En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies à des fins statistiques.
En savoir plus
Identifiez-vous ou Créez un compte

Herman Melville

Herman Melville
Herman Melville

Écrivain américain (New York 1819-New York 1891).

L'auteur de Moby Dick

Melville est l'auteur de Moby Dick, le plus grand produit de l'imagination américaine, le seul qui se situe d'emblée au niveau des épopées homériques et miltoniennes, des tragédies de Shakespeare et du Faust de Goethe. Car il y a du Prométhée, de l'Œdipe et du Faust dans l'histoire du capitaine Achab et de sa baleine blanche. Mais, écrit presque d'une traite et publié simultanément à Londres et à New York en octobre 1851, Moby Dick, ou la Baleine (Moby Dick, or the Whale) n'eut aucun succès. Seul Nathaniel Hawthorne, qui venait d'achever La Lettre écarlate, reconnut l'immensité épique et symbolique de Moby Dick. Il fallut plus d'un siècle pour que le monde reconnût Moby Dick, qui appartient en fait plus au xxe s. qu'au xixe s. Épuisé d'avoir écrit en dix-huit mois ce livre colossal, accablé par l'échec, Herman Melville s'enferme, à trente-deux ans, dans une solitude désespérée. Et son dernier livre, Billy Budd, ne sera publié qu'en 1924, plus de trente ans après sa mort.

En dehors d'E. Poe, en 1838, et de Richard Henry Dana, en 1840, l'Amérique n'avait accordé que peu de place à la mer, cette autre Prairie, qui la borde doublement. Mais là n'est pas la cause de l'échec d'un livre profondément symbolique, et qui aurait dû trouver au pays des puritains un public attentif. L'échec de Moby Dick s'explique d'abord par une transformation du climat social américain, puis par un malentendu sur la personnalité même de l'auteur et sur la nature de son talent littéraire. L'Amérique de 1850 n'est plus une petite et austère colonie puritaine. C'est déjà, à la veille de la victoire du Nord sur le Sud, le pays des grandes réalisations industrielles et financières, le pays de la conquête de l'Ouest, qui vient d'annexer la Floride, la Californie, le Texas et le Nouveau-Mexique. À cette expansion correspond un climat de confiance. Or, Moby Dick est un livre inquiet, pessimiste, à contre-courant d'une époque qui voit le nouvel optimisme américain succéder à l'angoisse puritaine. Avec Emerson et le transcendantalisme, la pensée américaine s'adoucit. Au Dieu terrible des puritains, celui de Moby Dick, succède un Dieu libéral et bienveillant.

Dans Moby Dick, le roman d'aventures et la quête symbolique, le réalisme et le mysticisme gardent leur équilibre. Cette odyssée doit sa grandeur à cet équilibre. Histoire d'une tentation et d'une damnation, c'est aussi un roman d'aventures. Un écrivain en chambre n'aurait pu écrire Moby Dick. Une vision de cette ampleur n'est pas toute visionnaire. Elle se nourrit de choses vues. Melville fut d'abord, lui aussi, chasseur de baleines. L'expérience du marin alimente la vision du poète.

Ses deux grands-pères, le major Thomas Melville et le général Peter Gansevoort, avaient été des héros de la guerre d'Indépendance. Mais son père, Allan Melville, fit faillite dans une entreprise d'importation new-yorkaise. Herman est élevé par une mère rude et distante ; son père le décrit comme un « enfant très en retard ». Il quitte l'école à treize ans, faute d'argent. Il est successivement employé de banque, précepteur, garçon de ferme. Il bourlingue sur terre avant de s'embarquer. Il lit Fenimore Cooper : « Ses œuvres, écrit-il, eurent sur moi une vive influence et m'éveillèrent l'imagination. » Aveu capital, pour lui dont l'Océan sera l'autre Prairie.

En janvier 1839, il s'engage comme mousse sur le Saint Lawrence, cargo en partance pour Liverpool. Il n'a pas vingt ans. Écrit dix ans plus tard, Redburn, premier voyage d'un mousse (Redburn His First Voyage, 1849) est le récit autobiographique de ce premier embarquement. Premier voyage très dur, où le jeune Herman, instable, inquiet, déclassé, souffre à la fois du mépris des officiers et de l'équipage. Mais il s'y fait un ami, assez équivoque. Dans toutes ses œuvres, dans tous ses embarquements, il y aura toujours un « ami » efféminé qui, dans ce monde sans femme de la mer, remplace l'amour par l'amitié : pas une femme dans Moby Dick, où le seul mariage est celui qui unit Queequeg et Ishmael, le harponneur et le matelot.

