Louis Aragon

Écrivain français (Paris 1897-Paris 1982).

Introduction

Le 3 octobre 1897 naît à Paris un enfant illégitime auquel son père, Louis Andrieux, préfet de police, député de 1876 à 1924, donne, parce qu'il avait été ambassadeur en Espagne, le nom d'Aragon, et son propre prénom : plus tard, dans les années d'intolérance réciproque, d'aucuns, dans les rangs surréalistes, sauront ironiser sur l'ascendance de cet enfant de « flic ». Déjà marié, Louis Andrieux ne peut donc légaliser sa relation avec la mère de l'enfant, Marguerite Toucas – lointaine descendante de Massillon. Et celle-ci, pour éviter la réprobation publique qui à l'époque entourait les mères célibataires, fera passer l'enfant, après quelque temps de mise en nourrice, pour son jeune frère.

L'homme qu'aimaient des femmes

Avenue Carnot (Paris sera le centre géographique de l'œuvre d'Aragon, comme il sera le centre de son enfance), Marguerite Toucas tient une pension de famille, aidée par sa mère et ses deux sœurs. Ambiance de gynécée : les seuls hommes sont le vieil oncle Edmond, être fantasque et romancier à ses heures, et un grand-père, ancien communard, qui monte parfois de Marseille demander de l'argent à son ex-épouse, et dont Aragon fera plus tard le personnage central, sous le nom de Pierre Mercadier, des Voyageurs de l'impériale. Le petit Louis doit adopter un masque de bourgeois, alors que tous vivent sur un tout petit pied : on se prive toute l'année pour pouvoir partir en vacances (1906-1907), au château d'Angeville (qui, dans les Voyageurs de l'impériale, deviendra Sainteville). Aragon choisit très tôt, parmi toutes les attitudes rassurantes, celle de bon élève : élève brillant à Saint-Pierre-de-Neuilly, puis au lycée Carnot, il compose des romans dès 1904 et de la poésie vers 1908 – dictant d'abord ces textes à ses tantes : il publiera l'un de ces récits dans Littérature en 1919, et le reprendra encore dans le Libertinage. Lecteur avide, traînant une réputation de surdoué, il est bachelier en 1915 et entame des études de médecine.

C'est, dans sa vie, le premier des « hasards objectifs », comme aimeront à dire les surréalistes. Médecin auxiliaire au Val-de-Grâce, où sont soignés les poilus blessés au front, il rencontre en 1917, l'année même où les Bolcheviques prennent le pouvoir en Russie, un jeune étudiant de son âge, André Breton, avec lequel il échange plaisanteries de carabin et extraits d'Apollinaire (l'inventeur du mot « surréalisme »). Aragon fait en même temps la connaissance de Philippe Soupault : la première triade surréaliste est montée.

Envoyé au front, Aragon décroche la croix de guerre et, pendant l'occupation de la Rhénanie, commence à écrire un roman, Anicet ou le panorama. Cette quête de la beauté, d'un dandysme achevé, est rédigée dans le sang et la boue des tranchées et sera publiée en 1920 dans les « bonnes feuilles » de la N.R.F., la revue de Gallimard. Aragon collabore en même temps à Sic et à Nord-Sud, deux revues d'avant-garde. Démobilisé, il commence les Aventures de Télémaque (parodie bouffonne de Fénelon, publiée en 1922), écrit les poèmes de Feu de joie et fonde Littérature, la première revue surréaliste, avec Breton et Soupault.

