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Miguel de Unamuno

Écrivain espagnol (Bilbao 1864-Salamanque 1936).

Jeunesse et engagements politiques

C'est le penseur le plus altier et le plus profond de l'Espagne dans le premier tiers du xxe s.

Miguel de Unamuno y Jugo naît à Bilbao dans une famille de petite bourgeoisie récemment urbanisée. À l'âge de dix ans, il assiste au siège, par les carlistes, de la ville, commerçante et industrielle, donc libérale et progressiste. La paysannerie basque, fidèle à ses traditions, à ses libertés, refusait de s'intégrer à la nouvelle économie, qui l'eût transformée en prolétariat industriel ou agricole. En 1880, Unamuno fait ses études à Madrid, métropole administrative et siège d'un gouvernement parlementaire centraliste. Il s'y sent républicain et fédéraliste avec le Catalan Pi y Margall, qu'il admire. Avec le « krausiste » (néo-kantiste) Francisco Giner de los Ríos, il aspire à un renouveau de la vie intellectuelle de l'Espagne, à une ouverture sur l'Europe. Sa soif de lecture l'amène à cultiver, outre le grec (sa spécialité), les langues et les littératures étrangères : l'italien, le français, l'anglais ; Unamuno restera sa vie durant marqué par les écrivains et les penseurs romantiques : Leopardi, Carlyle, Senancour, Kant, Hegel. Son catholicisme est ébranlé ; Unamuno bataille en lui-même contre Luther et Calvin. Il est attiré par la doctrine socialiste, dans laquelle il voit la nouvelle « religion du peuple ».

Son mariage en 1891 lui révèle des ressorts plus profonds de son être ; la nature s'enracine dans le surnaturel, le physique dans la métaphysique. L'homme « en chair et en os » (dont il fait si souvent état) est assoiffé d'immortalité ; il veut s'accomplir, par impossible, dans la conquête de tout ce qui n'est pas lui (« serse y serlo todo »). Militant socialiste, il n'adhère que du bout des lèvres au matérialisme historique ; mais il rejoint Marx lorsque celui-ci accorde à l'homme et à sa prise de conscience le rôle essentiel dans les mutations économiques et politiques de la société. Il constate que les masses ouvrières demeurent indifférentes au nouvel évangile. Car le socialisme de ce temps-là reste dans la lignée du vieux libéralisme et défend les petites gens, commerçants, artisans et élite ouvrière, contre les formes avancées du capitalisme : la société anonyme, la banque, la bourse.

Premiers écrits

Tandis que le militant et penseur collabore à des journaux d'opinion et à des revues de culture, l'homme passe par une crise spirituelle, dont témoigne son journal intime en 1897. À cette date paraît son roman sur la guerre civile au pays basque, Paz en la guerra. Seul le titre rappelle Tolstoï ou Proudhon. Dans l'esprit d'Unamuno, les adversaires carlistes et libéraux défendent deux causes également légitimes ; leur affrontement nécessaire se résoudra dans une paix féconde qui fera apparaître leurs positions comme l'endroit et l'envers d'une même réalité historique, et les totalisera ; la paix était, dès le début, installée au cœur de la guerre ; la guerre restera demain sous-jacente au cœur de la paix. Cette vision du monde, qui substitue au dépassement hégélien des contraires une perpétuelle tension, se retrouve dans les trois essais (Ensayos) publiés en 1900 et dans les cinq essais de En torno al casticismo (Essence de l'Espagne), publiés en 1902. Pour Unamuno, l'événement demeure à jamais lié au temps et au lieu qui l'ont causé et conditionné ; passé, il ne saurait peser sur notre élaboration du présent et de l'avenir ; présent, il s'investit dans une même formule constante, propre à notre collectivité. C'est ainsi qu'au sein du vécu s'opposent l'histoire et l'infra-histoire ; l'une est simple éphéméride, alors que l'autre est permanente ; la première est d'autant plus conséquente qu'elle s'enracine dans la seconde, et la seconde est d'autant plus signifiante qu'elle donne une forme, un contenant à la première. Ces deux pôles, de sens contraire, ne sont ni inverses ni contradictoires ; ils relèvent de deux réalités : l'une concrète et immédiate, l'autre qui en est soustraite a posteriori, les deux étant nécessaires. Unamuno renvoie donc dos à dos les traditionalistes espagnols, qui s'entêtent à faire revivre les momies, et les partisans de l'Europe, qui s'obstinent à verser l'essence de l'Espagne dans un moule qui n'est pas le sien.

En 1902 également paraît un second roman, Amor y pedagogía. Unamuno y décrit et ridiculise l'illusion des biologistes, des sociologues, des pédagogues et autres positivistes, qui cherchent à modeler l'homme de demain, un surhomme génial. Le héros, soumis à un pareil traitement, se donne la mort pour la plus « inexplicable » des causes. Aussi bien l'auteur se demande s'il n'aurait pas dû laisser au lecteur le choix entre deux dénouements.

