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Aleksandr Issaïevitch Soljenitsyne

Aleksandr Soljenitsyne
Aleksandr Soljenitsyne

Écrivain russe (Kislovodsk 1918-Moscou 2008).

Introduction

« Tout passe, seule la vérité reste » proclame un proverbe russe. Pour Soljenitsyne, toute sa vie sera une tentative obstinée pour répondre à cette grande question :« Cette vérité, comment contribuer à la faire triompher ? » (Le Chêne et le veau). Son œuvre n'emprunte qu'une voie, qu'il pense être celle de la vérité. Et sa parole se confond avec ce qu'il croit être la voix de la Russie : pour ses partisans comme pour ses détracteurs, il y a du prophète dans cet homme-là.

Formation scientifique, vocation d'écrivain

La famille de Soljenitsyne, de souche paysanne, était relativement aisée. Son père, Issaïe, est le premier à faire des études supérieures. En 1914, il part pour le front, où il sera trois fois décoré. En 1917, il se marie. Sa femme, Taïssia Zakharovna Chtcherbak, est la fille d'un riche propriétaire terrien qui lui a fait donner une éducation soignée. Le couple s'installe à Kislovodsk (Caucase). Issaïe, blessé accidentellement lors d'une partie de chasse, meurt en laissant sa jeune femme enceinte. Aleksandr Issaïevitch Soljenitsyne naît six mois plus tard, le 11 décembre 1918.

Il s'inscrit donc sur la longue liste des écrivains « sans père », comme Camus ou Sartre. Dans la vie de Soljenitsyne cette mort est un premier malheur : on peut même se demander si cette fêlure n'est pas la source à laquelle s'alimentent son indomptable volonté et sa soif de vérité. En tout cas, devenu adulte, et comprenant que sa mère ne s'était jamais remariée pour ne pas lui imposer un beau-père, il dira :« Lorsque je devins plus grand et que je compris son sacrifice, je le tins pour erroné car je crois que la sévérité paternelle ne fait pas de mal à un jeune homme. » Le fait est que ce premier malheur, dans une vie qui en sera fertile, s'il n'apporte pas la liberté au fils, fournit à la mère des chaînes qu'elle portera toute sa vie, se tuant à la tâche pour pouvoir survivre.

Aleksandr Soljenitsyne a 6 ans lorsqu'elle s'installe avec lui à Rostov-sur-le-Don, où il passera toute sa jeunesse. De 1926 à 1936, il fréquente l'une des meilleures écoles de la ville. C'est un élève brillant à qui ses professeurs tout comme ses camarades prédisent un grand avenir. Aleksandr, lui, a, dès l'âge de 10 ans environ, découvert sa vocation d'écrivain. Néanmoins, à la fin de ses études secondaires il s'inscrit à la faculté de mathématiques et de physique. Ces études ne l'intéressent pas : pourtant, non seulement il ne regrettera jamais les avoir entreprises, mais affirmera que, dans les moments critiques, cette formation scientifique lui a sauvé la vie. En 1939, estimant qu'il lui faut une véritable formation d'écrivain, il s'inscrit parallèlement à l'institut de philosophie, littérature et histoire de Moscou, dont il suit les cours par correspondance. Il étudie la philosophie, se passionne pour le théâtre, envisage une carrière d'acteur – mais est recalé pour raisons de santé. Pour pouvoir mener de front toutes ces activités, Soljenitsyne s'astreint, dès cette époque, à un emploi du temps draconien, règle à laquelle il se conformera sa vie durant. C'est, au demeurant, un étudiant tout à fait « ordinaire ». Inscrit aux Jeunesses communistes, sociable, il fréquente un groupe de jeunes gens de son âge, parmi lesquels Nikolaï Vitkievitch, dit « Koka », le confident, et une jeune étudiante en chimie, Natalie Rechetovskaïa, qui devient sa femme le 27 avril 1940. En 1941 Soljenitsyne passe avec brio ses examens de mathématiques et de physique. Il a obtenu la « bourse d'études Staline », réservée à quelques élus, mais, à la grande déception de ses professeurs, il décide d'interrompre ses études et accepte un poste d'enseignant dans une école de la petite ville de Morosovsk, au nord de Rostov-sur-le-Don : Soljenitsyne retrouve les paysages de son enfance. Natalie Rechetovskaïa est nommée dans le même établissement.

Le couple s'installe à Morosovsk. Ce sera une union faite de hauts et de bas, laminée par l'absence, dont la première est provoquée, dix-huit mois après leur mariage, par la guerre. Le 22 juin 1941, sans préavis ni déclaration de guerre, l'Allemagne hitlérienne attaque l'Union soviétique.