Pour toute cette génération, qu'elle ait directement participé aux combats, comme Aragon ou Breton, qu'elle en ait été dispensée, comme Éluard, ou qu'elle ait préféré éviter le conflit en vivant à l'étranger, comme Tzara, la guerre de 1914-1918 sera une expérience déterminante. Plus rien, après cette grande boucherie immobile de quatre années, ne sera comme avant. Gertrude Stein parlera de « génération perdue » pour évoquer les écrivains américains impliqués dans le conflit. En France, il faudrait parler d'une génération révoltée. Aucune des valeurs d'avant-guerre ne résiste. Tzara, avec le groupe dada, prône le nihilisme pur :« Tout produit du dégoût susceptible de devenir une négation de la famille est dada », écrit-il. Les surréalistes crachent sur tout ce qui fut littérature – c'est par dérision qu'ils donnent ce nom à leur première revue. Le scandale monstrueux qu'ils montent lors de la mort du très respectable Anatole France, au nom si symbolique et donc si honni, en 1924, en publiant un pamphlet très violent intitulé Un cadavre, signé de tous les membres du groupe, témoigne assez de cet irrespect violent. Les surréalistes se battent contre leurs adversaires (le banquet en l'honneur de Saint-Pol-Roux les conduit ainsi directement de La Closerie des Lilas au poste de police). Ils retournent à l'occasion cette violence sur eux-mêmes : ils ne cesseront de s'accuser des pires crimes « collaborationnistes », s'excluant les uns les autres pour des motifs minuscules, donc très sérieux – sans parler de René Crevel, suicidé avec, épinglé à la boutonnière, un simple mot sur une carte (« Dégoûté »). Dès 1924, Aragon et Breton entrent en conflit à propos du roman. Breton, très influencé à l'époque par Paul Valéry, en refuse les faux-semblants réalistes, parce que pour lui l'inconscient s'exprime dans la poésie, alors qu'Aragon a déjà publié des romans, et commence, à la même époque, le Paysan de Paris – même si ce roman-collage est une dénonciation de l'illusion réaliste.

Valéry refusait le roman parce qu'il refusait d'écrire des phrases aussi banales que « la marquise sortit à cinq heures ». À l'inverse, Aragon fait de ces incipit romanesques, en quelque sorte « donnés » par l'inconscient – comme ces phrases qui échappaient à Desnos pendant ses « sommeils » –, la preuve même de l'invasion de la réalité par l'imaginaire, et non la soumission au principe de réalité qui fait le fond de commerce du roman « réaliste ».

Après sa démobilisation, Aragon, toujours inscrit en médecine, voyage beaucoup, en Belgique, en Allemagne, en Angleterre ; il publie Feu de joie avec un dessin de Picasso et, en janvier 1921, peu après le congrès de Tours qui a vu la scission du Parti socialiste et la création du P.C.F., se demande, avec Breton, s'il est temps d'adhérer à cette nouvelle gauche révolutionnaire. En 1922, Breton présente son ami, qui a abandonné ses études et est en quête de moyens d'existence, au couturier Jacques Doucet, comme conseiller littéraire. À Berlin, Aragon publie les Plaisirs de la capitale (qui deviendront Paris la nuit). Desnos, maître ès « sommeils », l'initie à cette technique d'approche individuelle de l'inconscient – mais Aragon se rebutera vite de ces expériences autohallucinatoires où la pensée ne contrôle plus rien. Il y a chez lui un classicisme inné d'ancien bon élève, et des pulsions troubles nées d'une sexualité indécise, qui lui font redouter les plongées dans les rêves éveillés. De même, il a écouté avec intérêt, mais sans réelle adhésion, les textes inouïs des Champs magnétiques produits en écriture automatique par Breton et Soupault. Aragon inclinera toujours vers la clarté, fût-elle réductrice, au détriment des ombres prometteuses, ou productrices – comme il préférera, quelques années plus tard, par choix, les certitudes marxistes aux aléas freudiens où se complaisent ses amis surréalistes.

1924 est la grande année du mouvement, avec la publication du (premier) Manifeste du surréalisme de Breton, qui définit à la fois le mot et les objectifs :« Surréalisme : automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. ».