La vida de don Quijote y Sancho prolonge l'œuvre de Cervantès par une exégèse tout à fait libre et qui écarte délibérément les intentions de cet auteur. L'ouvrage paraît en 1905 à l'occasion du troisième centenaire de la première édition de Don Quichotte. Unamuno donne aux personnages une autonomie qui, d'ailleurs, n'a pas cessé de se manifester depuis lors. Il distingue l'individualité, bien espagnole, bien xviie s., du pauvre et courageux hidalgo Quijano et la personnalité universelle et éternelle de don Quichotte, en qui il s'est transformé. La mort de l'un assure l'immortalité de l'autre ; dans un même moment, le hobereau, sur le point de mourir, reconnaît qu'il s'est trompé et renonce à ses illusions, tandis que le personnage devient vivant dans la conscience du lecteur, et cela de génération en génération.

La poésie d'Unamuno

En 1907, Unamuno publie un recueil de Poesías. Il n'a jamais cessé, il ne cessera jamais d'écrire des poésies : Rosario de sonetos líricos (1911), El Cristo de Velázquez (1913-1920), Rimas de dentro (1923), Teresa (1924), Romancero del destierro (1928), El cancionero (diario poético) [1928-1936], les poésies insérées dans Andanzas y visiones españolas (1922), les sonnets de De Fuerteventura a París (1925). Qu'est-ce pour lui que l'invention poétique ? Le professeur de philologie classique de l'université de Salamanque voit dans la pensée et le langage deux pôles sous tension. Ainsi en est-il de l'infra-histoire, l'être et le monde, la personne et l'individu, la formule vaut pour tous les contraires vécus. Au commencement était le Verbe. Le nom donne l'existence à la chose, et la logique, dont la moindre espèce est la logique rationnelle, constitue la « syntaxe » du monde. Et c'est le jeu des mots entre eux (à commencer par les appels des rimes) qui éveille la pensée. Alors intervient le penseur-écrivain. Il recueille cette pensée et se l'approprie ; il la féconde, la développe à sa guise ; il l'impose au public. Du patrimoine accumulé par l'humanité parlante, il ne reste qu'une infime partie, car la littérature écrite n'est que le vestige de l'esprit vivant hier ; soustraite à la conjoncture historique oubliée, elle reste parfois actuelle d'âge en âge. Pour se pérenniser dans un présent éternel, la poésie doit exprimer ce qu'il y a d'irréductible dans un homme « en chair et en os ». Le très romantique Unamuno, guidé par le « logos », se sert du vers pour dire la tension des pulsions contraires qui l'habitent et crier son angoisse.

Tel est donc le processus : le Verbe – la langue – précède la pensée ; le poète l'organise en langage et inscrit son discours, à la demande de son temps, dans la vie historique de la communauté. Persuadé de détenir seul la vérité, Unamuno prend le lecteur à parti et, pour le convaincre, recourt à tous les moyens de l'expressivité, à la façon parfois d'un énergumène (Ortega y Gasset dixit). Le public reçoit passivement la bonne nouvelle de son guide et prophète dans la mesure où elle s'intègre à la configuration mentale éternelle de la communauté. La poésie d'Unamuno est une poésie de cimes et, comme telle, rocailleuse, car les mots, chez lui, sont trop sérieux pour jouer de la musique.

Romans et « nivolas »

Unamuno a lu Kierkegaard en danois dès les premières années du siècle. Il a cru reconnaître en lui ses propres obsessions. De fait, leurs « angoisses » ne sont pas de même nature. La « congoja » d'Unamuno rappelle le supplice de Prométhée, d'un Prométhée qui se serait lui-même enchaîné au rocher et offrirait chaque jour ses entrailles à l'aigle dévorant afin de s'assurer, même à ce prix, de l'immortalité.

C'est encore un trait de son existentialisme que son recours au roman, car, pour lui, aucun traité de philosophie ne saurait rendre compte du vécu. L'écrivain plonge ses personnages dans des situations extrêmes simulées et il observe leurs comportements. S'il intervient lui-même, c'est pour dégager une conduite cohérente à partir de leurs actions et de leurs réactions, en apparence absurdes et contradictoires, et pour dévoiler leurs premiers mobiles.

On ne pouvait rompre plus clairement avec les conventions du roman réaliste. Unamuno est donc amené à créer la « nivola », une variété de la « novela » : c'est le sous-titre qu'il donne à Niebla (Brouillard, 1914). Le personnage se rebelle contre son auteur, se refuse à disparaître, lui déclare qu'il se donnera plutôt la mort ! D'ailleurs, le créateur n'est-il pas, lui aussi, un être de fiction ? Lui aussi, il avance dans sa vie inauthentique comme dans le brouillard. L'un des héros de Tres novelas ejemplares y un prólogo (1920) se connaît sous trois aspects : Juan est à la fois ou successivement celui qu'il pense être, celui que les autres voient, celui qu'il est devant son créateur ; et il est encore celui qu'il tend à être. Dans le roman La tía Tula (1921), une vieille fille incarne l'esprit de maternité ; elle élève les enfants de la famille et, quand ceux-ci font défaut, elle marie ses proches, dont elle attend de la progéniture. Ainsi, l'abeille stérile, l'ouvrière, assure aussi bien que la reine féconde la continuité de la ruche.

