstances qui influent sur le bonheur d'un peuple, sur ses intérêts et ses habitudes ? » : la filiation est donc établie entre Montesquieu, le mécanisme et l'hédonisme de la génération de 1760 et les doctrinaires de la monarchie de Juillet, dont le plus sérieux représentant, Guizot, a subi l'influence du groupe de Coppet. Il est pourtant clair que le caractère national n'est d'abord que l'application de concepts abstraits à une mosaïque d'institutions, délimitée sur la carte d'Europe par des frontières plutôt que par des climats. Or, ce qui sert de centre à ces institutions, c'est le gouvernement, qui, à son tour, se reflète dans « l'éducation générale des premières classes de la société » : ainsi se définit l'idéologie de Coppet, fondée sur un système social prérévolutionnaire, la domination des « premières classes de la société », mais animée par le sentiment nouveau de la relativité des gouvernements et des institutions. L'intellection de cette relativité, créatrice au niveau des principes de politique, s'englue dans la conversation et dans la littérature autour d'images contrastées ; le capiteux français, l'enlisement allemand, le ciel morne de l'Angleterre sont des clichés qui auront la vie dure. On peut dire que la plus noble part de l'imagination et des dépenses d'esprit staëliennes est dans ce va-et-vient incessant entre la réflexion abstraite sur les principes de gouvernement et les images que l'expression écrite ou parlée peuvent en donner ; cela suppose une position critique en retrait de l'abstraction et de la vie, une expression au second degré qui tire son éclat de la confusion des langages, celui de la philosophie politique, celui de la critique littéraire, celui même de la théologie et de la dévotion.

Contradictions mondaines et sociales

Une telle activité mettait à la fois Mme de Staël en marge et au premier plan de l'actualité dans l'Europe révolutionnaire et napoléonienne. Elle y était aidée par le caractère même de sa vie, qui se partageait en discontinuités de situations plutôt qu'elle ne se profilait en évolution ; elle y était formée par les esprits qui l'entouraient dont elle recherchait avidement la liaison.

Dès son premier apprentissage social, Louise Necker connaît le contraste, classique depuis Louis XIV, entre la Cour, la ville et la province. Lorsque son père est renvoyé, en 1781, à la suite du Conte bleu, la famille voyage : Coppet, Lausanne, Avignon, Montpellier, Lyon et cette grande banlieue de Paris que l'exilée connaîtra si bien, jusqu'à faire du séjour interdit de la capitale une sorte de lieu mythique, autour duquel elle gravite, « planète malheureuse ». Au salon parisien de Mme Necker, fréquenté par Buffon, Grimm et Diderot, donc alimenté par l'élite intellectuelle de la première nation d'Europe, au salon de l'ambassadrice de Suède (après le mariage avec le baron de Staël-Holstein en 1786), qui s'ouvre déjà au cosmopolitisme et à l'idéologie libérale, recevant Américains, futurs Girondins et surtout partisans de La Fayette, s'oppose le salon provincial, qu'il faut créer de toutes pièces sur des rapports sociaux fondés non plus sur un cosmopolitisme à demeure, mais sur les ramifications de la famille et de la vie locale ainsi que sur les hasards des voyages.

La Révolution ne fait qu'accuser le contraste. Lieu de rendez-vous des Feuillants, le salon de la rue du Bac est fermé en 1792 ; Mme de Staël erre de Suisse à Londres. Parallèlement à ce changement de sort social, elle passe des bras du fils supposé de Louis XV à ceux d'un régicide ; et au moment même où elle se dépense pour sauver des aristocrates, elle est gagnée aux idées égalitaires de J. J. Anckarström, le bel assassin de Gustave III, maître de son mari.

La même figure se reproduit sous le Directoire et le Consulat. Le salon de Paris est rouvert en 1795, puis aussitôt fermé après le 13-Vendémiaire, sur l'accusation de complot orléaniste ; de Suisse, Mme de Staël revient à l'assaut de Paris, à sept reprises, et ne peut s'y établir qu'à partir du 18-Brumaire, mais pour deux ans à peine.

Les dix années d'exil provoquent une sorte de renversement de la situation : Coppet devient le centre autour duquel Mme de Staël fait des voyages d'information, en Italie, en France, en Autriche, cherchant encore à se faire imprimer à Paris, y réussissant pour Corinne, y échouant dans des circonstances dramatiques pour De l'Allemagne en 1810. Mais les premiers revers de Napoléon refont de Paris le but de ses voyages en Suède, en Russie, en Angleterre ; Mme de Staël est passée d'une orageuse liaison avec l'homme le plus intelligent de son temps dans les bras d'un bellâtre « dont la parole n'était pas le langage ».