Aragon, le bon petit soldat surréaliste

Au fond, rien ne peut moins convenir à Aragon. Il fait pourtant ses gammes surréalistes, avec le Paysan de Paris, déambulation rêvée dans les rues de la capitale. Le volume publié en 1926 rassemble des textes livrés, pour la plupart, préalablement dans la Revue européenne et la Révolution surréaliste. Le moment le plus célèbre en est certainement le « Passage de l'Opéra », archétype du transitoire, où tout n'est que jeux entre désir et réalité – la réalité elle-même sans cesse contestée par l'imagination. Ce qui amène Aragon à se moquer de l'illusion réaliste :« lté ité la réa / lté ité la réalité / La réa la réa / Té té la réa / Li / Té ». Aragon utilise avec bonheur les techniques proprement surréalistes du collage (avec une insertion adroite de placards publicitaires), et celle, plus classique, du pastiche – sauf que c'est Lautréamont, le maître de toujours, qu'il imite. Le Paysan de Paris est enfin le livre de la Dame des Buttes-Chaumont, sa Nadja à lui, la mystérieuse Américaine qui alimente alors ses rêveries :« La femme a pris place dans l'arène impondérable où tout ce qui est poussière, poudre de papillon, efflorescence et reflets devient l'effluve de sa chair et le charme de son passage. ».

Une vague de rêves (1924) est son manifeste personnel, qui définit la poésie comme la rencontre, sur la table de dissection de la « matière mentale », de l'imaginaire et des jeux du langage (de même pour le Discours de l'imagination). Comme un contrepoison, il lit en même temps Engels, Lénine, Proudhon, toute la doctrine révolutionnaire, et surtout Schelling et Hegel – formalisant grâce à eux une conception idéaliste où tout objet, tout spectacle propre à susciter le chatoiement trouble de l'inconscient peut être élevé au niveau du mythe. Sur un plan plus personnel, après la fin de l'aventure avec la Dame des Buttes-Chaumont, il se lie à une riche héritière anglaise, Nancy Cunard.

Il publie les poèmes du Mouvement perpétuel, écrits entre 1921 et 1924, et entre au P.C.F., après Éluard, mais avec Breton et Benjamin Péret – ces derniers plus par provocation que par conviction (janvier 1927). Cet été-là, Aragon rédige le violent pamphlet du Traité du style, en réaction à l'exécution, aux États-Unis, de Sacco et de Vanzetti. Il détruit une grande partie des mille pages de la Défense de l'infini (texte protéiforme, sommet de l'art d'Aragon certainement, qui sera publié en 1998 sous une forme proche de l'original). Certains textes de cette époque (le Con d'Irène, apologie du voyeurisme, ou l'interview collective sur la sexualité qui paraît dans deux numéros successifs de la Révolution surréaliste) témoignent d'une grande difficulté, pour Aragon, de faire passer ses désirs de la sphère mentale au niveau physique : ce séducteur dandy se maîtrise mal, dans l'intimité. Abandonné par Nancy Cunard, submergé de problèmes financiers, Aragon tente de se suicider, à Venise, en septembre 1928.

Elsa est l'avenir de l'homme

Il ne tombera jamais plus bas, et tout ce qui suit apparaît, a posteriori, comme une tentative raisonnée de sauvetage mental, quitte à y sacrifier ses talents. En novembre 1928, il rencontre une certaine Elsa Kagan, sœur de Lili Brik, la compagne de Vladimir Maïakovski, le plus grand des poètes russes, issu du futurisme et de la révolution. Elle vit séparée de son mari, André Triolet, un officier français rencontré à Moscou qu'elle a suivi en Sibérie, à San Francisco et à Tahiti, avant de le quitter : c'est sous ce nom d'Elsa Triolet qu'elle se fera un renom en littérature.

Née en 1896 dans une famille d'intellectuels juifs moscovites, proche des milieux formalistes russes (Roman Jakobson, Viktor Chklovski), elle a délibérément rencontré Aragon à Paris avec le projet de s'en faire aimer, comme en ont témoigné, impitoyablement, André Thirion (Révolutionnaires sans révolution) et Pierre Daix (Aragon, une vie à changer). En 1928, elle n'a publié qu'en russe (Camouflage). Vivant avec Aragon, elle adopte la langue et la nationalité françaises, et commence l'élaboration d'œuvres croisées : à un roman d'Aragon répondra, en écho, un roman d'Elsa Triolet. « Je ne suis pas un écrivain, dit-elle dans son Journal ; je suis simplement une femme malheureuse et j'écris avec mon malheur. »

