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Jean Charles Emmanuel, dit Charles Nodier

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain français (Besançon 1780 – Paris 1844).

Élevé dans des sentiments révolutionnaires, il prononça, dès 1791, des discours à la Société des amis de la Constitution et transcrira sa fascination pour la période dans de passionnants Souvenirs et portraits de la Révolution française en 1829. Affilié à la société secrète des Philadelphes, il donna une ode satirique (la Napoléone, 1802) qui conduisit à une courte incarcération, et ce n'est qu'à la fin de l'Empire qu'il se retrouva dans la presse du pouvoir en étant nommé bibliothécaire et directeur du Télégraphe officiel (1812), à Laibach, où il s'initia aux « chants morlaques », à la littérature de vampire et à l'exotisme illyrien. Pendant toutes ces années, il écrit en 1800 un court récit très influencé par Sterne, Moi-même (publié pour la première fois en 1985), où il s'essaie à l'excentricité tout en fourbissant ses armes de conteur par une interrogation approfondie des limites de la fiction, travail qu'il reprendra et approfondira dans un bref récit libertin intitulé le Dernier Chapitre de mon roman (1803). Mais c'est surtout grâce à deux romans très influencés par le Goethe de Werther, les Proscrits (1802) et le Peintre de Salzbourg, journal des émotions d'un cœur souffrant (1803), qu'il acquiert un début de célébrité comme écrivain des amours désespérées et des épanchements sentimentaux. Les vers des Essais d'un jeune barde (1804), suivis des Tristes ou Mélange tiré des tablettes d'un suicidé (1806), ne feront que confirmer cette inspiration ouvertement spleenétique. Dans le même temps, Nodier entame une carrière de linguiste et de lexicographe, qui constitue un des aspects les plus intéressants de son itinéraire et rencontre aujourd'hui beaucoup d'intérêt par son originalité et sa profondeur d'analyse, avec un Dictionnaire raisonné des onomatopées (1808), que suivra en 1828 un Examen critique des dictionnaires de la langue française. Révoqué par Fouché, il entre au Journal des débats et à la Quotidienne, affiche des opinions royalistes et publie une Histoire des sociétés secrètes dans l'armée (1815). Le retour à l'écriture fictionnelle s'accomplit à travers une redécouverte de la littérature gothique avec un roman d'aventures cruel (Jean Sbogar, 1818), suivi de deux contes noirs : Smarra ou les Démons de la nuit (1821), qui, au moyen d'un dispositif textuel complexe, interroge le rôle des rêves et les limites de l'identité, et Trilby ou le Lutin d'Argail (1822), qui reste dans la tradition du Diable amoureux de Cazotte mais innove par son exotisme inspiré de W. Scott. Ce récit a priori convenu de l'impossible amour du follet tutélaire et de la belle Jeannie montre une femme confrontée à un univers manichéen, prise entre la tentation idéale d'un certain érotisme et la réalité toute conjugale, et qui opte d'elle-même pour la frustration. Autre genre noir, le mélodrame par adaptation, auquel il s'essaie deux fois avec le Vampire (1820), suivi de Bertram ou le Château de Saint-Aldobrand (1821). Dans le même temps, de nouveaux récits sentimentaux (Thérèse Aubert, 1819 ; Adèle, 1820) et les Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France, publié à partir de 1820 avec Taylor, exercent une influence indéniable sur les jeunes romantiques qui vont trouver, à partir de 1824, dans son salon de la bibliothèque de l'Arsenal un point de ralliement idéal. C'est de cette époque que datent ses textes les plus célèbres : l'Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux (1830) et la Fée aux miettes (1832). Le premier renoue avec l'excentricité de ses débuts tout en manifestant son intérêt de « bibliomane » tant pour l'histoire de la langue que pour la typographie et l'illustration. Fausse suite de Tristram Shandy où est continûment affirmée la faillite d'une écriture qui condamne quiconque s'y essaie à s'accepter comme plagiaire, l'Histoire se donne comme un texte programmatique pour une révolution à la fois linguistique et fictionnelle. Malheureusement, seul Delacroix parmi les contemporains semble avoir saisi l'importance d'un texte qui reste, par sa complexité et sa radicale étrangeté, encore aujourd'hui mal aimé. Déçu, Nodier revient à une forme plus traditionnelle avec la Fée aux miettes, qui s'essaie au mariage paradoxal de l'univers du conte de fées et de celui de la folie. Le surnaturel est rapporté aux facultés « imaginatives et rationnelles » d'un héros soumis au conflit de ses désirs et de la réalité : le pauvre aliéné de l'hôpital de Glasgow, qui croit avoir découvert la divine Balkis sous l'apparence de la vieille naine vivant, sous le porche de l'église, des miettes qu'on lui jette, est-il vraiment fou ? Ne possède-t-il pas plutôt une sagesse profonde née de l'innocence et du malheur ? S'écrit ainsi une histoire fantastique appelée à faire date dans l'histoire d'un genre qu'il fut l'un des premiers à tenter de définir (« Du fantastique en littérature », 1830), et qui, en inaugurant, dans un monde déchristianisé, le « mysticisme à l'état sauvage », manifeste l'éclosion possible d'une forme nouvelle de sublime dont Hugo ou Baudelaire sauront se souvenir. Les nombreux contes qui suivront s'essaieront jusqu'au bout à creuser cette veine nouvelle : Histoire d'Hélène Gillet (1832), Trésor des fèves et Fleur des pois (1833), Inès de las Sierras (1837), la Neuvaine de la Chandeleur (1839).