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Robert Nesta Marley, dit Bob Marley

Bob Marley
Bob Marley

Chanteur, guitariste et compositeur de reggae jamaïcain (St Anns, Jamaïque, 1945-Miami, Floride, 1981).

Assez étrangement, l'homme qui, de 1974 à 1981, fut le porte-parole d'un tiers-mondisme mystique, d'une philosophie de tendance hippie issue des années 1960, est le fils d'un militaire blanc originaire de Liverpool, patrie des Beatles. Propulsées par le nouveau et implacable beat du reggae, les chansons de Bob Marley, appels incessants à un soulèvement mondial contre les oppressions matérielles et spirituelles, enflamment la planète à partir de la crise pétrolière de 1974. Alors que l'Occident, cette Babylone de toutes les turpitudes, en finit avec l'âge d'or d'après-guerre, un métis aux cheveux de laine, se disant descendant du peuple élu, vient clamer la détresse des déshérités au travers d'une vision (au sens littéral) musicale qui doit au blues, à Che Guevara, Ghandi, la Bible et à des racines jamaïcaines non dépourvues d'une certaine fascination alarmiste envers l'Occident. Rien n'est simple avec le reggae. Rien n'est vraiment compliqué non plus, dès l'instant où l'on sait que son ancêtre, le ska, demeure un rhythm and blues banal, mais mal assimilé, avec une inversion rythmique. Bob Marley EST le reggae. Simple et complexe.

Métis. Robert Nesta Marley naît sur la côte nord de la Jamaïque, dans un lieu localement connu sous le nom de Garden Parish, où virent le jour deux autres personnages clefs du reggae, Marcus Garvey le « prophète » et Burning Spear. Premier des cinq enfants de Cedella Booker, il est le fils de Norman Marley, un Blanc, capitaine de l'armée britannique, propriétaire d'une petite plantation dans le centre de l'île, qui n'entretiendra que d'épisodiques relations avec son fils avant de disparaître à une date inconnue. Cedella Booker est une femme solide, travailleuse, profondément croyante qui chante le dimanche à l'église apostolique de son quartier et écrit des chants religieux. Dans sa jeunesse, Bob préfère le football à l'enseignement religieux, mais il baigne déjà dans un climat musical. Élève peu motivé de la Stepney School de Kingston, il passe cependant un CAP de soudure dans une école technique. Là, il rencontre Desmond Dekker (qui en 1969 décroche le gros lot avec le tube Israelites), fou de ces airs américains, surtout du rhythm and blues, crachotés par les transistors. Dekker lui enseigne quelques accords de guitare, l'incite à composer. « Quand j'ai débarqué à Kingston au début des années 1950, raconte Bob, j'écoutais les tubes de l'époque, Bony Moronie par Larry Williams, Jim Dandy To The Rescue par La Vern Baker, deux précurseurs du rock and roll. Ensuite, j'ai découvert Nat King Cole, Fats Domino, Ricky Nelson et Elvis Presley. Ensuite, de 1958 à 1961, j'ai déménagé à Trenchtown où j'écoutais du jazz. » Influences à la fois blanches et noires, sauvages et sentimentales. Métissées.

En 1961, il enregistre sa première chanson, Judge Not puis One Cup Of Coffee, de Brook Benton, crooner à qui l'on doit certainement la meilleure version de Rainy Night In Georgia de Tony Joe White. Le manque de succès de ces deux premiers 45 tours éloigne pour un temps Bob Marley des studios, alors que pour nombre de jeunes Jamaïcains la musique représente un des rares moyens d'échapper à la misère des ghettos ou à la poussière des mines de bauxite, première richesse de l'île. Par l'intermédiaire de Desmond Dekker, il rencontre alors Jimmy Cliff, qui lui permet d'enregistrer une nouvelle version de One Cup Of Coffee. Sans plus de succès. Il prend alors du recul, avant de se lier à Joe Higgs, membre du duo Higgs And Wilson, qui, par la suite, deviendra un important producteur local. « Joe Higgs m'a appris beaucoup de choses, dit Bob. À comprendre le jazz et à fumer de l'herbe ! ».

Rude Boy. En 1963, très influencé par The Drifters, groupe vocal américain, Marley forme The Wailin'Wailers aux côtés de Winston Hubert Mc Intosh (Peter Tosh), Neville O'Riley Livingstone (Bunny Wailer), Junior Braithwaite et une femme, Beverly Kelso. Produits et managés par Joe Higgs, ils remportent deux premiers succès : Simmer Down et It Hurt To Be Alone. Changeant provisoirement leur nom en The Wailin'Rudeboys (référence aux voyous de Kingston), le groupe se taille une solide réputation dans le ghetto dur de la ville, Trenchtown, avec des chansons évoquant les gangsters, Rule Them Rudie ou Let Him Go. À l'époque, Bob pose volontiers en tenue de Black Panther, béret sur la tête, colt à la main. Le groupe connaît bientôt deux défections avec les départs de Braithwaite et de Beverly Kelso. Malgré les succès locaux, le trio continue à tirer le diable par la queue, le fameux producteur Coxsone Dodd touchant la plus grande part des royalties. Marley et sa mère partent alors aux États-Unis, où Bob travaille sur les chaînes Chrysler à Wilmington (Delaware). Licencié, puis appelé sous les drapeaux pour le Viêt Nam, il regagne son île en vitesse, retrouve Bunny et Tosh, avant de fonder Wailin'Soul, son propre label.