Hommes et lieux paraissent donc participer de la même façon au destin, tel que le décident d'autre part les contradictions de sa personne, tentant désespérément l'union de la force et de la faiblesse, de la parole et du silence, de l'action et de la réflexion : Mme de Staël ne parle politique et n'en fait que pour avoir le temps d'y réfléchir.

De l'art de la conversation à la théorie de la littérature

Et, en effet, chez cet écrivain, la parole précède toujours l'écriture ; Mme de Staël prépare dans les soirées de Coppet ce qu'elle écrira le lendemain. La conversation est chez elle un besoin qui participe de sa double nature, apprendre et s'imposer simultanément ; mais, parallèlement, il serait faux de croire qu'elle ne veuille pas « traduire du silence » ou, plus exactement, se représenter par écrit son malheureux désir d'être aimée, ou seulement d'être heureuse. Pourtant, les lettres échangées avec les correspondants les plus divers montrent assez que la solitude n'est chez elle que la velléité d'un autre monde : « Heureuse, trois fois heureuse, celle qui n'a qu'un souvenir dans sa vie ! » Et, en même temps : « J'aimerai la solitude quand j'aurai fait provision de souvenirs. » C'est-à-dire jamais.

La poésie, ou ce qu'elle croit telle, et l'enthousiasme prosaïque partagent les premiers écrits de Germaine, découvrant que les ridicules qu'elle se donne dans la société policée de l'Ancien Régime sont en fait la représentation scénique de son « yvresse pour le bel esprit ». Quatre tragédies en vers et des Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau sont divers moyens de « faire effet », les unes par la déclamation, qui sera toujours son étude avouée (Talma venait prendre chez elle des leçons de naturel), l'autre par la thèse du suicide du philosophe de Genève, thèse défendue avec enthousiasme. Voltaire et Rousseau ont recommencé dans le milieu Necker une carrière révolutionnaire qui s'attache seulement à ce qu'ils ont de déguisé, de voyant, d'extérieur, contribuant à créer pour la culture révolutionnaire une scène philosophique qui serve pour les modérés d'écran aux massacres. Dès son premier article, le 16 avril 1791, Mme de Staël entonne le thème général de tous les discours de ceux qui s'appelleront par la suite les « Amis de la Liberté » : le courage moral et l'étendue d'esprit qu'il faut pour être modéré, courage et étendue d'esprit dont on peut mesurer le juste degré dans les Réflexions sur le procès de la Reine (1793), dont Germaine demandera à Talleyrand de divulguer l'auteur de bouche à oreille, en Angleterre. Mais la critique littéraire appelle tout naturellement le roman, dont la baronne esquisse la théorie (Essai sur les fictions) en même temps qu'elle en présente quatre brouillons, entre autres Zulma, dont les héros sont des Indiens de l'Orénoque, et Mirza, où ils sont noirs (1795). L'Essai, traduit par Goethe un an plus tard, présente déjà la tendance qui la prédispose à s'entendre avec l'esprit de Benjamin Constant. Les genres littéraires sont l'expression écrite d'un principe ; le roman est celui du vraisemblable. Et, assurément, comment ne pas croire au roman, lorsque, dans la vie même, la mort devient vraisemblable, sans cette crédibilité que lui donne le roman ? Constant s'en souviendra dans Adolphe. « Je veux mourir – écrit-elle dans sa dernière lettre à Narbonne –, d'une manière qui n'effraye pas mes sens ou par la suite forcée de mon voyage en France, et dans cette disposition je vous pardonne même de la vouloir aussi. » C'est le 15 mai 1794 : Mme Necker vient de mourir dans les bras de sa fille. Assurément, la vie ne respecte pas le principe de la vraisemblance.

