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Klemens, comte, puis [1813] prince von Metternich-Winneburg

Metternich-Winneburg
Metternich-Winneburg

Homme d'État autrichien d'origine rhénane (Coblence 1773-Vienne 1859).

Introduction

Metternich, si souvent décrié par l'historiographie libérale, n'était pas une brute policière, mais un aristocrate cosmopolite, fervent admirateur du Siècle des lumières et complètement fermé aux idéaux révolutionnaires et romantiques, qu'il ne comprenait point. Il appartenait à une ancienne et illustre famille rhénane.

Le père de Klemens avait servi Joseph II comme diplomate, mais il envoya son fils, en 1788, faire ses études à l'université de Strasbourg (quelques années après le jeune Goethe). En 1790, Klemens allait terminer son droit à Mayence. À vingt ans, en 1793, il entrait au service de l'empereur comme diplomate et accompagnait son père à Bruxelles. Metternich demeura d'ailleurs toute sa vie un esprit curieux qui consacrait une bonne partie de ses loisirs à la lecture d'ouvrages scientifiques (il avait suivi à Strasbourg des cours de sciences et de médecine), alors qu'il montrait peu d'intérêt pour la littérature d'imagination. Comme la plupart des aristocrates de son temps, il savait, outre le latin et sa langue maternelle, le français, qu'il maniait avec beaucoup d'esprit dans sa correspondance privée ; il connaissait aussi l'italien, l'anglais et les langues slaves, qu'il apprit plus tard. Sa conversation était brillante, son amour de la nature profond, son catholicisme de bon aloi. Il ne fut ni un mécréant ni un mystique : la religion était pour lui affaire de convenance et nécessité de gouvernement ; il continua à appliquer les principes du « joséphisme », en mettant l'Église romaine au service de l'État et de la société. Marié trois fois, il entretint des maîtresses dans la bonne société, afin de rester dans le ton, et sans grande passion, son seul but dans la vie étant l'exercice du pouvoir.

Metternich et Napoléon Ier

Dès l'âge de trente ans, Metternich était considéré comme l'un des meilleurs diplomates autrichiens, mais aussi comme l'un des pires adversaires de Napoléon. Non qu'il fût antifrançais, mais il considérait que Napoléon incarnait l'idéal révolutionnaire et qu'il menaçait en permanence l'équilibre européen. C'est pourquoi, en 1805, alors qu'il représentait l'Autriche à Berlin, il chercha à faire entrer la Prusse, alors hésitante, dans la troisième coalition ; pourtant Napoléon, après la paix de Presbourg, réclama lui-même Metternich comme ambassadeur d'Autriche à Paris (1806). À trente-trois ans, ce dernier obtenait le poste diplomatique le plus important pour son maître : du succès de sa mission dépendait en grande partie la paix de l'Europe continentale ; or, pour lui comme pour son chef direct, le chancelier Johann Philipp von Stadion, le traité signé à Presbourg le 26 décembre 1805 n'était qu'une trêve destinée à préparer la revanche de l'Autriche. À Paris, Metternich donna à sa mission un éclat mondain tout particulier et mena une politique de temporisation : tous ses rapports à Stadion déconseillaient la rupture avec la France, car il estimait que Napoléon, même empêtré dans l'affaire d'Espagne, était capable de battre l'armée autrichienne en quelques semaines. Il souhaitait gagner du temps pour que l'Autriche renforçât ses positions économiques et militaires ; pour cela, il faisait semblant de jouer l'alliance française. La cuisante défaite de l'Autriche à Wagram (6 juillet 1809) devait lui donner raison. Le chancelier Stadion avait imprudemment rouvert les hostilités en 1809. Certes, l'archiduc Charles fut vainqueur à Aspern et Essling (21-22 mai), mais Napoléon prit sa revanche quelques semaines plus tard. L'Autriche, sans alliés, sans armée, dut signer une paix désastreuse (paix de Vienne, 14 octobre) qui consacrait le triomphe de Napoléon.

Metternich chancelier

C'est Metternich que l'empereur François Ier désigna en 1809 comme chancelier, en remplacement de Stadion, dont l'œuvre avait été anéantie par l'entrée en guerre précipitée de l'Autriche. Le nouveau chancelier gagna d'abord du temps, imposant à son maître la tactique qu'il avait préconisée de Paris. Pendant quatre ans, il poursuivit une politique d'entente avec Napoléon ; négociant en 1810 le mariage de l'archiduchesse Marie-Louise, envoyant même en 1812 un corps d'armée en Russie sous le commandement du prince Karl Philipp von Schwarzenberg (dont la principale mission était, il est vrai, de ne rien entreprendre contre les Russes). Ainsi, l'Autriche respecta, en apparence du moins, les termes de l'alliance française jusqu'en août 1813 ; même après la défaite de la Grande Armée, Metternich proposa sa médiation pour conclure une paix de compromis qui laisserait à la France des frontières naturelles. Le rejet des propositions autrichiennes par Napoléon permit à Metternich de jeter le masque et de rejoindre la coalition russo-prussienne (accord de Reichenbach, 27 juin 1813).