Aragon collabore une dernière fois avec ses amis surréalistes. Après les poèmes de la Grande Gaîté, il publie 1929, avec Péret et Man Ray, et traduit la Chasse au Snark, de Lewis Carroll – l'un des « ancêtres » les plus revendiqués par Breton et ses troupes. Mais rue du Château, à la Centrale surréaliste, les différents groupes et sous-groupes qui constituent le mouvement, « Clarté », « Esprit », « le Grand Jeu », se réunissent pour s'anathématiser : l'exil infligé à Trotski par la nouvelle direction stalinienne de l'U.R.S.S. est le prétexte à de graves dissensions internes, dues également à des conflits de personnalités irréconciliables. À l'automne 1930, Aragon voyage en U.R.S.S., avec Georges Sadoul (futur créateur de la Cinémathèque française), pour représenter les surréalistes au Congrès des écrivains révolutionnaires à Kharkov. Maïakovski, fort critique du nouveau régime, vient de se suicider. Les communistes de stricte obédience accablent les surréalistes, suspects de dérive trotskiste et anarchiste. Aragon choisit son camp. Il revient d'U.R.S.S. avec un poème, Front rouge, qui rompt avec l'esthétique surréaliste, et sonne comme une déclaration de guerre à Breton :
On ne sait plus ici ce que c'était que le chômage
Le bruit du marteau le bruit de la faucille
Montent de la terre est-ce
bien la faucille est-ce
bien le marteau l'air est plein de criquets
Crécelles et caresses
URSS…

Le poème vaut à son auteur d'être inculpé (1931) pour appel au meurtre (Feu sur Léon Blum). Breton le défend (question de principe et d'unité contre la justice bourgeoise) en publiant l'Affaire Aragon, et en même temps écrit Misère de la poésie, pour expliquer à quel point Front rouge est « poétiquement régressif ». La rupture est consommée. Aragon, tout à sa passion nouvelle, part vivre un an en U.R.S.S. avec Elsa, qui durant toute cette affaire du divorce d'Aragon et du surréalisme a joué un rôle souterrain constant. Il y composera les poèmes publiés en 1934 sous le titre Hourra l'Oural.

Il a bien mérité du P.C.F. : à son retour, il est nommé journaliste à l'Humanité, où il lui faut patiemment faire ses classes, et donner des gages incessants de la sincérité de sa « conversion ». Il est nommé secrétaire de rédaction à la revue Commune, qui vient d'être créée par l'A.E.A.R. (Association des écrivains et artistes révolutionnaires). À ce titre, il assiste, durant l'été 1934, au Ier congrès de l'Union des écrivains soviétiques, et y expose sa thèse du « réalisme socialiste », synthèse de la tradition réaliste russe, qu'il a apprise auprès d'Elsa, et des thèses « scientifiques » qui doivent servir de guide à l'art, telles qu'elles seront bientôt exposées par Jdanov. Aragon prêche d'exemple à son retour en publiant les Cloches de Bâle, le premier de ses romans conformes à sa nouvelle doctrine – portrait de trois femmes engagées à des titres divers dans la lutte révolutionnaire, diffraction d'Elsa.

Le bon petit soldat du P.C.F

Les années suivantes voient l'alternance de séjours prolongés en U.R.S.S., pendant les premiers « procès de Moscou », et d'un militantisme de base en France. Littérairement, Aragon s'est fait l'homme d'une seule cause : il publie un manifeste en 1935, Pour un réalisme socialiste, que l'on a peine à croire écrit par le brillant poète des années 1920 (mais il y a un choix délibéré de renoncer à la poésie et de se consacrer au roman, le seul genre que les surréalistes méprisent), et les Beaux Quartiers, un gros roman sur la lutte de classes qui, dans l'engouement du Front populaire, est prix Renaudot en 1936. L'essentiel de son activité est journalistique, dans « l'Huma » et à la direction de Ce soir. La guerre éclate quand il achève les Voyageurs de l'impériale, apologie du « mentir-vrai », définition aragonienne du roman – il reviendra sur le sujet, de façon plus théorique, dans la préface aux Œuvres romanesques croisées d'Aragon et d'Elsa Triolet, qui paraissent à partir de 1964.