La rencontre avec Benjamin Constant

C'est donc le sommet de la rencontre avec Benjamin Constant. Rencontre de deux esprits plutôt que de deux corps. Lui sort d'une longue crise sentimentale, conjugale, intellectuelle, qui se traduit par la mise au net de son interminable et inachevé De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements, où « il y a du talent comme Montesquieu ». Le dialogue entre eux élève le débat staëlien. Benjamin a fréquenté les mêmes milieux que Germaine, le salon des Suard à Paris, la société lausannoise, mais épisodiquement ; il n'a fait qu'y inscrire furtivement les traits de son caractère, chiffre peu lisible d'une instance morale au fond de ce qu'il appelle sa « folie intérieure ». Il s'est formé au discours intime et à la bavarderie d'esprit auprès d'une Neuchâteloise d'adoption qui, elle aussi, publie des romans et même des opéras, Mme de Charrière. Il s'admire dans l'enthousiasme dramatisé que Germaine prend peu à peu de son esprit. Alors commence cette longue collaboration dans des bureaux d'écriture souvent voisins, où l'abstraction des Réactions politiques (1797) de Benjamin répond à celle de l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations de Germaine (1796) ; et l'idéologie des Suites de la contre-révolution de 1660 en Angleterre (1799) de l'un renvoie aux Circonstances actuelles que l'autre ne publiera pas. Entre eux commence donc cette dialectique particulière de l'actualité et de l'histoire, qui sera l'une des lignes de force du groupe de Coppet. En fait, tous ces textes ne sont que l'écume d'une œuvre plus vaste, qui tente de mettre sur pied la Constitution, l'institution sociale et politique susceptible de rétablir la paix intérieure : Constitutions de l'an III et de l'an VIII, coups d'État du 18-Fructidor et du 18-Brumaire. Que la théorie des principes intermédiaires, dont la fonction est de rendre applicables les principes de morale et de politique, que cette théorie, critiquée par Kant, ait, de médiations en médiations, rendu le césarisme irrépressible, c'est peut-être la leçon toujours refusée de la grande œuvre de Benjamin et de Germaine à cette époque : exprimer dans un langage universel la sauvegarde des intérêts particuliers, défendus par les garanties des empiétements de l'État. Ce que Constant écrit là-dessus est sans doute moins innocent que le tour de passe-passe par lequel Mme de Staël prétend que la nature ne se réalise pleinement que dans la société : la réflexion de l'autre sur Rousseau, dénonçant le Souverain comme une forme d'autoritarisme nouvelle, est plus critique. Tout se passe comme s'ils s'étaient partagé la tâche : à elle de faire une théorie de la sensibilité dans les classes gouvernantes ; à lui de rechercher les conditions d'existence de cette élite. Pendant qu'elle écrit De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800), il traduit l'Enquête sur la justice politique et son influence sur la vertu et le bonheur en général de W. Godwin et en tire un manuel élémentaire de liberté qu'il ne publiera pas, mais dont on connaît différents avatars et le premier, De la possibilité d'un gouvernement républicain dans un grand pays, recopié en 1810. Tout cela doit aboutir à la constitution de ce pouvoir neutre, qui a la parole et par là même l'arbitrage entre l'exécutif et le législatif, et qui fait en réalité de l'écrivain et de l'orateur l'instance suprême de l'État. Le Tribunat de la Constitution de l'an VIII est une image affaiblie de ce pouvoir, et Constant, tribun par la grâce de Germaine, s'apercevra vite combien il est illusoire. Il fallait s'être abusé dans le dialogue à plusieurs voix des Amis de la Liberté sur le pouvoir de la parole : on pouvait duper des naïfs ou des corrompus comme les Directeurs ; le césarisme ne considère les bavards que comme une « vermine » qu'il a sur ses habits, mais il la « secouera ». Il attend cependant deux ans, confondant dans sa réprobation les ambitions de Delphinette et de son ami, et celles du nouveau positivisme des idéologues, qui, se partageant l'Institut, découpent aussi le monde, prétendant le réduire à une série de mécanismes simples.

Une métaphysique du sentiment

Si Constant parle, la « femme-philosophe » écrit ou fait écrire. Elle inspire Camille Jordan et son père Necker pour se persuader que le phénomène Bonaparte est contingent ; De la littérature comme Delphine (1802) sont la double mise en forme, didactique et romanesque, d'une théorie avouée de la perfectibilité, qui semblait anachronique après les orages de la Révolution. En fait, il s'agissait d'assurer une fois de plus la crédibilité en la noblesse de l'homme, face au mépris à peine dissimulé où le tenait le nouveau despotisme. Delphine est victime à la fois de son amour et de sa philosophie ; son histoire est dédiée à « la France silencieuse » ; et c'est en confondant sciemment les « affections » de son « âme » aux « idées générales » que Mme de Staël prétend sauver la philosophie du discrédit où elle est tombée dès les premiers pas du Directoire. En sourdine, Constant fait le contrepoint de ce chant trouble et exalté, dénonçant l'artifice et le théâtre chéri de ses contemporains jusque dans les excès de la Terreur ; mais le politique l'emporte sur le philosophe : il se garde de publier.