Quatre années dans les mers du Sud

Le 26 décembre 1840, la grande aventure dont sortira Moby Dick commence. Melville s'embarque à New Bedford sur un baleinier trois-mâts, l'Acushnet, commandé par Valentin Pease, pour une campagne de chasse de la baleine qui doit durer quatre ans. Un an et demi plus tard, à Nuku-Hiva, île du Pacifique, Melville déserte avec un ami. Mais la jungle est peuplée de deux tribus, les Hoppars, assez civilisés, et les Taipis, qui sont cannibales. À chaque pas, le dilemme hante les déserteurs : Taipis ou Hoppars ? Ambiguïté du bien et du mal, qui obsédera toute l'œuvre. Ce sont les cannibales qui le prennent et l'engraissent. Mais les hommes sont amicaux, et les femmes nues. À part l'incertitude d'être mangé, Melville coule d'assez beaux jours chez les cannibales. Le péché n'existant pas pour eux, ces sauvages ont une grâce, une beauté plus grandes. L'expérience constitue pour Melville une philosophie assez rousseauiste du « bon sauvage », qui marquera son premier livre, Typee : A Peep at Polynesian Life (1846). Il quitte les Taipis au bout d'un mois, s'engage sur le Lucy Ann, qu'il déserte un mois plus tard, à Tahiti. Rejoignant Papeete, il s'embarque sur un baleinier, le Charles and Henry, qu'il déserte à Hawaii pour s'engager sur la frégate United States. Là, il connaît les brimades, le fouet. Plus tard, la Vareuse blanche (White-Jacket, 1850) et Billy Budd s'inspireront de cet épisode militaire.

Une œuvre géante boudée par le public et la critique

En octobre 1844, quatre ans après son départ, Melville débarque à Boston et commence à raconter ses aventures. Taïpi (Typee), l'histoire des cannibales, et Omoo, celle de Tahiti, paraissent en 1846 et 1847. La carrière de marin est achevée. Celle d'écrivain commence. Les deux livres connaissent un gros succès de curiosité et de scandale. Melville, lui, la tête tournée par le succès, découvre la littérature. Il lit Shakespeare, Emerson, Carlyle, Marlowe. Dans le climat d'intense crise intellectuelle marquée par le transcendantalisme, il brasse, en autodidacte, les problèmes du temps et de l'espace, de la matière et de l'esprit, de Dieu, de l'innocence. Tout cela fait, en 1849, Mardi, un roman maritime d'aventures, mais où l'allégorie prend le pas sur la réalité. « Mardi », archipel imaginaire, est le monde en crise intellectuelle de 1848. Pour sauver une jeune fille, Yillah, le narrateur s'embarque pour l'archipel. Mais la quête de la femme devient quête de pureté, d'harmonie et de sérénité. Brassant doutes et espoirs, le livre s'achève sur l'énigme d'un monde infini : « La chasse continuait sur un océan sans fin. » C'est la prémonition de Moby Dick.

Mais le public reçoit ce gros volume de plus de six cents pages avec consternation. Au lieu des cannibales et des vahinés nues, on a une dissertation. Le public boude ; la presse s'indigne. Melville est blessé : on l'accepte comme matelot, pas comme écrivain. Déprimé, il s'embarque pour Londres, et note dans son journal : « Une bourse creuse fait sombrer le poète, témoin Mardi. Mais nous qui écrivons et imprimons, nos livres sont prédestinés. Pour moi, j'écrirai les choses que le Grand Éditeur de l'humanité a prescrites. » Au début de 1850, il copie un passage de Job sur le Léviathan, et lit la Lettre écarlate de Hawthorne, dont il fait une critique enthousiaste. Il admire « les suintements et la décrépitude de l'inscrutable malveillance de l'univers ». Une amitié unit vite les deux écrivains. Dans un climat d'effervescence, Melville écrit Moby Dick en un an et demi, « pour ne pas passer à la postérité comme l'homme qui a vécu chez les cannibales ».

