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Euripide

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Tragique grec (Athènes v. 484 – Macédoine 406 av. J.-C.).

Né dans une famille modeste, il reçut cependant une éducation soignée : il aurait étudié la peinture, et les leçons du philosophe Anaxagore et des sophistes, comme Protagoras et Prodicos, sont sensibles dans son œuvre. À la différence d'Eschyle et de Sophocle, il n'eut pas d'activité politique et fut essentiellement un écrivain. En 455, il présenta au concours tragique sa première pièce, les Péliades, et obtint le troisième rang. Dès lors, il se consacra tout entier au théâtre. Mais le public athénien boudait ses drames, et ce n'est qu'à près de 40 ans qu'il remporta sa première victoire. Vers la fin de sa vie, il quitta Athènes pour la cour du roi Archélaos de Macédoine, où une tradition veut qu'il ait été dévoré par des chiens.

Sur 92 pièces, il reste d'Euripide, outre de nombreux fragments, 17 tragédies – dont toutes ne sont pas datables avec certitude – et un drame satyrique, le Cyclope. On lui a parfois aussi attribué le Rhêsos, sans doute à tort. Rival de Sophocle, Euripide est l'un des « intellectuels » (sophoi) dont se moque Aristophane dans les Grenouilles (405). Il a laissé un théâtre varié, qui rompt avec celui des deux autres poètes tragiques. Ses pièces, de construction plus libre, peuvent avoir une fin heureuse et mêlent parfois les genres ; on y remarque la longueur des prologues, dans lesquels un dieu ou un héros viennent raconter la pièce (Alceste, Hippolyte, Hécube, Ion), le recours fréquent au deus ex machina (Andromaque, Iphigénie en Tauride, Hélène, Oreste), le goût pour les scènes de reconnaissance. « Le plus tragique des poètes », selon Aristote, recherche les effets de terreur et de pitié, et se désintéresse de l'action proprement dite pour faire de sa tragédie une accumulation de péripéties, une série de « tableaux vivants ». L'originalité d'Euripide tient aussi à ce qu'il se plaît aux versions les moins habituelles des légendes ; peintre des passions et des malheurs humains, il intègre à ses œuvres la rhétorique autant que les explications savantes du monde ; ses personnages développent des réflexions sur la valeur humaine, sur la nature et la loi, sur l'esclavage et sur l'opposition faite entre Grecs et Barbares. Son théâtre met en scène les débats politiques, débats sur les régimes, comme dans les Suppliantes (403-466), ou discussions dictées par la guerre du Péloponnèse. Enfin, Euripide montre le mouvement incessant des renversements de la vie où s'entrelacent coups du sort et calculs humains, dans un univers que les dieux régissent d'une manière souvent confuse.

Loin d'avoir la netteté du débat sophocléen, chez qui tout tourne autour d'une volonté forte, désireuse d'aller jusqu'au bout d'elle-même, encore plus loin de la gravité religieuse d'Eschyle, l'œuvre d'Euripide apparaît comme une œuvre de doute qui porte pourtant sa vérité en elle-même. Il ne s'agit plus au fond du heurt de l'individu avec les dieux ou avec la cité (bien qu'Euripide excelle, comme dans les Bacchantes, à s'interroger sur la source et la logique du phénomène religieux) : il s'agit pour la première fois du conflit du poète avec lui-même. Son théâtre se penche sur l'humanité quotidienne et les grandes forces qui l'agitent (l'amour, la mort, la guerre) ; au lieu de mettre en scène des individus exceptionnels ou des races condamnées, il vise à l'expression la plus naturelle des mouvements de l'âme d'êtres qui, le plus souvent, ne sortent pas du commun. Il est l'interprète des contradictions du cœur, des élans irréfléchis, des sentiments obscurs et secrets qui débouchent sur des paroles et sur des actes. S'il y a banalisation du héros tragique, c'est que la tragédie est pour la première fois un moyen pour l'individu de lire en lui-même – en face et hors des schémas de pensée collectifs imposés par la cité. Par là même les tragédies d'Euripide comptent parmi les œuvres les plus modernes que l'Antiquité ait conservées.