Par là, Mme de Staël prend enfin sa place dans le mouvement général des idées européennes. Elle n'est plus la folle désaxée qui chante l'enthousiasme à contretemps : elle trouve une théorie de l'écrivain qui correspond enfin à la défense réelle des libertés et de l'argent : c'est celle du pathos, de la « métaphysique du sentiment », que Bonaparte honore de sa haine et de son dégoût. Les sentiments et les idées sont dans un mouvement continu : « Comment imposer silence aux sentiments qui vivent en nous et ne perdre cependant aucune des idées que ces sentiments nous ont fait découvrir ? Quels seraient les écrits qui pourraient résulter de ces continuels efforts ? » Ainsi est proclamé un nouveau rythme de l'écriture, l'irrégularité de l'abandon naturel, seul moyen de ne pas rendre les idées exsangues et peu rentables. Germaine de Staël, si elle pratique encore la tautologie dont on accusait sa conversation quand elle avait vingt ans, le fait maintenant de manière à éveiller des échos : les grondements du sentiment deviennent non seulement crédibles, mais héroïques. La vérité s'y trouve en germe ; au lecteur de l'y déceler. L'auteur de Delphine est prête à jouer sur les bords du Léman un rôle où la déclamation enfin la sert.

Lorsque, exilée, elle commence en 1803 ses périples européens, d'abord suivie de Constant, pourtant moins menacé qu'elle, elle est déjà elle-même européenne. La femme de Schiller lui écrit : « Votre génie n'est pas d'une nation […] j'ose vous compter pour une compatriote, aussi bien que les Anglais ou les Français. » Pourtant, l'Allemagne lui est encore terre étrangère. La théorie des sentiments-idées effraye les esprits de Weimar plutôt qu'elle ne les séduit. Goethe l'accuse de « plonger étourdiment au fond de cette sphère intime, où le sentiment et la pensée se cachent ». Une mutation est nécessaire. Elle met cinq ans à se faire, jusqu'au jour où Mme de Staël écrira que « l'analyse, ne pouvant examiner qu'en divisant, s'applique comme le scalpel à la nature morte ; mais c'est un mauvais instrument pour apprendre à connaître ce qui est vivant, et si l'on a de la peine à définir par des paroles la conception animée qui nous représente les objets tout entiers, c'est précisément qu'elle tient de plus près à l'essence des choses » (De l'Allemagne, I, II). Mais le respect de la sphère intime de Goethe, même au prix d'un désaveu formel de l'analyse des idéologues, n'est encore qu'approximatif : Germaine confond le souffle divin qui fait tout l'homme, l'âme, avec la hauteur où « chaque science approche par quelques points de toutes les autres » ; la vérité intime est au niveau d'une logique transcendante ; « l'air qui vient de cette hauteur » vivifie toutes les pensées : c'est confondre crédibilité et raison, mais c'est le faire d'un point de vue universel.

Le groupe de Coppet

Le groupe de Coppet a rendu cette universalité possible entre 1805 et 1810. August von Schlegel, que Germaine ramène de Berlin en 1804, après la mort de son père, fait parvenir à l'expression française tout le groupe de jeunes poètes philosophes réunis autour de son frère Friedrich et dont l'esprit joue sur les ressources intimes de la langue allemande. Tieck, Novalis, Schelling prennent le relais de Jean-Paul et de Kant, connus dès 1803 par Charles de Villiers. Dans le salon de Coppet, le positivisme rationaliste et mécaniste, anti-historiciste par projet, est submergé par la revendication nationaliste, qui cherche la vérité dans l'irrationnel des origines. C'est ainsi que naît dans l'esprit de Constant et d'autres amis de Mme de Staël formés à l'analyse, comme Joseph Marie, baron de Gérando, une conception politico-littéraire tendant à rendre compte de la contradiction ; contre le désir d'universalité et de totalité uniforme de Napoléon, tendant à réduire le concret régional à l'abstraction de l'État, Constant imagine une sorte de fédéralisme, totalisation en acte d'un faisceau de tendances toujours diverses et où la diversité peut s'exprimer librement dans ce qu'elle considère comme originel et original : c'est l'idée qui sera fidèlement transcrite dans l'Esprit de conquête au moment du déclin de Napoléon (1813). Cette utopie est vécue et surtout parlée à tous les niveaux dans le groupe de Coppet, et d'abord dans les rapports des membres du groupe entre eux : « Je sens avec chagrin, écrit Schlegel à Mme de Staël, la distance que mettent entre nous les différences de nationalité et de penchant » : c'est le premier emploi écrit du mot nationalité en français.

