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André Philippus Brink

Écrivain sud-africain d'expression afrikaans (Vrede, État libre [d'Orange], 1935-en vol, entre Amsterdam et Le Cap 2015).

L’écrivain sud-africain André Brink est né à Vrede, dans l’État libre d’Orange, le 29 mai 1935. Son œuvre traduit le combat mené contre l’apartheid mais également les liens intenses qu’il a noués avec son pays.

Descendant de colons boers arrivés en Afrique trois siècles auparavant, il s’exprime en afrikaans, apprend l'anglais à l’école et est bercé durant sa petite enfance par les récits en xhosa que lui fait sa nourrice. Son père est magistrat, sa mère institutrice. « Je fus donc nourri au lait du courage boer », écrit-il dans ses Mémoires intitulés Mes bifurcations (A Fork in the Road, 2009),« et au vinaigre de l’exécration de la lâcheté et des atrocités britanniques, d’où un nationalisme exacerbé et un rêve : restaurer l’indépendance des Afrikaners. Bref, une version de l’histoire où les Noirs étaient, en gros, absents, quasiment négligeables. »

S’imaginant embrasser la carrière de son père, le jeune André Brink changera d’avis en découvrant des clichés pris lors de la guerre des Boers (1899-1902), – une guerre au cours de laquelle son grand-père paternel est tué. Son choix porte alors sur l’écriture ; il voit son travail refusé par les éditeurs à de nombreuses reprises, puis son second roman, Au plus noir de la nuit (Kennis van die Aand, 1973), rédigé en afrikaans, est interdit en Afrique du Sud. Mais il ne baisse pas les bras et décide de le traduire en anglais (Looking on Darkness, 1974) sans pour autant se détacher de sa langue maternelle, une langue métissée, qui « porte en elle les traces des différentes langues qui l’ont nourrie », le néerlandais, l’anglais, le français, l’allemand, le malais, puis les langues indigènes des Noirs du nord du pays.

Ainsi, par le biais de l’écriture, la vie et le travail d’André Brink vont-ils suivre l’inexorable prise de conscience des réalités de son pays. Dans une interview réalisée en 2010, il évoque la responsabilité de l’écrivain et le pouvoir de l’écriture dont Nelson Mandela lui a avoué qu’elle lui avait permis, alors qu’il était « obsédé par la nécessité de se venger », de « changer son point de vue ! » « Si cela peut s'exprimer chez un homme tel que lui, conclut-il, il y a un espoir pour le monde. »

Le Grand Trek

Durant son enfance, André Brink est bercé par les récits du Grand Trek – la migration des colons hollandais débarqués en avril 1652 au cap de Bonne-Espérance pour y installer un comptoir chargé d’approvisionner les navires de la Compagnie des Indes orientales. Après quelques mois, un peuple commence à émerger, « apportant avec lui plusieurs dialectes, et une branche très primaire de l’intégrisme calviniste, bientôt fortifiée par le tout aussi grand intégrisme des huguenots français » (Mes bifurcations). Refusant l’autorité des Britanniques arrivés au Cap en 1795, les Boers sont condamnés à partir, en 1834, à la conquête d’un pays qu’ils ne connaissent pas. C’est cette marche de 2 000 km, le Grand Trek, qui a longtemps fondé la nation sud-africaine.

Repliés sur eux-mêmes, les Boers n’ont que la Bible pour conforter leur foi dans les périodes d’épreuves. Pratiquant un calvinisme austère et menant une vie fruste et dangereuse, ils développent une véritable mystique de la race, convaincus que Dieu leur a confié pour mission d’ « apporter les lumières de la civilisation dans les ténèbres de l’Afrique ». « Au tréfonds de la conscience nationale, écrit Brink dans Mes bifurcations, somnolaient de sombres souvenirs de violence qui amenaient tout un peuple à croire que sa survie dans le “désert” africain était une resucée du Vieux Testament et le fruit direct de l’intercession divine. » Les Boers verront également dans leur victoire sur les Ndebele et les Zoulous la preuve de leur élection divine. En 1948, le National Party parvient au pouvoir et introduit l’apartheid dans la ligne politique officielle.