En 1849, il a publié Redburn, récit de son premier voyage, et en 1850 la Vareuse blanche, œuvres alimentaires où l'on devine déjà l'inquiétude, la solitude et la symbolique de Moby Dick Mais Moby Dick est d'une autre ampleur.

Une épopée homérique

Moby Dick (1851) est une odyssée, qui se nourrit d'abord de réalisme. Le baleinier, les harpons, les provisions de bord, les techniques de chasse, tout est minutieusement décrit. Mais il y a de la démesure dans ce réalisme. Démesure du temps et de l'espace, d'un voyage de plus de trois ans, sur les océans du globe : parti pour le cap Horn, le Pequod passe finalement le cap de Bonne-Espérance, avec ses 20 000 livres de farine, ses 10 000 barils de bœuf. Enfin, le gibier lui-même, la baleine, le plus grand animal du monde, achève de donner au réalisme de la chasse sa dimension épique. Melville détaille toutes les espèces de cétacés, leurs mœurs ; il les dissèque. Le roman tourne à l'encyclopédie. Après l'histoire et l'anatomie de la baleine, c'est sa poésie, son mythe enfin. Melville cite tout ce qu'elle a inspiré et ouvre son livre par huit pages de citations, de Rabelais à Milton, de la Bible à Shakespeare. On glisse insensiblement de la zoologie à la mythologie. Melville nous enferme dans un « monde-baleine » où l'animal est déjà le Léviathan.

Le réalisme picaresque qui évoque l'équipage prend lui aussi peu à peu, avec le suspense du voyage, sa dimension symbolique et épique. L'équipage du Pequod est une tour de Babel, composée d'hommes de toutes races et de toutes religions. Le roman commence par la rencontre du héros, Ishmael, dans une auberge du port, avec Queequeg, le harponneur indien, dont il partage le lit : « En m'éveillant le lendemain, je m'aperçus que le bras de Queequeg reposait sur moi de la manière la plus affectueuse. Pour un peu on aurait pensé que j'étais sa femme. » C'est effectivement le couple de mâles, si fréquent dans le roman américain, qui associe le Blanc et l'homme de couleur et réconcilie le sauvage innocent et le civilisé coupable. Ce mariage symbolique d'Ishmael et de Queequeg préfigure l'union qui va souder l'équipage disparate des « compagnons » de cette quête du Graal : « Tous étaient un seul homme et non pas trente. » Unis contre Moby Dick, les hommes, au cours d'une véritable messe noire dite par le capitaine Achab, prêtent serment non in nomine patris, sed in nomine diabolis.

Le capitaine Achab prend peu à peu sa stature. Retardée par un savant suspense, son apparition est celle d'un être surnaturel. Achab est à l'échelle de la baleine. Et de la même race qu'elle. Sa jambe artificielle est faite d'ivoire de baleine. Cette jambe, en se brisant au départ, l'a « grièvement blessé à l'aine ». L'amputation, qui est peut-être castration, expliquerait la furie de la chasse. Un à un, les éléments diaboliques de Achab se révèlent pour composer la silhouette d'un « chasseur maudit ». Du fond de la cale, où il les dissimulait, il fait sortir ses hommes, aux ordres d'un Noir parsi. Dans une atmosphère électrique, il prononce alors le pacte qui unit bateau, capitaine et équipage. Brisant son sextant, il fait du Pequod un bateau ivre. Les boussoles démagnétisées par l'orage deviennent folles : le nord devient le sud, et l'homme de barre voit se lever le Soleil à l'ouest. Inversion fondamentale des valeurs. Car Achab n'est pas plus le Diable que la baleine n'est Dieu. Achab est le symbole prométhéen de l'entreprise vouée à l'échec par les dieux, mais qui trouve sa dignité dans sa seule tentative. Il n'est peut-être que la conscience angoissée par le néant, qui parcourt le monde pour trouver la réalité.