La composition du groupe, qui n'est d'abord qu'un lieu de réunion des opposants de tout poil au régime impérial, décèle la contradiction, dont la réalité, d'abord vécue contre Napoléon et son machiavélisme, ne tarde pas à élaborer sa doctrine. S'il est vrai que l'Empereur réalise la tendance totalitaire de l'État bourgeois, Coppet en préfigure le fonctionnement démocratique. À une gauche, représentée par Constant et Simonde de Sismondi, s'oppose une droite, mystique et nationaliste, dont l'armature est philosophique dans un sens directement opposé à celui que comprenaient Diderot et Condorcet. Schelling et Schlegel cherchent à exprimer l'unité du mouvement dans un idéal qui n'est pas très éloigné de celui de leur ennemi, mais se sert de moyens inverses. Si la religion n'est pour Paris qu'un moyen de réaliser l'uniformité politique, elle est pour l'idéalisme objectif le lieu figuré où viennent se fondre toutes les contradictions. Autour de ce fondement théorique vacillent des tendances diverses qui appartiennent au folklore de Coppet : Mme de Krüdener, qui deviendra le Raspoutine femelle d'Alexandre Ier ; Zacharias Werner, auteur visionnaire qui vient créer un de ses drames à Coppet ; les piétistes de Lausanne et leur mystique du renoncement ; l'Église de Genève avec le pasteur Cellerier ; le quiétisme catholique, curieusement fourvoyé dans le dogme protestant. Au centre, il y a les « fidèles », comme Barante, ceux dont l'esprit animera les « doctrinaires » de la monarchie de Juillet par le canal d'Auguste de Staël, fidèle propagandiste de l'esprit staëlien, malgré sa mort en 1827. « Sainte Aspasie » pour les illuminés de droite, pion de collège pour les libéraux de gauche, Mme de Staël se donne et se reprend aux uns et aux autres, assurant la cohésion parlée de ces alliances monstrueuses dans un langage appliqué et didactique dont De l'Allemagne est le chef-d'œuvre. Napoléon ne s'y trompe pas, qui en fait saisir la première édition en 1810, provoquant ainsi la dissolution du groupe.

La mise en scène de la vérité

En littérature, il y a transposition fidèle de la contradiction philosophico-politique, dont Mme de Staël inspire le fonctionnement parlé. On ne s'étonnera pas que cette transposition porte sur la théorie du théâtre et la déclamation active. Plus qu'Aspasie ou pion du collège, Mme de Staël est un metteur en scène inlassable : elle décèle ainsi l'un des secrets de la nouvelle alliance de la littérature et de la démocratie bourgeoise, la « représentation » et la réflexion sur la représentation. L'universalité classique n'existe plus que dans les conditions les plus extérieures de la vie littéraire, puisque le salon de Coppet n'est plus la société fermée où s'élaborent des chefs-d'œuvre qui lui sont exclusifs, mais s'ouvre à toutes les élites dans la mesure où elles « représentent » des tendances profondes, nationales ou autres. L'idée de perfection subsiste comme totalisation nécessaire des jugements esthétiques, mais elle est le point de concours de règles différentes suivant les institutions et les peuples, et souvent opposées (Cours de littérature dramatique de Schlegel) ; Shakespeare ne passe plus au lit de Procuste de Racine, mais l'un et l'autre concourent à une perfection qui n'est autre que le naturel. On peut y arriver en imitant la nature comme les Allemands, ou comme les Français « par la beauté même de l'art ». La représentation est alors dans tous les cas un dévoilement : « Un grand acteur met en évidence les symptômes de la vérité dans les sentiments et les caractères, et nous montre les signes certains des penchants et des émotions vrais. » La littérature est déclamation dans le sens technique du terme, puisqu'elle fait déboucher la parole particulière de chacun sur l'univers idéal de la communication, où se forme la vérité.

