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André Malraux

André Malraux
André Malraux

Écrivain et homme politique français (Paris 1901-Créteil 1976).

Introduction

Un itinéraire littéraire, politique, culturel qui, en explorant des domaines divers, cherche à tracer une voie proprement humaine d'action et de réflexion. Les cadres de la réflexion gardent une relative permanence au long de la vie de Malraux, les objets qu'elle poursuit varient : les valeurs du monde occidental lors des premiers écrits, la possibilité de se donner sens dans une action et une discipline révolutionnaires, le sens des objets artistiques.

Condition humaine et histoire : une époque

Malraux assiste à la faillite du rationalisme positiviste, qui échoue à penser la mutation considérable des conditions techniques de travail et des systèmes de représentation au début du xxe s. En même temps s'amorce un changement radical du statut de l'artiste, de l'homme de lettres : il lui devient difficile de se penser hors la société, hors l'histoire, de ne pas être touché par les grands affrontements politiques et idéologiques, par le problème essentiel du xxe s. : capitalisme ou socialisme ? Malraux, dilettante et amateur d'art, prend conscience de ce niveau de réalité politique en Indochine, face au problème de libération nationale. Il y défend alors la cause des indigènes, injustement traités par une administration corrompue et possédant tous les pouvoirs, exploitant leur travail pour le profit de quelques-uns. C'est là, dans le journal qu'il publie, que Malraux développe des idées de « communauté culturelle », définissant l'Indochine comme « journal de rapprochement franco-anamite ». Mais il s'attaque ainsi à des effets sans en dénoncer la cause. Cette expérience historique comme les échos tout proches des mouvements révolutionnaires chinois rendent évidente l'impossibilité d'une vie sans inscription dans l'histoire, quelles que soient les amertumes de l'existence.

Qu'est-ce que la condition humaine ?

La présence de la mort est première dans tout texte de Malraux. Dès son second grand roman, la Condition humaine, il n'est plus de conquérants possibles, plus d'hommes pour lesquels la mort est un choix, un point final donné à leur action. Mort et souffrance s'entrecroisent tout au long de la Condition humaine. D'ailleurs, le texte ne s'ouvre-t-il pas sur un assassinat décrit comme une présence existentielle, lourde et opaque, sorte d'être-là des choses contre lequel nul ne peut agir, semblable à l'étouffement de la forêt tropicale dans la Voie royale ? Et l'angoisse qui naît ainsi est déjà un cadre pour l'absurde. Tous les moyens sont bons pour le fuir, le divertissement pascalien par exemple, sous la forme de l'artificialité : fréquentations des cabarets pour Clappique, drogue pour le vieux Gisors. Mais les héros de l'histoire, ceux qui se donnent à la cause révolutionnaire, sont-ils eux aussi « au bord du néant » ? Ce sont des combattants, des hommes d'action, et cependant ces héros de la volonté ne peuvent se fondre totalement dans l'histoire. Ils vivent une dichotomie, que thématise le vieux Gisors entre la volonté, l'action et l'intelligence, la réflexion. Ils ne peuvent parvenir à articuler leur existence et l'histoire, ce que pouvait encore le héros des Conquérants, Garine, intelligent simultanément face aux êtres et face aux événements historiques. À partir de cet éclatement, il n'existe plus chez Malraux de révolutionnaire intelligent, c'est-à-dire pouvant penser à la fois ce qu'il fait et sa propre intériorité. Les personnages de l'Espoir ne sont que ce qu'ils font, ils ont les figures d'une nécessité objective, la lutte antifasciste, mais ils n'ont plus d'épaisseur psychique. Les personnages de Malraux sont seuls : « Pour les autres, je suis ce que j'ai fait », dit Kyo dans la Condition humaine. Sa propre dimension n'existe que pour lui-même, elle ne se trouve pas dans ce qu'il fait, pas même dans sa relation à sa femme May. L'amour, l'étreinte ne peuvent qu'être rempart contre la solitude, ils ne la vainquent pas : « On n'aime de quelqu'un que ce que l'on change. » Dans les entrelacs de la mort, de la souffrance humaine se dessine le visage de la condition humaine : impossible conciliation de l'action et du destin qui la dépasse de toutes parts. Si ce n'est l'histoire d'un seul, l'histoire collective peut-elle relayer les échecs individuels, subjectifs ?