Si Achab est la conscience, la baleine est l'être. Chargée de symboles, elle incarne le mystère cosmique. Le réalisme du livre, sa technicité même sont un effort de déchiffrement mystique, dans l'esprit de la philosophie transcendantale : « Gars, explique Achab à l'équipage, tous les objets visibles ne sont que des mannequins de carton qui cachent quelque chose d'inconnu […]. Pour moi, cette baleine blanche est une muraille. Parfois, je crois qu'au-delà il n'y a rien. Mais tant pis. Ça me travaille, ça m'écrase. Je vois en elle une force outrageante. C'est cette chose impénétrable que je hais avant tout, et que la baleine soit l'agent, ou qu'elle soit l'essentiel, j'assouvirai cette haine sur elle. » Pour Ishmael, la baleine est le symbole d'un dieu immanent et bienveillant. Pour Achab, elle est le symbole du dieu inconnu, transcendant, celui du Livre de Job, celui sur qui on ne peut lever les yeux ni la main sans être détruit. Dans tout le roman, à la paix de l'immanence, dont Ishmael est le timide héros, s'opposent l'angoisse et le désir de la transcendance, dont Achab est finalement le héros et la victime. Les innombrables significations, faustienne, prométhéenne, hébraïque ou chrétienne de ce symbolisme révèlent l'ampleur de l'un des mythes les plus riches de l'histoire littéraire.

De tous les « signes » qui marquent Moby Dick, sa blancheur est le plus frappant. Edgar Poe l'avait déjà utilisé dans Gordon Pym. Le chapitre sur « la blancheur de la baleine » en cerne l'ambiguïté : « Cette blancheur est à la fois le symbole des choses spirituelles, le vrai voile du Dieu chrétien, et en même temps l'agent qui rend plus intense l'horreur des choses qui épouvantent l'homme. » Ce blanc insolite est couleur de mort, couleur de la réalité cachée derrière les apparentes couleurs des choses : « Si la lumière frappait directement la matière des choses, elle donnerait sa blancheur vide à tout, à la tulipe comme à la rose. » À toutes les interprétations du mythe s'ajoute celle-ci que Achab a besoin de sentir la colère du Dieu caché, de porter les stigmates pour croire. La perte même de sa jambe ne lui suffit pas. Il veut saisir Dieu, et meurt attaché au flanc de la Bête, entraîné vers quelles profondeurs.

Mais que serait une baleine qu'Achab ne chasserait pas, que serait un Dieu que l'homme ne chercherait pas ? Revanche de l'homme sur le divin et du chasseur sur la baleine, c'est Achab qui est le héros du livre. Le lecteur est malgré lui du côté de ce Prométhée obsédé. Même quand, en proie à l'« ubris », il sacrifie ses hommes. Solitaire, Achab monologue : « Cette tendre lumière ne m'éclaire plus. Tout ce qui enchante n'est qu'angoisse, puisque la joie m'est interdite. » Il ne fait plus partie des hommes. Le seul être humain de cette odyssée, mais non pas son héros, est le narrateur. Seul Ishmael est sauvé du naufrage, symboliquement accroché au cercueil de son seul ami. Cette fin rapide est escamotée. Une fois Achab disparu avec sa baleine, il ne reste rien. Malgré lui, Melville est du parti d'Achab, comme Milton du parti de Satan. Hawthorne avait bien compris la frénétique ambiguïté de cette quête, qui écrit de Melville qu'« il ne peut ni croire ni se satisfaire de son incroyance ».

Un écrivain inconnu de son vivant

Melville survivra de quarante ans au capitaine Achab. Mais l'échec du livre l'a abattu à jamais. En 1852, il publie Pierre ou les Ambiguïtés (Pierre, or the Ambiguities), où pour la première fois il abandonne l'inspiration maritime. Écrit en quelques semaines, dans un état d'excitation morbide, Pierre est un mélodrame romantique dont l'inspiration et le schéma rappellent Mardi. Aristocrate romantique, Pierre vit entre sa mère et sa fiancée, dans un idéalisme rêveur, quand surgit dans sa vie une jeune fille brune qui se prétend la fille naturelle de son père. Comme Hamlet, comme Achab, Pierre part en quête de la vérité : « À toutes les idoles j'arracherai leurs voiles ; désormais je veux voir ce qui se cache, et vivre à fond ma vie cachée. » Pris dans les ambiguïtés des relations humaines, coincé entre sa fiancée et sa demi-sœur, entre sa mère et le péché de son père, il fait passer sa demi-sœur pour sa femme, rachetant ainsi la faute du père. Pierre s'est empêtré dans un conflit dont il ne peut sortir que par le meurtre. Un sujet aussi scabreux, dans une langue aussi enflée, ne pouvait qu'horrifier les contemporains de Melville. L'échec fut total.