Soljenitsyne est mobilisé en octobre 1941, simple soldat à l'arrière. À force de demandes, il accède à une formation d'artilleur, et devient lieutenant. Fin 1942, il est envoyé sur le front, et avance jusqu'en Prusse-Orientale, où les combats font rage. Il est décoré de l'ordre de l'Étoile rouge puis de l'ordre de la Grande Guerre patriotique. En 1945, il est promu capitaine.

Sa mère meurt à 49 ans, minée par la tuberculose ; il ne sait pas encore qu'il lui faudra attendre douze ans pour pouvoir se rendre sur sa tombe.

Les prisons de Soljenitsyne

Soljenitsyne n'avait jamais cessé de correspondre avec son ami de toujours, Koka, mobilisé lui aussi. Leurs indignations transparaissent trop clairement dans des lettres dans lesquelles ils donnent à Staline le surnom de « caïd ». Or toute correspondance en provenance du front est surveillée par la Sûreté militaire. En février 1945 sont ordonnées simultanément les arrestations de N. Vitkievitch et de Soljenitsyne, que l'on emmène, le 9 février 1945, à la prison de la Loubianka, à Moscou. Sa femme demande aussitôt un poste dans la capitale, et obtient ainsi le droit d'y résider. Mais personne ne peut rien pour le « criminel » et, le 27 juillet 1945, Soljenitsyne est condamné à 8 ans de camp de travail et de redressement. Le ZEK (abréviation pour détenu) Soljenitsyne vient de naître, et avec lui un maître de la littérature concentrationnaire : car toute l'œuvre de Soljenitsyne prend sa source dans l'expérience des camps. Dans ses Mémoires, le Chêne et le Veau, il écrit, parlant de la vie littéraire :« Avant mon arrestation, il y avait là beaucoup de choses que je ne comprenais pas. Je tendais de façon irraisonnée vers la littérature sans trop savoir ce qu'elle m'apporterait, ce que moi-même je lui apporterais. » La réponse à cette question, le monde entier la découvrira une quinzaine d'années plus tard.

Pour l'instant, il est affecté au camp de la Nouvelle Jérusalem, près de Moscou, puis à Moscou même, sur un chantier de construction. Cette prise de contact avec l'univers du Goulag sera décrite dans sa pièce le Cerf et la Putain des camps, montée en 1962 par le théâtre du Contemporain, mais interdite à la dernière minute. Au camp, Soljenitsyne est confronté à un labeur physique épuisant. C'est alors que sa formation scientifique le sauve : ayant appris qu'il était mathématicien et physicien, les autorités l'envoient, fin 1947, à la « charachka » de Mavrino (« charachka » désigne, en argot des camps, une prison laboratoire dans laquelle travaillent des prisonniers de formation scientifique, souvent de haut niveau). Comparées à celles qu'il vient de subir, les conditions de vie à Mavrino sont idéales. Il y noue des amitiés, se remet à écrire en cachette – toutes choses qu'il décrira avec une grande exactitude dans son roman le Premier Cercle. Pourtant, en 1949, il lui faut de nouveau affronter la grande solitude : il divorce d'avec sa femme, puis, en mai, est envoyé dans un camp de travail à Ekibastouz, dans le Kazakhstan, où il devient le matricule CH 232. De ce cauchemar, vécu aux confins de toute terre habitable, naîtra le livre dont la parution va secouer la planète entière, Une journée d'Ivan Denissovitch. Il apprend là, véritablement, les règles de base nécessaires à la survie : la patience, l'endurance, le silence, le secret.

En 1952 la mort, de nouveau, le sollicite : il est atteint d'un cancer. Il est opéré par le chirurgien du camp, qui envoie un prélèvement de la tumeur au laboratoire civil le plus proche, à quelque 1 300 kilomètres de là. La biopsie se perd dans les méandres des transports et les lenteurs de l'administration et, en février 1953, Soljenitsyne est libéré sans connaître la nature exacte de sa maladie. Libéré ne veut pas dire libre : Soljenitsyne est assigné à résidence, en « relégation à perpétuité » à l'aoul de Kok-Terek dans le Kazakhstan, à la frontière du désert. À « mille miles de toute terre habitée », sans radio ni journaux – ce n'est que bien plus tard qu'il apprendra la mort de Staline, survenue en mars 1953. Il redevient instituteur, écrit. Mais il est malade et gravement, et il le sait. L'hôpital le plus proche se trouve à des centaines de kilomètres, à Tachkent, capitale de l'Ouzbékistan. Encore des formalités à remplir, des permissions à obtenir.« À la veille du nouvel an 1954, je partis mourir à Tachkent. » Il guérit.« Toute cette vie qui m'a été rendue, depuis, ne m'appartient pas à proprement parler, elle s'est chargée de sens » (le Chêne et le Veau). Cette épopée du courage et de la volonté de survivre sera retracée dans le Pavillon des cancéreux. Obligé de revenir à Kok-Terek, il s'acharne à faire casser sa condamnation et obtient sa réhabilitation, le 6 février 1956.