Alceste (représentée en 438). Admète, roi thessalien, a obtenu qu'un mortel se substitue à lui à l'heure de sa mort. Seule Alceste, son épouse, accepte de le remplacer ; elle est arrachée à la mort par l'hôte d'Admète, Héraklès, peint sous les traits d'un héros glouton et téméraire.

Les Héraclides (représentés vers 430). Après la mort de leur père, les fils d'Héraclès, poursuivis par la haine d'Eurysthée, se réfugient chez les Athéniens, qui les aident à triompher du roi argien. À travers deux thèmes entrecroisés, celui de la gloire d'Athènes et celui du sacrifice volontaire de la jeune Macarie qui meurt pour ses frères, une exaltation de l'héroïsme des Athéniens dans les premiers combats de la guerre du Péloponnèse.

Médée (représentée en 431). Abandonnée par Jason qui veut épouser Glaukê, Médée envoie à sa rivale une tunique empoisonnée qui fait périr la jeune femme et son père, puis, après un monologue dramatique, elle égorge les deux fils qu'elle a eus de Jason. Ce dernier, fou de douleur, voit disparaître dans le ciel le char ailé où Médée a pris place avec les cadavres de ses enfants. La beauté tragique de cette figure féminine, à la fois tendre et monstrueuse, a créé une tradition littéraire.

Hippolyte (représenté en 428). Hippolyte refuse d'honorer Aphrodite et repousse la passion qu'éprouve pour lui Phèdre, l'épouse de son père Thésée. Phèdre se pend. À son retour, Thésée trouve le cadavre de son épouse et une tablette qui accuse Hippolyte. La malédiction qu'il lance alors s'accomplit ; Artémis révèle la vérité tandis qu'Hippolyte meurt dans les bras de Thésée, qu'il absout, le corps détruit après qu'un taureau monstrueux, sorti des flots, a affolé ses cavales. Les deux divinités, Artémis et Aphrodite, qui apparaissent au début et à la fin de la tragédie, symbolisant symétriquement la pureté et l'amour, donnent à l'action tragique une signification philosophique : en faisant d'elles les vraies responsables de la mort de Phèdre et d'Hippolyte, Euripide évoque la cruauté de la religion, clé mystérieuse de la condition humaine.

Andromaque (représentée entre 427 et 425). Andromaque est la captive de Néoptolème avec qui elle a eu un fils, Molosse ; Ménélas et Hermione, l'épouse de Néoptolème, veulent sa mort. Elle est sauvée grâce à Pélée, le père d'Achille, et Hermione s'enfuit avec Oreste, tandis que Néoptolème est tué par les Delphiens. La déesse Thétis annonce que Molosse régnera sur l'Épire. La tragédie fait de Ménélas l'image de la violence guerrière et le moyen d'une attaque contre Sparte.

Hécube (représentée en 425 ou en 424). Après la destruction de Troie, la veuve de Priam, Hécube, voit la fin tragique de deux de ses enfants (sa fille Polyxène est sacrifiée sur le tombeau d'Achille et son fils Polydoros est égorgé par le roi thrace Polymestor), dans une double tonalité élégiaque et résignée d'abord, sauvage et vengeresse ensuite (lorsque Hécube crève les yeux de Polymestor). Ce double mouvement a valu à la pièce d'être critiquée pour son manque d'unité ; cependant les deux moments de l'action s'ancrent sur la même figure pathétique d'Hécube, symbole de toutes les misères de la guerre.

