Chez Boulez, au pupitre, on trouve le même refus des conventions, le même renouvellement dans les profondeurs, et cela en dépit de la résistance avouée de certains musiciens de l'orchestre, résistance qui a empoisonné les dernières représentations. L'incandescence instrumentale allume des feux, des éclats, des lueurs dans toutes les parties du tissu symphonique, et, pourtant, la subtilité des transitions et le soin apporté aux articulations du discours musical donnent à l'ensemble une continuité qui coule de source. Boulez excelle dans l'inquiétude, la fièvre, les visions, la terreur et la mort. C'est le musicien de la nuit. Ses personnages damnés, de loin les plus intéressants chez Wagner, prennent une stature grandiose. Jamais le Wagner maudit ne s'était révélé plus éloquent, plus original, plus prophétique.

Or, la preuve que Boulez et Chéreau ont tout dominé et tout transfiguré à Bayreuth, c'est qu'on s'est à peine aperçu de cruelles défaillances vocales qui, en d'autres temps et d'autres lieux, auraient suffi à ruiner la représentation. Dans leur Tétralogie désormais historique (et qui restera à l'affiche du festival les années suivantes), le chant se met tout entier au seul service de la musique et du théâtre, il n'est plus une valeur en soi.

Opéra

Rolf Liebermann a voulu, lui aussi, monter le Ring à l'Opéra de Paris. Alors que les Français avaient investi et révolutionné Bayreuth, il a invité des Allemands, Peter Stein pour mettre en scène l'Or du Rhin et Klaus Michaël Grüber pour régler la Walkyrie, une moitié de Tétralogie à la mesure de nos moyens... Il est clair qu'en divisant les tâches Liebermann avait dû faire contre mauvaise fortune bon cœur, mais il a sans doute eu tort d'ériger la contrainte en vertu et d'affirmer que Stein et Grüber sont les deux branches d'un même tronc. Si cela est vrai à la Schaubühne de Berlin, ce ne le fut en rien au Palais Garnier, où leurs deux conceptions se sont dangereusement affrontées au lieu de se compléter : pour l'Or du Rhin, Stein en appelle à l'architecture et aux machines métalliques de la fin du siècle ; pour la Walkyrie, Grüber ne garde rien de tout cela, mais impose une imagerie lourde et sans âge, faite de symboles abscons (mur de vestes noires suspendues, remparts et pyramides de sacs de sable entassés façon blockhaus) et d'éléments réalistes souvent incongrus (troupeau de biches et de cerfs empaillés style Bambi, chevaux vivants, forêt de trente vrais sapins habillés de tulle).

Alors que les dieux de Stein sont des grands bourgeois en habit d'époque et ses géants des manœuvres en salopette, chez Grüber presque tout le monde porte la tunique et le casque à cornes, au point que l'assemblée des Walkyries ressemble à une réunion d'antilopes. Cette entreprise aura eu deux mérites principaux. Celui de nous troubler (ce qui vaut mieux, parfois, que d'être comblé) et celui d'atteindre, grâce à la direction de Georg Solti et à une distribution hors de pair, un niveau musical sans précédent à Paris dans ce répertoire. Jadis Wagner choquait le public français, aujourd'hui on le choque au nom de Wagner : la tradition d'incompatibilité est en quelque sorte respectée !

Échec

Mais la position de Rolf Liebermann en est sortie singulièrement affaiblie. Déjà, en conflit ouvert avec un gouvernement qui l'accuse de dépenser trop et le flanque d'une véritable équipe de surveillance, il est gagné par le découragement. Dans son livre Actes et entractes, il proteste : « Si l'on m'a engagé pour discuter pendant des heures avec le représentant des Finances, les membres du conseil d'administration, les délégués des machinistes ou ceux des choristes, alors je le dis tout net : je suis trop payé ! Mais, si l'on m'a choisi pour me consacrer à un travail artistique, donner les impulsions nécessaires à toute une troupe, faciliter les contacts entre chefs d'orchestre et décorateurs, metteurs en scène et chanteurs, c'est autre chose : je suis trop occupé par ailleurs pour y parvenir. »

Le coup le plus dur lui sera porté par le retentissant échec de La flûte enchantée, en mai 1977. Le soir de la première (un vendredi 13, comme par hasard), les astres imaginés par Horst Zankl se télescopaient dans le ciel, des rais de lumière filtraient sous les praticables, des ombres inattendues grandissaient sur le cyclorama, les haut-parleurs des machinistes beuglaient dans les silences, Papageno échappait de justesse à un arbre énorme descendant des cintres, et les trois enfants angéliques, imités d'Ingmar Bergman, restaient coincés dans leur nacelle suspendue, on allait devoir baisser le rideau plus d'un quart d'heure pour les dégager. Comme un bateau à la dérive, la maison tout entière semblait prendre l'eau.