L'écrivain de la déstalinisation

Sa femme et lui décident de se remarier, et ils s'installent à Riazan, au cœur enfin de cette Russie dans laquelle l'auteur puise son inspiration. Il enseigne, rédige le Premier Cercle. En 1959, il rencontre à Saint-Pétersbourg celle qui sera sa seconde femme, Natalie Svetlova. Il rédige d'un trait Une journée d'Ivan Denissovitch – mais le plus difficile reste à faire. Soljenitsyne a toujours écrit dans le plus grand secret. Publier, c'est sortir de l'ombre, se livrer. Ce n'est qu'au terme d'une longue lutte intérieure qu'il se décide à faire parvenir son récit à la revue Novyï Mir. Il attend dans l'angoisse :« Comment avais-je pu, alors que rien ne m'y obligeait, me dénoncer moi-même ! » Le directeur de la revue, Tvardovski, est un poète connu, proche du pouvoir. Enthousiasmé par le manuscrit, il le soumet à l'approbation de Khrouchtchev. Soljenitsyne, immédiatement contacté, s'interroge :« Au début de 1962 aucune prévision n'était possible : quels seraient les moyens d'action [de Tvardovski] ? Quelles chances avait-il de réussir ? » Il réussit pourtant. Après des mois de démarches, Tvardovski est reçu le 20 octobre par Khrouchtchev et obtient l'imprimatur – certainement parce que le roman de Soljenitsyne tombe à point nommé dans la politique de déstalinisation de Khrouchtchev.

En décembre 1962 Une journée d'Ivan Denissovitch paraît dans le n° 11 de Novyï Mir. C'est la célébrité soudaine, une explosion qui secoue le monde entier. Soljenitsyne est admis (d'urgence !) à l'Union des écrivains. Il reprend le Premier Cercle, met en chantier l'Archipel du Goulag, le Pavillon des cancéreux et sa grande idée de toujours, un roman sur la révolution de 1917. En 1963 Novyï Mir publie trois de ses œuvres : la Maison de Matriona, Un incident à la gare de Kretchetovka et Pour le bien de la cause. À la fin de l'année, les membres de la revue annoncent qu'ils proposent la candidature de Soljenitsyne pour le prix Lénine de littérature.

Cependant, les premières critiques défavorables apparaissent, les premières attaques visant la personne même de l'écrivain, qu'on accuse d'avoir été un condamné de droit commun. Malgré les démentis apportés par Tvardovski, documents à l'appui, le prix est décerné à Oleg Gontchar, qui, plus tard, prendra publiquement sa défense.

En octobre 1964 Khrouchtchev est renversé. Les Études et miniatures de Soljenitsyne, qui circulent sous le manteau, remportent un vif succès, et l'opposition se fait plus menaçante. Le 11 septembre 1965, une perquisition a lieu au domicile d'un ami chez lequel Soljenitsyne avait caché des manuscrits, qui sont confisqués par le KGB. Cette « arrestation » de ses écrits plonge Soljenitsyne dans un profond désespoir :« Pour la première et, j'espère, la dernière fois de ma vie il me vint des idées de suicide. » Il craint d'être arrêté, ne sait où loger et, dans cet arrachement, trouve sa voie : il lui faut sortir du souterrain. En 1966, Zacharie l'Escarcelle paraît dans le numéro de janvier de Novyï Mir. Les œuvres de Soljenitsyne ne sont toujours pas publiées en volumes en U.R.S.S., ses conférences sont interdites. En mai 1967, il franchit le pas : le 4e Congrès de l'Union des écrivains vient de s'ouvrir ; Soljenitsyne envoie à chacun des participants une lettre dans laquelle il dénonce la censure, les interdits, les persécutions. Fini le silence : il entre en rébellion ouverte contre le pouvoir soviétique. Le Premier Cercle et le Pavillon des cancéreux sont publiés en 1968 en Occident, où Soljenitsyne fait parvenir le microfilm de l'Archipel du Goulag. Les attaques s'intensifient, son nom disparaît petit à petit des ouvrages officiels consacrés à la littérature soviétique. En 1969, Soljenitsyne est exclu de l'Union des écrivains de Riazan, exclusion qui, malgré ses violentes protestations, devient officielle le 12 novembre. N'obtenant pas la permission de vivre à Moscou avec Natalie Svetlova, il est recueilli cette fois par le violoncelliste Rostropovitch. Certains de ses opposants commencent à murmurer que ce fauteur de troubles devrait quitter le pays.