En 1968, Johnny Nash, crooner américain, débarque dans l'île, faisant miroiter un contrat aux Wailers. En réalité, il vient chercher des airs susceptibles de relancer sa carrière et, en trois albums, triomphe aux États-Unis grâce à Nice Time, Rock It Baby (We've Got A Date), Reggae On Broadway et Mellow Road, titres écrits par Marley. Pour sa part, ce dernier ne peut enregistrer que deux 45 T, Bend Down Low (composé pendant son séjour aux États-Unis) et Reggae On Broadway, sorti uniquement en Angleterre en 1972. Une fois encore, il se fait avoir.

De Perry à Blackwell. Débute alors une autre collaboration, musicalement fructueuse, mais tout aussi désastreuse sur le plan financier. Les Wailers travaillent avec Lee Perry, un des plus fameux producteurs de la Jamaïque qui met à leur disposition son groupe attitré, The Upsetters (avec les frères Barrett, future assise rythmique des Wailers). Perry donne un son aux Wailers, ce son lourd et rond capable de transcender des titres comme Mr Brown, Duppy Conqueror, 400 Years ou Soul Rebel. Du ska primaire, binaire, on jette les bases du reggae, bien plus fluide. Dans le même temps, Marley s'enracine chaque jour davantage dans la culture rasta. (La plupart des morceaux enregistrés à cette époque figurent sur deux compilations, Rasta Revolution et African Herbsman).

Une nouvelle fois, persuadés de se faire escroquer par Lee Perry, les Wailers reprennent leur liberté, mais embarquent Aston « Family Man » Barret et son frère Carlton, deux hommes capables de « faire sortir le jus d'une chanson ». Marley fonde le label Tuff Gong et engrange rapidement quelques tubes, Trench Town Rock, Screw Face, Mr Fire Coal Man, Satisfy My Soul.

Le succès n'aurait certainement pas franchi les côtes de l'île sans la rencontre en 1971 de Chris Blackwell, jeune patron du label Island, qui devine le potentiel international du reggae. Jamaïcain blanc, familier de la philosophie rasta, il signe les Wailers, leur offrant enfin de bonnes conditions d'enregistrement pour Catch A Fire, album explosif serti sous une pochette symbolique en forme de briquet. Les Wailers mettent le feu aux poudres. Ils tournent en Angleterre, sortent la même année un second album Burnin', tout aussi incandescent, porteur de nombreux classiques, Get Up Stand Up, Put It On, Small Axe et surtout I Shot The Sheriff, inspiré par la violence ambiante de l'île. Reprise par Eric Clapton, cette chanson se classe № 1 aux États-Unis. Hélas, la tournée anglaise suivante voit les Wailers se désagréger. Bunny Wailer abandonne, ne supportant plus les voyages incessants. Peter Tosh, lui, se dit insatisfait de la manière dont les affaires du groupe sont gérées. Ils laissent à Marley l'entière responsabilité des Wailers qui, dès lors, entament la dernière (longue) ligne droite vers la reconnaissance mondiale.

Sorti en 1975, Natty Dread révèle à la jeunesse jamaïcaine le message rasta. C'est le disque de No Woman No Cry qui se place en tête des hit-parades mondiaux, mais aussi de Talkin Blues, celui où l'on trouve les versions définitives de Them Belly Full, Bend Down Low, So Jah Seh ou Revolution. Aux États-Unis, le groupe remplit les salles, se produit au Roxy de Los Angeles devant Ringo Starr, Bob Dylan, Stevie Wonder, médusés, avant de revenir en Angleterre à l'occasion d'une tournée triomphale, dont témoigne l'album live enregistré le 18 juin 1975 au Lyceum de Londres. Venus du monde entier, des dizaines de critiques assistent à ces deux concerts, en repartent conquis prêts à relayer l'appel historique du prophète natté. Appuyé sur le poumon rythmique des frères Barrett, la voix rehaussée par les chœurs aériens de I Three's auxquels appartient sa femme, Rita, Bob Marley atteint sa dimension prophétique auprès d'un public noir et blanc. Six mois plus tard, l'album Rastaman Vibration enfonce le clou avec des titres d'une solidité à toute épreuve, Positive Vibration, Roots Rock Reggae, Johnny Was, War ou Rat Race. Son charisme multiplie l'impact culturel du message, reçu en priorité en Afrique. Le remplacement du guitariste Earl « China » Smith par Junior Murvin donne alors aux Wailers un lyrisme plus profond, quasiment céleste.