À trente-trois ans, Melville est fini, consumé comme Rimbaud. Il renonce insensiblement à écrire. En 1855, il publie une œuvre alimentaire, Israel Potter, His Fifty Years of Exile. Cette histoire authentique d'un homme injustement exilé hors d'Amérique résonne d'une hostilité évidente contre l'Amérique. En 1856, il réunit en un recueil quelques nouvelles, The Piazza Tales. La plus connue, « Benito Cereno », est un récit maritime qui soulève une fois de plus le problème du Mal. Benito Cereno, qui semble un capitaine pervers, est en fait la proie du sinistre esclave noir Babo, qui a mutiné l'équipage contre lui. Ce problème obsédant des apparences est encore en 1857 le sujet de The Confidence Man (le Grand Escroc). L'action se déroule sur un bateau, au fil du Mississippi. Tour à tour sourd-muet, estropié, guérisseur, l'escroc dupe les voyageurs. Pourtant, ce « confidence man » est l'« homme de confiance ». Qu'il fasse la théorie de la croyance révèle l'étendue du désespoir spirituel de Melville à cette date.

À trente-sept ans, las, usé par l'effort et la maladie, presque semblable à un vieillard, il part pour un long pèlerinage en Terre sainte, au Moyen-Orient et en Europe. Mais, à Constantinople comme à Jérusalem, au Caire et au bord de la mer Morte, son Journal reste une quête de l'horreur : « Erré parmi les tombes jusqu'à ce que je finisse par me croire possédé du démon. […]. Je frémis en pensant aux anciens Égyptiens. C'est dans ces Pyramides que fut conçue l'idée de Jéhovah. » En Grèce, en Italie, c'est la même lancinante mélancolie qui collectionne les souvenirs de caveaux et de musées. Rentré en Amérique quand éclate la guerre de Sécession, il écrit des poèmes de guerre, qu'il publie à compte d'auteur, en 1 200 exemplaires : Battle-Pieces (1866). La même année, il doit accepter pour vivre de devenir comme Hawthorne agent des douanes, après avoir vendu sa ferme. Vingt ans plus tard seulement, un héritage lui permettra de démissionner. Oublié, pauvre, il écrit surtout des vers. En 1870, il entreprend Clarel, poème en 20 000 vers, l'un des plus ambitieux conçus en Amérique. Le sujet en est simple, vaguement autobiographique : Clarel, jeune Américain, étudiant en théologie, fait un pèlerinage en Terre sainte. Il s'y éprend de Ruth. Quand le père de Ruth, riche fermier américain, est enlevé par des Arabes, Clarel arrive trop tard : Ruth est morte de douleur. L'essentiel, fourni par les discussions des pèlerins, forme l'autobiographie d'une âme chrétienne en quête de son salut. Publié à compte d'auteur en 1876, Clarel n'eut aucun succès.

Accablé de maladies, de problèmes familiaux (suicide de son fils, hostilité de ses enfants), Melville commence en 1888 Billy Budd. C'est l'histoire d'un gabier de misaine, injustement accusé par un maître d'armes d'avoir fomenté une mutinerie. Confronté en présence du capitaine à son accusateur, Billy le tue d'un coup de poing. Or Billy est un enfant trouvé, peut-être le fils du capitaine Vere. Mais le père doit condamner le fils, malgré lui, renouvelant le mystère du sacrifice d'Abraham. La mort de Billy Budd, pendu à la grand-vergue, prend des allures de crucifixion, quand le fils condamné crie : « Dieu bénisse le capitaine Vere ! » Au moment de mourir, en la personne de Billy Budd, Melville semble avoir accepté le mystère de l'injustice, de l'horreur, de la mort, de l'invisible. Le livre, publié en 1924, a une limpidité d'écriture unique chez Melville, et s'achève sur des vers prémonitoires :Ils me serreront dans un hamac et m'enverront au fond. Tant de brasses, tant de brasses, quels rêves, quel sommeil !.

Herman Melville mourut le 28 septembre 1891 dans l'indifférence générale. Redécouvert après 1920, les subtilités et les symboles d'une œuvre hantée par une angoisse qui est au cœur de notre temps lui attirent de plus en plus de lecteurs.