Le Russe qui n'était plus soviétique

Dans le monde entier, sa renommée ne fait que croître. Au début de 1969, un jury de journalistes français lui attribue le prix de la meilleure œuvre étrangère pour l'année précédente. En mars, il est élu membre de l'Académie américaine des arts et des lettres. La censure intercepte son courrier, il n'apprend ces nominations que par la rumeur publique. Mais le terrain est préparé. Des sondages indiquent que Soljenitsyne fait partie de la demi-douzaine de candidats retenus pour le prix Nobel de 1970. Malgré les fortes pressions qui s'exercent sur l'Académie suédoise, le 8 octobre 1970, le monde apprend que le prix Nobel de littérature est attribué à Aleksandr Issaïevitch Soljenitsyne. Après quelques jours de silence, les journaux officiels soviétiques se déchaînent, accusent l'écrivain d'être un malade mental, d'avoir collaboré avec Hitler, proposent de l'expulser. Soljenitsyne comprend que s'il va à Stockholm il n'aura sans doute pas son visa de retour. Natalie Svetlova est enceinte, son premier fils, Ermolaï, naîtra quelques semaines plus tard (le deuxième fils de Soljenitsyne, Ignace, voit le jour en 1971, le troisième, Étienne, en 1973). Soljenitsyne demande que la cérémonie ait lieu à Moscou. L'ambassade de Suède tergiverse et le prix lui sera décerné à Stockholm, en son absence. En 1973, Soljenitsyne apprend qu'Élisabeth Voronianskaïa, qui avait dactylographié le manuscrit de l'Archipel du Goulag, a été interrogée pendant trois jours par le KGB et s'est pendue en rentrant chez elle. Il divulgue la nouvelle et fait publier l'Archipel à l'Ouest. Le 13 février 1974, Soljenitsyne est incarcéré à la prison de Lefortovo, déchu de la nationalité soviétique puis envoyé, par avion spécial, en Allemagne fédérale, où sa femme, accompagnée de sa mère et de ses enfants, est autorisée à le rejoindre.

Il publie Des voix sous les décombres puis, en 1975, Lénine à Zurich. En 1976, Soljenitsyne et sa famille quittent l'Europe et s'installent aux États-Unis dans l'État de Vermont, près de Cavendish. Il achète une propriété de plusieurs hectares dans laquelle ne seront admis que quelques rares élus. Il s'occupe activement de la « bibliothèque de la mémoire russe », qu'il a fondée en 1977. En 1978, il prononce à Harvard un discours qui provoque de nombreuses polémiques, dans lequel il met en garde le monde occidental qui, selon lui, court à la catastrophe. En 1979 paraît un complément à ses Mémoires, Dans les relents, mais surtout il se consacre désormais à son grand œuvre, la Roue rouge, la grande fresque historique de la révolution russe, qu'il avait imaginée alors qu'il était encore étudiant. Il ne prend pas la nationalité américaine, refuse de se considérer comme émigré, vit de l'espoir de pouvoir, avant sa mort, fouler de nouveau le sol de sa Russie natale.

Déception du retour

Cet espoir se réalise enfin et, le 27 mai 1994, il prend pied à Vladivostok, sur cette terre russe qu'il n'a jamais cessé d'appeler de ses vœux. Après un périple en train de 58 jours, au cours duquel il s'arrête dans les villes qui jalonnent le parcours pour parler au peuple russe, il arrive à Moscou, où l'attendent cinq mille personnes.

Mais les temps ont changé. Dans la Russie de l'après-glasnost, que se partagent affairistes, politiciens louches et mafieux, nombreux sont ceux qui lui reprochent son intransigeance. Pourtant, même si d'aucuns estiment qu'il est un écrivain d'une autre époque, Soljenitsyne reste un maître incontesté du verbe. Lorsqu'il s'agit de son art, ce lutteur infatigable devient vulnérable. Reprenant la plainte de Dostoïevski qui, presque toute sa vie, écrivit pressé par les créanciers, il note, en 1966,« tous mes écrits, j'ai dû les livrer à la hâte, sans avoir trouvé, dans aucun d'entre eux, les mots justes de la fin ». Le maître des mots ne peut être trahi que par eux. Sa seule faiblesse, ce sont les mots qu'il pense n'avoir pas trouvés… peut être parce que ce sont eux qui le trouvent, qui le tiennent. La prose de Soljenitsyne, c'est une force, un humour qui tient à une remarque, à la fausse naïveté d'un naturel qui prend le lecteur de plein fouet.

Soljenitsyne n'a pas cessé d'écrire – mais ses derniers textes, pleins d'indignation devant ce que l'affairisme fait des valeurs fondamentales de la « sainte Russie », trouvent, dans un pays en cours de restructuration, un écho plus limité.