L'impossible renversement de la condition humaine

Kyo est révolutionnaire pour donner à l'homme « une dignité humaine », à tous les hommes et non seulement à quelques privilégiés. Il faut renverser la condition humaine, qui s'impose à tous, en condition d'homme pour tous. Il faut passer d'un état à une conquête : « Pour eux [le peuple] tout était simple. Ils allaient à la conquête de leur dignité. » Le peuple, et non plus seulement les chefs, pourrait devenir « conquérant ». Mais le renversement ne s'accomplira pas, le peuple sera trompé par les dirigeants ; Malraux se fait là critique à l'égard de la tactique défensive de l'Internationale communiste, qu'il avait pourtant défendue en répondant à une lettre de Trotski après les Conquérants. Non seulement échouent la tentative de donner sens à la condition humaine par l'histoire, mais aussi le renversement de la condition humaine en condition d'homme libre. Certes, les hommes font l'histoire, tout comme ils ont produit la technique, mais l'histoire comme le progrès technique les abusent finalement, les dépassent en broyant leurs vies, leurs énergies, en les faisant souffrir. Face à cela, il n'est qu'une ressource : l'acquiescement à quelques rares destins d'hommes et la représentation de la figure de l'homme éternel, celle des paysans figés dans leur immuabilité, celle des noyers vieux et noueux de l'Altenburg, celle de l'art enfin.

L'histoire devient destin d'homme

La représentation des chefs a toujours été essentielle à l'univers de Malraux. Garine (les Conquérants) est celui qui réfléchit sa tactique révolutionnaire, sa vie avec la même perfection. Ferral (la Condition humaine) appartient à l'autre côté de la barrière, il est l'ennemi principal des révolutionnaires, mais il exerce la même fascination de chef, il possède la même passion pour une organisation volontariste et systématique de la vie, dans laquelle aucune défaillance ne saurait être tolérée. « Ferral savait agir », il pallie la condition humaine par une forme de volonté de puissance, illusoire peut-être, car on ne s'approprie pas les êtres même en payant mal leur travail ou leur corps, et Ferral finit bien par échouer face à une jeune femme, Valérie. Cependant, il est le seul survivant du roman, seul avec la marionnette de l'artificialité : Clappique. Volonté de puissance, cynisme et divertissement. Le texte de l'Espoir fait aussi de l'anarchiste Manuel un chef révolutionnaire. La figure fascinante du chef, réalisant un exceptionnel destin d'homme, en somme une vie totalement maîtrisée, réapparaît tout au long de l'œuvre de Malraux. Il reste profondément attaché à ceux qui savent vivre un destin d'homme au service de l'histoire, en imprégnant l'histoire : la figure du général de Gaulle, toutes les grandes figures qui traversent les Antimémoires. Pour ce type d'homme, le destin n'est pas fait d'événements qu'il doit subir, c'est la forme même donnée par lui à sa vie qui fait naître les événements, les rencontres : ainsi en est-il aussi des artistes. « Cette relation entre l'œuvre de certains écrivains et leur vie est singulière […] Un langage de destin ne peut être réduit à un langage de biographie traditionnelle ; mais je ne suis pas certain qu'il défie toute analyse. L'œuvre peut aussi être forme donnée au destin. »

L'art, substitut de l'histoire

L'art comme « anti-destin »

La première manifestation de l'art serait peut-être une marque, la trace d'une forme significative dans une masse informe, brute et par là même inhumaine. Les cultures orientales, celles dont Malraux disait qu'elles étaient une « tentation de l'Occident », sont des cultures profondément artistiques. Elles savent transformer toute expérience en anti-destin en fixant toute trace, tout signe dans une pérennité de formes indestructible et consolatrice. Le vieux Gisors de la Condition humaine, ami des peintres japonais, le sait bien, lui qui puise à une source inaltérable de bonheur dans la seule contemplation d'esquisses et de tableaux. Les cultures orientales sont entièrement fixées dans la contemplation du monde extérieur façonné, travaillé par elles, elles font rêver l'homme occidental à cette « savante inculture du moi ». L'art est signification qui vient se poser sur l'absurde du monde, il est empreinte et assure l'homme d'autre chose que lui-même. Il ne peut effacer la mort, mais il est « ce chant sacré sur l'intarissable orchestre de la mort » (les Voix du silence). Il est à la fois ce qui peut lutter contre le temps dans l'instant même de la réalisation de l'œuvre et ce qui reste dans une éclatante et somptueuse pérennité : « Au bleu des raisins de Braque, répond du fond des empires le chuchotement des statues qui chantaient au lever du soleil. » Pour Malraux, il n'est pas véritablement d'histoire de l'art, d'histoire des objets esthétiques, tous sont vus seulement pour ce qu'ils représentent, pour ce qu'ils sont « langage immémorial de la conquête », traduisant ce qu'il y a de meilleur en l'homme. L'art, et plus particulièrement le texte écrit, est ce qui peut révéler en chaque homme le sens de sa dignité.