Les Suppliantes (représentées probablement en 423). Les mères des guerriers argiens morts à Thèbes aux côtés de Polynice, à qui les Thébains refusent de donner une sépulture, viennent en suppliantes, à Eleusis, avec Adraste, demander l'aide de Thésée. Le roi mène une expédition contre Thèbes et l'emporte. On ramène les corps des sept chefs. Evadné se jette dans le bûcher de Capanée, son époux. Les urnes sont apportées aux mères ; Athéna annonce l'avenir et scelle l'alliance des Argiens et d'Athènes. Tragédie politique, les Suppliantes abordent le sujet douloureux du traitement des morts à la guerre, sujet d'actualité après la défaite de Délion (424).

Électre (représentée entre 420 et 416). Sur le même thème que celui des tragédies d'Eschyle (les Choéphores) et de Sophocle (Électre), Euripide évoque le dernier acte du drame des Atrides, l'assassinat de Clytemnestre par ses enfants, Oreste et Électre. Euripide a volontairement fait passer au second plan le contexte religieux du crime d'Oreste exigé par Apollon : il ne sera plus jugé par une divinité, mais par le tribunal populaire de l'Aréopage. La tragédie d'Euripide se distingue aussi de celles d'Eschyle et de Sophocle par son ton réaliste et « bourgeois » : le drame se déroule à la campagne, dans la ferme où vit Électre, mariée à un pauvre laboureur. C'est avec la haine d'une fille mal aimée qu'elle poursuit sa mère et, face à un Oreste hésitant et bourrelé de remords, c'est elle qui joue cyniquement le premier rôle (elle attire sa mère en lui annonçant son accouchement, la piégeant ainsi par son sentiment maternel), avant de s'effondrer sous le poids du crime et d'une religion aux exigences inhumaines.

Héraclès, ou Héraclès furieux (représenté vers 415). Le héros tue Lycos qui avait enlevé sa femme et ses enfants, mais, au moment d'offrir pour ce crime un sacrifice expiatoire, il est frappé de démence par Lyssa, déesse de la Rage, et massacre les siens qu'il vient de sauver. Une réflexion sur la violence sacrificielle dans ses rapports avec la violence tout court, sur la perte de la différence entre violence purificatrice et violence impure.

Les Troyennes (représentées en 415). Devant Troie en flammes se lamentent les femmes de la famille de Priam. Tandis que Cassandre prédit les malheurs qui accableront les rois grecs à leur retour, on apprend que sa sœur Polyxène a été égorgée sur le tombeau d'Achille, et Andromaque se sépare en pleurant de son fils Astyanax. Toutes les femmes sont emmenées comme captives, à l'exception de la vieille reine Hécube à laquelle on apporte le cadavre démantibulé d'Astyanax que les Grecs ont précipité du haut des remparts. La pièce – moins une tragédie qu'une série de tableaux pathétiques – se termine par l'écroulement de la citadelle de Troie. Dans ce violent réquisitoire contre les horreurs de la guerre, Euripide a donné au petit groupe de Troyennes, dominé par la douloureuse figure d'Hécube, l'éminente dignité des vaincus face à la brutalité de leurs maîtres.

Ion (représenté en 414 ou en 413). Ion est un enfant exposé, confié à la Pythie ; il ignore qu'il est le fils de Créuse, fille d'Erechthée, épouse de Xouthos d'Eubée, et d'Apollon ; Créuse et Xouthos, qui n'ont pas d'enfant, sont venus consulter l'oracle ; sa réponse fait que Xouthos trouve en Ion un fils. Créuse, désespérée, trame la mort du jeune homme. Poursuivie, elle est reconnue par Ion, puis Athéna ordonne à la mère et à son fils de rentrer à Athènes, où il régnera sans avouer la vérité.

Iphigénie en Tauride (représentée vers 413). Iphigénie, sauvée, est ici en Tauride, où elle doit sacrifier chez le roi Thoas tous les Grecs. Oreste arrive, venu sur l'ordre d'Apollon chercher là une statue d'Artémis, avec Pylade ; la jeune fille les sauve avec l'aide d'Athéna, et, après maints retournements, tous repartent vers la Grèce.