L'équilibre européen et le système Metternich

Metternich triompha lors du congrès de Vienne, convoqué en 1814 dans la capitale de son maître pour régler tous les problèmes posés par la défaite française et l'abdication de Napoléon. Farouche partisan de l'équilibre européen, il en fit le fondement des traités ; c'est ainsi qu'il confirma le partage de la Pologne, pour empêcher la Russie de s'accroître trop à l'ouest. Il considérait d'autre part que l'Autriche de 1815 avait atteint sa taille optimale et refusa tout accroissement territorial ; il abandonna volontiers les Pays-Bas méridionaux (la future Belgique) pour Venise, incorporée dans un royaume lombard. Enfin, il empêcha la Prusse d'écraser la France, qui avait, selon lui, un rôle à jouer dans l'Europe restaurée. Mais il garda pour l'Autriche un rôle prépondérant en Italie et en Allemagne, sans faire la moindre concession à l'esprit libéral et national. C'est ainsi que l'administration autrichienne du royaume lombard-vénitien devint la bête noire de tous les patriotes italiens, tandis qu'en Allemagne l'Autriche entrait en conflit avec la Prusse, parce que Metternich n'avait voulu qu'une Confédération germanique aux liens très lâches dont son maître assurait la présidence.

Pourtant, ces arrangements de diplomates et d'experts, insensibles aux courants d'opinion, résistèrent mieux à l'épreuve du temps que des brillantes constructions d'idéologues. Certes, la génération romantique rêva, chez nous, d'effacer la honte des traités de 1815, mais ceux-ci convenaient en réalité assez bien, à quelques réserves près (l'Italie du Nord ou la Rhénanie), à une Europe encore largement rurale et féodale, où les élites bourgeoises étaient encore peu développées et dépourvues d'influence politique. L'erreur de Metternich fut moins de restaurer en 1815 l'Europe de 1790 que de ne pas sentir, après 1830, que quelque chose changeait dans l'Europe continentale.

Car la grande originalité de Metternich fut de pouvoir maintenir, coûte que coûte, durant trente-trois ans, le système diplomatique élaboré en 1815. Son but était d'empêcher la révolution bourgeoise et la diffusion des principes de 1789, qu'il jugeait intrinsèquement mauvais pour toute société organisée. En 1832, il écrivait à un aristocrate hongrois, le comte Apponyi : « Il n'existe en Europe qu'une seule affaire sérieuse, et cette affaire c'est la révolution. » Pour lui, l'Autriche avait une mission : garantir, avec la Prusse et la Russie, l'ordre restauré par les traités de 1815. C'est une des raisons pour lesquelles il imposa la prépondérance autrichienne en Allemagne et en Italie et qu'il tint le plus possible son pays à l'écart des aventures balkaniques. C'est aussi la raison pour laquelle il utilisa tous les moyens possibles pour perpétrer son œuvre, l'Europe des États et des princes, intervenant systématiquement contre toutes les révolutions libérales en Allemagne, en Italie, en Espagne. Son système reposait sur la réunion fréquente de congrès diplomatiques regroupant les grandes puissances européennes d'alors : la Russie, la Prusse, la Grande-Bretagne, l'Autriche (et, après 1818, la France).

Chaque congrès confiait une intervention armée à l'une des puissances, si cela était nécessaire ; c'est ainsi qu'au congrès de Vérone (1822) la France fut chargée d'intervenir en Espagne pour rétablir Ferdinand VII (1823). Pourtant, la révolution grecque marqua un tournant dans cette politique de concertation au service du maintien de l'ordre et de la défense des valeurs conservatrices. Logique avec lui-même, Metternich refusa d'intervenir en faveur des insurgés hellènes, car il ne voyait pas la nécessité d'un État grec indépendant, qui affaiblirait l'Empire ottoman et fournirait à la Russie des motifs d'intervenir dans les Balkans.