L'art comme « révélateur »

Les récits de Malraux se sont d'abord voulus révélateurs de ce qu'il pouvait y avoir en l'homme de plus courageux, de plus digne ; en ce sens, non seulement le roman donne à voir tout un univers de l'initiation héroïque et virile, mais encore il apprend au lecteur sa propre grandeur. « Tenter de donner conscience aux hommes de la grandeur qu'ils ignorent en eux. » Et quoi de plus propre à cela que la mise en scène de héros humains avec lesquels il est possible de s'identifier ? Mais, face à l'aridité même du destin, face à l'impossibilité de concilier exigences humaines et exigences historiques, la notion de « personnage » éclate, les récits de Malraux deviennent épopées, desquelles se détachent des figures héroïques : l'Espoir est épopée de la guerre d'Espagne ; il n'y a pas alors de place pour une réflexion des personnages sur eux-mêmes, pas plus que pour des réticences et des amertumes face à l'histoire, face aux responsables politiques. La relation des figures héroïques avec le parti communiste espagnol, comme la relation de Kassner, le héros du Temps du mépris, avec la communauté des combattants révolutionnaires et le parti communiste, est immédiate et sans problème, la radicalisation de la lutte contre le fascisme interdisant tout décalage. Ainsi, dans l'Espoir, lorsqu'une des valeurs essentielles est la discipline, le sens du destin est là donné d'emblée. Mais un seul des termes constituants de l'homme, la volonté et l'intelligence, est ici à l'œuvre ; on ne retrouve plus cette dimension de verticalité, d'intelligence face aux êtres qu'exigeaient les personnages de la Condition humaine. Le récit reste révélateur, mais seulement d'une partie de l'homme ; son refus de certaines formes d'aliénation, de certains régimes politiques. La dignité de l'homme comme aptitude à se penser lui-même doit se retrouver ailleurs, peut-être dans cette présence de l'homme éternel qui se dessine dans les Noyers de l'Altenburg. Il existe un homme éternel, présent aussi bien par les vitraux de la cathédrale de Chartres, où sont enfermés des prisonniers, que par les visages inusables des paysans. Ce que Malraux n'a pu, en l'absence d'une analyse historique de l'homme, trouver dans la compréhension, la participation à l'histoire, il le cherche finalement dans un univers de rêve, puisque miraculeusement et idéalement non soumis au temps.

L'art comme anti-histoire

C'est au lieu même où l'histoire, la transformation des sociétés, a échoué lors de l'impossibilité du renversement de la condition d'homme que se situe l'art. Il est ce qui permet d'accéder à la dignité, destin pour ceux qui le produisent et fragment de compensation sur un océan d'amertume pour tous ceux qui ne peuvent qu'en jouir. Pour celui qui écrit, il s'agit « de transformer en conscience une expérience aussi large que possible ». En faisant vivre l'univers de l'action dans l'ordre de l'intelligence, en étant romancier, Malraux assume la contradiction de ses personnages. L'art remplace une assumation sereine d'une position historique, il permet de vaincre la condition humaine, non pas en donnant un sens à l'histoire, c'est-à-dire à l'avenir, mais en assurant une permanence idéale du passé.

Conclusion

Parallèlement à une carrière politique liée au général de Gaulle, d'abord comme secrétaire général du Rassemblement du peuple français (1947), puis comme ministre des Affaires culturelles (1959-1969), Malraux a poursuivi jusqu'au bout sa tentative d'articuler l'histoire et la littérature, le vécu et l'imaginaire (Antimémoires, 1967 ; les Chênes qu'on abat, 1971 ; la Tête d'Obsidienne, 1974 ; Lazare, 1974 ; l'Homme précaire et la littérature, 1977). Ses cendres ont été transférées au Panthéon en 1996.