Hélène (représentée en 412). Se référant à une version de la guerre de Troie originaire sans doute de Sicile, Euripide imagine que Grecs et Troyens ne se sont battus que pour une ombre, tandis que la véritable Hélène a été transportée en Égypte par Hermès. Après la guerre, Ménélas retrouve son épouse à la cour du roi égyptien Théoclyménos, à qui il parvient à la soustraire grâce à un stratagème. Romanesque et fantastique font de cette tragédie un des prototypes du drame bourgeois.

Les Phéniciennes (représentées sans doute en 409). Les deux fils d'Œdipe ont décidé de régner alternativement à Thèbes. Mais Étéocle refuse de céder le royaume à Polynice, qui assiège la ville. La tentative de réconciliation échoue. Le combat de sept chefs décidé, Tirésias annonce qu'il faut sacrifier Ménécée, le fils de Créon. Le jeune homme meurt, puis Jocaste, d'abord rassurée, apprend que ses deux fils vont combattre l'un contre l'autre. À la vue de leurs corps, elle se tue ; Œdipe se met en route pour Athènes, guidé par Antigone. Grande fresque où se fondent les éléments de plusieurs tragédies, la pièce est une succession de tableaux et de coups de théâtre, dominée par la figure pitoyable de Polynice, héros malheureux mais lucide.

Oreste (représenté en 408). Après le meurtre de sa mère, Oreste est jugé par le peuple d'Argos, qui le condamne à mort. Mais il est sauvé par Apollon, qui l'emmène à Athènes pour être purifié de son crime par l'Aréopage. Le thème du remords d'Oreste, déjà traité par Eschyle dans les Euménides, est renouvelé par Euripide qui, selon son habitude, donne au mythe une dimension humaine : les Furies vengeresses se transforment en phénomènes hallucinatoires qui viennent hanter l'esprit malade d'Oreste et que seul peut chasser le traitement prescrit par Apollon.

Iphigénie à Aulis (représentée après la mort d'Euripide). La flotte grecque est bloquée par l'absence de vent à Aulis ; les dieux exigent qu'Agamemnon sacrifie à Artémis sa fille Iphigénie. Le roi fait venir celle-ci de Mycène en prétextant une union avec Achille, puis se ravise et veut lui faire rebrousser chemin : mais Iphigénie arrive au camp des Grecs avec sa mère Clytemnestre. Le sacrifice se prépare : au moment du coup fatal, on apprend qu'Artémis a substitué une biche à la jeune fille. Les affrontements entre les personnages, le rôle donné à l'armée montrent la difficulté de la décison politique et le pouvoir de la foule.

Les Bacchantes (représentées en 405 après la mort d'Euripide). Penthée, roi de Thèbes, est châtié pour avoir refusé, au nom de la raison humaine et de la raison d'État, les mystères de Dionysos. Son obstination à ne pas reconnaître le dieu le conduit à être déchiré par les Bacchantes, menées par sa propre mère, et entraîne la ruine du peuple thébain. D'inspiration essentiellement religieuse, les Bacchantes font preuve d'une lucidité unique dans la tragédie grecque. La pièce traduit la béatitude des initiés aux mystères et invite à la vraie sagesse qui est d'être disponible aux appels du surnaturel. Mais, contrastant avec ce sens du divin exprimé par le chœur, le récit de la folie des Bacchantes et de la mort de Penthée montre un autre aspect du drame au réalisme insoutenable. Euripide pose le problème de la violence humaine et du sacrifice destiné à la conjurer en la détournant sur un individu chargé des fautes de la communauté : par là, il porte un regard critique à la fois sur l'illusion qui attribue à la divinité l'origine de la violence et sur l'institution religieuse, qui apparaît comme un mal nécessaire – ce qui explique les interprétations contradictoires (le poète est-il un sceptique ou un mystique ?) données de la pièce dès l'Antiquité.