Les rapports entre la philosophie, la littérature et la politique sont, d'ailleurs, étudiés par Constant dans son grand ouvrage sur la religion, qui ne paraîtra qu'entre 1824 et 1831, mais qui prendra à Coppet sa première forme, la plus pure, parce qu'elle est le produit d'une réflexion encore abstraite qui rend compte de contradictions du groupe dans un langage neutre et apparemment impartial. Ayant choisi de projeter sur l'étude d'une forme passée de la religion – le polythéisme méditerranéen –, le pathétique et l'humanisme qui luttent à Coppet, Constant en fait le lieu d'un drame où s'explique celui de son esprit, développant minutieusement les conditions de celui de son temps. Les rapports du sentiment et des corps constitués chargés de l'exprimer mythiquement, de la morale individuelle et de la morale sociale, de la sincérité et de la volonté de faire effet en littérature sont en gros les symptômes de la crise sur laquelle vit le groupe de Coppet, celui de l'écart entre le langage de l'individu et celui de la société, en dépit du dressage qui tend à les unifier. Et c'est de même dans une réflexion sur le passé que Sismondi, étudiant les républiques italiennes et inspiré par un ouvrage de Necker remontant à 1775 (Essai sur la législation et le commerce des grains), découvre les répercussions sociales et politiques de l'industrialisation, dont les dernières métamorphoses sont masquées par la guerre napoléonienne. C'est ainsi qu'il deviendra le premier analyste du prolétariat.

L'histoire à Coppet est encore un prétexte à réflexion sur le présent, dans la tradition voltairienne, mais elle est tout autre chose qu'un programme ; elle est le lieu d'une réflexion critique où le passé est respecté dans la mesure où il décèle les « symptômes » d'une vérité, de la même façon que le langage de la littérature. La seule différence est que les faits servent de signes indéformables au langage par lequel on rend compte de leur signification, en même temps que de l'ensemble humain sur lequel elle s'enlève.

La foudre napoléonienne, qui disperse les auteurs de ce nouveau langage à sa première apparition, désigne Mme de Staël comme son auteur actif : elle est la seule qui se lance ouvertement dans la bataille. Elle publie Corinne en 1807 ; Constant ne publiera Adolphe, écrit à côté d'elle et en même temps, qu'en 1816. Encore cette anecdote n'est-elle que le chef-d'œuvre d'une nouvelle technique destinée à représenter du nouvel humanisme tout ce que sacrifiait Mme de Staël : l'exis en face de la praxis. Peut-être Benjamin Constant est-il mandaté pour révéler la tare secrète de l'activisme staëlien, la tentation du pouvoir, en même temps qu'il en donne l'universalité. C'est dans la mesure où il a été écarté du pouvoir que le groupe de Coppet a pu élaborer un nouveau langage, devenu hypocrite et ennuyeux dès qu'il est au service de ceux qui gouvernent : voyez Barante ou Guizot.

Pourtant, Mme de Staël est devenue une puissance morale sur les décombres de l'Empire ; elle ne peut que se tourner vers le passé qui a marqué sa vie, dépensée à en déclamer les problèmes et les espoirs. Considérations sur la Révolution française (1816) est son œuvre la plus jeune, parce qu'elle est celle de son destin, scellé curieusement par sa mort, vingt-huit ans après la prise de la Bastille, l'événement qui a provoqué le retour et l'apothéose de son père à Paris. Il s'agit d'une transposition historique des « Mémoires particuliers » de la fille de Necker ; c'est la dernière tentative du groupe pour trouver un langage qui rende compte à la fois du particulier et du général : et c'est encore par une métaphore empruntée au théâtre que Mme de Staël trouve le ton juste : « La Révolution est une des grandes époques de l'ordre social. Ceux qui la regardèrent comme un événement accidentel n'ont porté leurs regards ni dans le passé ni dans l'avenir. Ils ont pris les acteurs pour la pièce (c'est nous qui soulignons) et, afin de satisfaire leurs passions, ils ont attribué aux hommes du moment ce que les siècles avaient préparé. » À la différence de celui de Joseph de Maistre, ce théâtre historique se désigne comme tel et rapproche encore une fois l'activité politique, philosophique et littéraire et celle de l'acteur. Le nouvel humanisme de Coppet est ainsi dénoncé de l'intérieur par une réflexion lucide sur son activité et qui en fait éclater le sens. « Aucune énergie, aucune prudence humaine ne pouvaient maîtriser de tels événements », écrit Constant, rendant compte du dernier ouvrage de son amie morte. Reste à les maîtriser par le langage pour en faire un objet de connaissance après coup, c'est-à-dire ressentir les contradictions d'une activité bloquée, la comédie de passions honnêtes et nobles, mais qui, elles aussi, étaient dictées.

Le groupe de Coppet a été l'expression la plus sérieuse, sous l'Empire, du contrecoup de la Révolution sur les esprits et de la mise au jour de ses possibilités d'avenir dans une culture européenne.