Le prophète. En Jamaïque, il est désormais une sorte de dieu vivant, héritier de Marcus Garvey et Hailé Sélassié, dont la popularité et l'influence dépassent celle de deux leaders politiques, Michael Manley, le socialiste au pouvoir, et Edward Seaga, leader de l'opposition, qui se livrent une véritable guerre de gangs. Le 3 décembre 1976, alors que Marley doit participer à un concert de soutien au People National Party de Manley, un commando débarque chez lui, mitraillettes braquées. Le chanteur s'en tire avec quatre balles dans le bras. Terrorisé, il quitte l'île pendant dix-huit mois, vit aux Bahamas, à New York et à Londres, alors que, en avril 1977, sort Exodus, album militant, qui s'adresse directement à l'Afrique sur sa première face, avec des titres visionnaires, Natural Mystic, So Much Things To Say et, bien sûr, Exodus (Mouvement Of Jah Peopple). L'autre face est dédiée aux délices (Jamming) et aux tourments (Waiting In Vain) de l'amour physique.

Loin de la violence de l'île, Marley peaufine alors Kaya (mot argot désignant l'herbe), disque presque insouciant, paresseux sur lequel figurent trois anciens titres, Kaya, Sun Is Shining et Satisfy My Soul (Don't Rock The Boat), alors que Running Away constitue une réponse directe à ceux qui l'accusent d'avoir fui devant les problèmes du pays. En avril 1978, un mois après la sortie de l'album, il rentre à la Jamaïque, où la population lui réserve un accueil délirant. Quelques heures plus tard, devant 20 000 spectateurs du National Stadium de Kingston, il oblige Michael Manley et Edward Seaga à se serrer la main, mettant provisoirement fin à leur lutte sanglante. Un espoir de courte durée qui renforce ses convictions : « J'ai amené ces deux pauvres types sur scène pour qu'ils arrêtent leur guerre. Ils ont brisé le pacte. De vrais faux jetons. Les gens au pouvoir sont des baratineurs et des corrompus. ».

Immédiatement, il s'embarque alors dans une interminable tournée mondiale à bord d'un bus BMW, choisi en raison de ces initiales (Bob Marley and The Wailers). États-Unis et Europe lui réservent un accueil triomphal ainsi que l'Afrique, où le rastaman se produit, d'abord au Gabon à l'occasion de l'anniversaire du vieux tyran Bongo, puis au Zimbabwe afin de célébrer le nouveau Premier ministre Mugabe et la fin de la Rhodésie ségrégationniste. L'album, malicieusement intitulé Babylone By Bus, essentiellement enregistré à Paris lors de trois concerts donnés devant 12 000 personnes à chaque fois, témoigne de la ferveur engendrée par cette tournée. Le message est entendu, écouté, les jeunes Blancs, en transe, répondent dès que Bob prononce le nom de Jah (Dieu).

Revenu en Jamaïque, il enregistre, en 1979, le plus militant de ses albums, Survival, qui appelle le tiers-monde à ne pas se laisser aller au désespoir, à se rassembler tout en dénonçant la perversion des politiciens, qui abandonnent leurs peuples dans la famine. L'Afrique est omniprésente, de la pochette représentant les 50 drapeaux du continent, à l'exergue du disque, « Un peuple sans la connaissance de son passé, origine et culture, est tel un arbre sans racines », phrase du prophète Marcus Garvey. La Jamaïque reste cependant présente puisque les conditions de vie n'y sont guère meilleures et Ambush fait référence à l'attentat dont Bob fut victime deux ans plus tôt. Un titre cependant se veut porteur d'espoir : Zimbabwe, là où naît un nouveau pays. En juin 1980 sort Uprising (« Soulèvement »), voyage au travers du spectre philosophique jusqu'alors professé par l'artiste et bercé par des couleurs musicales plus estompées. Les cuivres disparaissent, remplacés par des nappes de claviers. L'album s'achève sur Redemption Song, et un Marley, seul, la guitare sèche. La voix nue. Un signe.

Quelques mois plus tard, des rumeurs alarmistes se répandent à New York. Bob Marley est victime d'un malaise après un concert. En novembre, on apprend qu'il est soigné pour un cancer du poumon, en Bavière, chez le docteur Issels, qui a une réputation de charlatan. Le 7 mai 1981, il arrive chez sa mère, à Miami, chauve, amaigri, tout affaibli. Le 11, à 23 heures, l'agence Reuter annonce sa mort.

Prophète du reggae, son héritage musical demeure intact malgré la désuétude du message porté par les « bons sentiments » de l'époque. Son héritage financier a donné lieu en Jamaïque à une formidable bataille juridique entre Rita, sa femme officielle, et les autres membres de la famille, sans oublier quelques maîtresses tout aussi officielles. Personnage complexe et mutant, il fit connaître au monde entier une musique élaborée dans une île, dont l'existence, jusqu'alors, ne passionnait guère de monde. Showman hors pair, Marley malaxa le ska, modeste pompe rythmique ethnique, en une musique fluide et flamboyante. Et s'il a ouvert la porte à d'autres artistes jamaïcains, aucun d'eux ne possède la même aura, la même puissance.