Les initiatives franco-britanniques, l'« accident » de Navarin (20 octobre 1827), l'indépendance grecque (3 février 1830), puis la révolution de 1830 mirent en question le système des congrès assortis d'interventions militaires. Metternich vit alors son champ d'action limité à l'Italie, où il se heurtait à la diplomatie française, tandis qu'en Allemagne la Prusse préparait l'avenir en créant, à son profit, l'Union douanière (le « Zollverein »). Les dirigeants britanniques, qui s'étaient toujours montrés réservés vis-à-vis de la politique d'intervention de Metternich, se déclarèrent franchement hostiles à l'Autriche. Toutefois, même après 1830, Metternich demeurait le maître incontesté de l'Empire autrichien, même si son action diplomatique était désormais limitée.

La politique intérieure de Metternich

Là aussi, le chancelier de l'empereur François Ier mena une politique résolument conservatrice, et, s'il usa de moyens nettement déplaisants (surveillance policière, censure, incarcérations arbitraires d'opposants libéraux), il faut bien comprendre son point de vue : s'il maintint le système existant, c'est qu'il le jugeait satisfaisant, étant donné la structure de la monarchie autrichienne ; en fait, il abandonna le gouvernement aux notables et pratiqua une large décentralisation ; s'il interdit toute propagation des idées nouvelles, ce fut pour éviter tout changement et pour mieux se consacrer à sa tâche de gendarme de l'Europe. En 1817, un diplomate français notait : « Ce pays-ci se soutient par sa propre masse, mais le gouvernement n'a aucune action et on ne le retrouve nulle part. Il n'y a ici ni volonté ni autorité, chacun fait à peu près ce qu'il veut et ce sont les sous-ordres qui sont les maîtres. Le prince de Metternich n'exerce aucune influence sur ce qui n'est pas de son ressort… ».

À cette date, Metternich était pourtant l'équivalent d'un Premier ministre, mais il faut connaître les structures politiques complexes de l'Autriche pour apprécier ce propos. En effet, jamais l'empire des Habsbourg n'eut de gouvernement centralisé avant 1849. Metternich était le chef d'un cabinet restreint, mais il ne put jamais diriger un véritable conseil des ministres, car l'empereur François Ier se refusa à toute réforme sérieuse des institutions. Le gouvernement central était composé d'une multitude de conseils hérités de l'âge baroque ; il fallut attendre la réaction absolutiste de 1849 pour que l'Autriche fût enfin dotée d'institutions modernes.

D'autre part, Metternich se montra respectueux des constitutions traditionnelles, car elles laissaient le pouvoir à la noblesse provinciale, en qui il avait confiance. Il était d'ailleurs convaincu de la nécessité des corps intermédiaires, car son système politique reposait sur les forces sociales traditionnelles, prépondérantes en Europe centrale : l'aristocratie terrienne, les corporations urbaines, l'Église catholique. C'est pourquoi les diètes provinciales étaient régulièrement convoquées, quitte à ce que le pouvoir central y pratiquât l'obstruction systématique lorsque celles-ci (telle la diète hongroise de 1832-1836) réclamaient des réformes profondes. Metternich voyait, en outre, dans le système fédéral et le respect du droit d'État des anciens royaumes la meilleure garantie contre les revendications de certaines nationalités, dans la mesure où l'on pouvait jouer les Tchèques contre les Hongrois, les Allemands contre les Italiens, en vertu du principe divide et impera, qui inspirait la politique des nationalités des Habsbourg depuis 1650.

Metternich ne chercha donc pas à unifier ou à germaniser l'Autriche. Il laissa le pouvoir aux nobles, qui l'exerçaient depuis toujours, et accessoirement à la bureaucratie, qui les contrôlait et qu'avait développée Joseph II. En réalité, Metternich, qui était un grand travailleur et un homme d'esprit, manquait de cœur ; il méprisait les différentes nationalités qui composaient l'Autriche, non par racisme, mais par orgueil aristocratique. Cet aveuglement ne lui permit pas de sentir la montée de forces nouvelles, dont l'explosion allait précisément ébranler l'Autriche en 1848 : le libéralisme bourgeois et les revendications des nationalités.

C'est la chute de Louis-Philippe à Paris qui provoqua celle du chancelier d'Autriche le 13 mars 1848, alors que la révolution éclatait à Vienne et à Budapest, et que les émeutiers viennois réclamaient le départ du vieux chancelier. Metternich s'enfuit dans une voiture de blanchisseuse et se réfugia à Londres. En 1851, il rentra en Autriche, où il devait mourir sans avoir repris d'activité officielle.

À force d'avoir eu raison dans sa jeunesse, Metternich s'était obstiné au point de précipiter la crise qu'il voulait éviter, ainsi que sa propre chute.