Mobilisé, Aragon épouse Elsa, part au front, vit la déroute de Dunkerque, passe en zone sud
(Ô ma France ô ma délaissée
J'ai traversé les ponts-de-Cé)
et « déplonge de l'enfer » pour retrouver Elsa à Nice. Il est alors dans une période d'incertitude politique : il a approuvé le pacte germano-soviétique d'août 1939 : un article sur le sujet paru dans Ce soir lui vaut d'être poursuivi, et il se réfugie provisoirement à l'ambassade du Chili. Jusqu'au 21 juin 1941, date de l'attaque de l'U.R.S.S. par les forces hitlériennes, Aragon et son parti vivent une étrange période de canards boiteux. Sa résistance, c'est essentiellement le retour à la poésie. Le Crève-Cœur paraît en 1941, le Cantique à Elsa et les Yeux d'Elsa en 1942.

Ce dernier recueil se présente comme un ensemble de poèmes engagés, où le nom de la femme aimée serait l'allégorie d'une France occupée, dévastée, et non moins aimée. C'est ce qu'insinue Aragon lui-même en empruntant à Elsa la notion de « contrebande ». Ne lui fait-il pas dire (Cantique à Elsa, « Ce que dit Elsa ») :
Il faut que ce portrait que de moi tu peindras
Ait comme un ver vivant au fond du chrysanthème
Un thème caché dans son thème ?
Le recueil serait un texte camouflé sous un texte, un masque adroit pour que la censure se laisse prendre au lyrisme amoureux et néglige le message politique :
C'est toujours l'ombre et toujours la mal'heure
Sur les chemins déserts où nous passons
France et l'Amour les mêmes larmes pleurent
Rien ne finit par des chansons
(Plainte pour le quatrième centenaire d'un amour)

À moins que le recueil ne soit aussi, mutatis mutandis, une manière de dire sa difficulté d'être à Elsa…

En même temps, Aragon se livre dans les Yeux d'Elsa à une revue de détail de toute la poésie française, citant, imitant – au sens rhétorique du terme. Des troubadours adeptes du « clos trover », cet « art fermé » qui justement leur permettait, par les artifices de la polysémie, d'enfermer des mots dans les mots (« l'amor / la mort ») jusqu'au xixe s. hugolien, en passant par tous les techniciens du langage, il dresse la liste des mythes nationaux – seuls sont omis les amis d'hier.

Les Allemands entrent en zone sud, et Aragon, sous le pseudonyme de Jacques Destaing, participe au recueil collectif clandestin l'Honneur des poètes, qui inaugure les Éditions de Minuit. En préface, Éluard, l'ami de toujours, le co-militant fidèle, écrit :

« Devant le péril aujourd'hui couru par l'homme, des poètes nous sont venus de tous les points de l'horizon français. Une fois de plus, la poésie mise au défi se regroupe, retrouve un sens précis à sa violence latente, crie, accuse, espère. »

De Mexico, Benjamin Péret répond, dans le Déshonneur des poètes, que« la poésie n'a pas à intervenir dans le débat autrement que par son action propre, par sa signification culturelle même, quitte aux poètes à participer, en tant que révolutionnaires, à la déroute de l'adversaire nazi par des méthodes révolutionnaires ». Pour les surréalistes, « poésie engagée » est un oxymore. On se rappelle que, à la même époque, René Char cesse de publier des poèmes, et fait le coup de feu contre l'occupant – activités incompatibles. Et Péret de se gausser de cet Aragon qui, « habitué aux amens et à l'encensoir staliniens », « jadis athée », introduit des références christiques dans ses textes, et adopte la forme litanique« sans doute pour obéir au fameux mot d'ordre : Les curés avec nous ».

Durant toute la guerre, Aragon multiplie les textes sous pseudonyme : s'il publie encore sous son nom Brocéliande et la version, expurgée par la censure, des Voyageurs de l'impériale, il a recours à l'anonymat pour le Musée Grévin, les Bons Voisins, Neuf Chansons interdites (1943-1944). Dès août 1944, Ce soir reparaît, et Aragon publie un gros roman, Aurélien, le roman du désenchantement des années 1920, une manière de réécriture du passé, et les poèmes de la Diane française. Il n'a jamais été aussi proche d'Elsa :
Il n'y a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour à tous deux