L'œuvre théâtrale

Puisque Unamuno voit le monde comme le lieu des contraires, son sentiment tragique de la vie (titre d'un long essai daté de 1912 Du Sentiment tragique de la vie Del sentimiento trágico de la vida) trouverait-il sa meilleure expression dans le théâtre ? Unamuno s'essaie dans ce genre, refond les dramaturges grecs (Fedra [Phèdre], 1924), écrit Raquel encaneda (1933) et El hermano Juan o el mundo del teatro (1934) ; il tire de l'une de ses nouvelles (Nada menos que) une pièce, Todo un hombre (1925). Or, ses drames ne passent pas la rampe. Plus encore que les conventions romanesques, les conventions théâtrales supposent certains égards de l'auteur envers son public. L'auditoire ne peut admettre que le deus ex machina détruise ostensiblement la machinerie et descende sur les planches au niveau des autres personnages, comme le fait chaque fois don Miguel de Unamuno.

Une littérature engagée

Cette sorte de littérature, pour arbitraire ou paradoxale qu'elle se veuille, n'a pourtant rien de gratuit. Unamuno s'engage tout entier ; il enracine chacune de ses œuvres dans l'événement social, politique ou culturel contemporain. Ainsi, lorsqu'il publie en 1917 son roman Abel Sánchez, récit d'une lutte fratricide, il vise les juntes militaires intervenant dans les grèves ouvrières en cette année de crise : Caïn et Abel sont pourris par l'envie et se disputent l'héritage du Père. En 1923, le général Primo de Rivera impose la dictature pour couvrir les responsabilités personnelles du roi dans le désastre militaire du Maroc. Unamuno s'en prend au souverain. Il est exilé dans une île des Canaries. Un journaliste parisien va l'y chercher et le ramène à Paris. Mais l'exil est pénible pour l'écrivain et accentue le sentiment de la solitude. Unamuno écrit La agonía del cristianismo (l'Agonie du christianisme, 1925), pour dire la lutte agonique, le doute angoissé, la remise constante en question du dogme, sans laquelle le christianisme resterait et reste souvent lettre morte. Son essai Cómo se hace una novela (Comment on fait un roman, 1927) tient du lyrisme et de la polémique : le héros esquissé, double de l'auteur, incarne l'esprit national ; il meurt (comme don Quichotte) après s'être accompli dans un combat inutile et nécessaire, mettant de la sorte un point final au roman, le roman de sa vie.

Rentré en Espagne, Unamuno est couvert d'honneurs. Mais la République, en 1931, donne le pouvoir aux professeurs, des « intellectuels au sens commun ». Cette même année, Unamuno traduit sa propre situation dans le roman San Manuel Bueno, mártir (Saint Emmanuel Lebon, témoin et martyr) : un brave curé de campagne ne croit pas en Dieu ; mais il sait que ses paroissiens ont besoin de la foi pour supporter leur misère ; il ment, et son âme se damne, du moins assurée de l'immortalité dans les tourments de l'enfer.

Arrive la guerre civile. Abel et Caïn se prennent à la gorge. Les contraires se tendront-ils pour se définir à un plus haut niveau, comme le souhaite, fidèle à sa vision cohérente du monde, Unamuno, recteur de l'université de Salamanque ? Hélas, l'un et l'autre trichent et se portent des coups bas. Unamuno descend dans la sanglante arène. Le soldat victorieux le consigne dans son logis. C'est là qu'il meurt, au sein de sa famille « charnelle », le dernier jour de l'année 1936.

L'histoire littéraire, pour la commodité didactique, fait d'Unamuno une figure principale de la « génération de 1898 », l'un des intellectuels artisans de la régénération de l'Espagne. Or, l'écrivain se voit plutôt lui-même comme un « sanglier solitaire » ou un « chartreux laïc ». Poète, il n'entre pas dans les cadres des mouvements contemporains. Romancier, il échappe aux critères traditionnels. Les philosophes le tiennent pour marginal, les hommes d'Église pour hérétique. Comme don Quichotte, son maître, Unamuno s'est porté témoin de la Vérité totale, risquant la mésaventure ; comme lui, il n'a jamais cessé d'être l'humble hidalgo de son village, l'Espagne, et, à l'heure de la mort, comme lui, comme Emmanuel (comme le Christ), il a mis fin à son roman, à sa divine mission sur terre. Ainsi étancha-t-il sa soif d'éternité, car il a rejoint les morts et les vivants qui ont fait et continuent à faire l'éternelle Espagne dans les transes de son histoire.