Le poète officiel du communisme français

À la Libération, Aragon et Elsa ne sont pas tendres pour les écrivains suspects de collaboration, et exigent (et obtiennent) des têtes. Le poète avait prévenu :« Je ne pratique pas le pardon des injures. » Elsa obtient le Goncourt avec Le premier accroc coûte deux cents francs, Aragon reprend la direction de Ce soir, et entre en 1949 aux Lettres françaises, le magazine culturel du P.C.F., qui se lance activement dans la bataille du livre pour lutter contre l'américanisation accélérée du plan Marshall (Journal d'une poésie nationale, 1954). Aragon, à partir de cette époque, multiplie les textes de présentation, sur Matisse, Hugo (revendiqué comme « poète réaliste »), Courbet, tout le xixe s. (la Lumière de Stendhal, 1954) – puis les Littératures soviétiques (1955), une anthologie d'Elsa Triolet, une autre de la poésie de 1917 à 1960 (où il « oublie » à peu près tout ce qui s'est écrit d'important dans le siècle), en vrai pédagogue des masses. Il revient à un strict réalisme avec les Communistes (1949-1951), un gros roman résumant les années de guerre, et continue à publier des poèmes bientôt mis en chansons, le Nouveau Crève-Cœur (1948), Mes caravanes, les Yeux et la mémoire (1954), poèmes sur les dangers de l'arme atomique et la nécessaire politique de paix du P.C.F., le Roman inachevé (1956 – sorte d'autobiographie en vers) – et toujours Elsa (1959), le Fou d'Elsa (1963), Il ne m'est Paris que d'Elsa, où déjà il rassemble sa propre anthologie : il est devenu la statue du Commandeur de la poésie française, Ferré et Ferrat le chantent, il est la pierre de touche poétique.

Il continue à écrire des romans, la Semaine sainte (1958), son seul roman historique, dont le peintre Géricault est le héros, belle réflexion sur l'art dans ses rapports avec l'histoire, et surtout la Mise à mort (1965) et Blanche ou l'Oubli, l'année suivante, qui forment diptyque, mise en abyme de l'art du prosateur, angoisse du temps qui passe et de la difficulté à communiquer, mais aussi de la nécessité de communiquer (« Je n'existe que dans le langage : l'homme qui ne parle pas donc ne saurait passer pour une première personne ; on ne peut le représenter que par la troisième, comme une chose »), romans de l'oubli.

Bien que « poète officiel » du P.C.F., Aragon n'est pas totalement hermétique à ce qui se passe aux marges du parti. Profitant de sa position dominante dans l'intelligentsia communiste, il ose faire l'éloge funèbre de Breton, en 1966 (le reprenant dans un long article sur « Lautréamont et nous », l'année suivante), et ouvre les colonnes des Lettres françaises à des dissidents notoires comme Kundera ou Soljenitsyne – avec un temps de retard sur les revues russes, de sorte que le romancier, qui, malgré lui, servait le projet de déstalinisation de Khrouchtchev, devient une arme anti-Brejnev. Mais tout finit : Elsa meurt en 1970, peu après avoir publié Le rossignol se tait à l'aube, au titre prémonitoire ; les Lettres françaises ferment deux ans plus tard.

C'est le moment que choisit Aragon pour poser la plupart de ses masques, et revenir à son attitude première de dandy vivant de son désespoir – bien loin désormais de l'optimisme officiel des « lendemains qui chantent ». Homosexuel enfin affirmé, vêtu de blanc, avec une recherche permanente, il pose comme un acquis cette vie « ratée de bout en bout » dans Henri Matisse, roman (1971), Théâtre/Roman (1974) et les Adieux (1981). Vilipendé par les uns, encensé par les autres, définitivement décalé, Commandeur descendu de son socle, il meurt le 24 décembre 1982.

Louis Aragon, lecture de Elsa
Louis Aragon, lecture de Elsa
Voir plus
  • 1926 Le Paysan de Paris, récit de L. Aragon.
  • 1944 Exécution de membres du groupe Manouchian en février. L'affiche rouge de propagande allemande, réalisée à cette occasion, a inspiré un poème d'Aragon en honneur de ces résistants.
  • 1958 La Semaine sainte, roman de L. Aragon.