La refondation de l’histoire sud-africaine

C’est le massacre de Sharpeville, en mars 1960, massacre au cours duquel 69 Noirs sont tués et beaucoup d’autres blessés par des policiers lors d’une manifestation pacifiste, qui déclenche la colère d’André Brink. Il en prend connaissance à Paris, en lisant les journaux assis sur une chaise au bord du bassin du jardin du Luxembourg. Une évolution avait cependant préparé cette prise de conscience ; jeune étudiant à Paris, il était amené à fréquenter le restaurant universitaire où il rencontrait de nombreux étrangers. « Pour la première fois de ma vie, je mangeais à la même table que des Noirs , expliquera-t-il. »Au moment du massacre, il lui fut impossible de penser que les 69 victimes étaient 69 Noirs, comme il l’aurait fait en Afrique du Sud, mais 69 êtres humains qui auraient pu être assis à côté de lui au restaurant universitaire, et avec lesquels il aurait bavardé, observant avec intérêt, y compris dans un domaine qu’il pensait posséder plutôt bien, la littérature, qu’ils en savaient parfois plus que lui.

L’écriture lui fait prendre conscience du climat de violence dans lequel avait baigné son enfance et l’amène progressivement à reconsidérer l’histoire de son pays.

De retour de France, Brink devient l’un des meneurs du mouvement des Sestigers, les « soixantistes », regroupant des écrivains tels que Ingrid Jonker (1933-1965) ou Breyten Breytenbach (né en 1939), qui, nourris des œuvres de Jean-Paul Sartre et d’Albert Camus, entreprirent un renouvellement total du roman afrikaans par la transgression des tabous sexuels, religieux, éthiques et politiques. Il s'agissait de réinventer le passé par l'imaginaire, de reconquérir un peu de ce territoire historique pour l'arracher à un océan d'oubli et de versions officielles. C'est ce genre de scénario que nous trouvons dans Un instant dans le vent ('n Oomblik in die wind, 1976), qui se situe au Cap au xviie s.

La plupart des romans d’André Brink sont élaborés à partir d’histoires réelles, ce qui lui permet d’écrire, dans l’avant-propos d’Une saison blanche et sèche (‘n Droë wit Seisoen, A Dry White Season, 1979) : « Rien, dans ce roman, n’a été inventé. Le climat, l’histoire et les circonstances qui l’ont fait naître sont ceux de l’Afrique du Sud actuelle. Mais les événements et les personnages ont été replacés dans le contexte d’un roman. » L’histoire est révélatrice des problématiques posées à cette jeune génération d’écrivains afrikaners des années 1970-1980 : un Noir décède entre les mains de la police alors qu’il cherchait la vérité sur la mort de son fils arrêté lors des manifestations de Soweto. Puis un Blanc mène sa propre enquête sur ces deux disparitions, prenant soudain conscience d’une réalité politique sur laquelle il fermait les yeux jusqu'à ce que tout l’appareil policier se retourne inexorablement contre lui, ce qui provoque sa propre exécution.

Vérité et réconciliation

En 1994, l’Afrique du Sud a organisé ses premières élections libres et démocratiques. Lors de la cérémonie d’investiture du nouveau président, Nelson Mandela, différents artistes furent invités à se produire, dont André Brink qui lut un passage de son roman Un acte de terreur (An Act of Terror, 1991), dans lequel il décrivait, de manière prophétique, l’investiture du premier président noir de la nouvelle Afrique du Sud. « Nous avons accompli l’impossible », écrit-il quelque temps après. « Maintenant il nous reste à accomplir le possible », ce qui s’est révélé, ajoute-t-il, « beaucoup plus difficile que nous ne l’avions cru. »

Dans les mois qui suivirent l’élection fut créée, sous la houlette de Desmond Tutu, la commission « Vérité et Réconciliation » chargée de dresser un état des lieux des violations des droits de l’homme perpétrées entre 1960 et 1993. Son objectif était de faire éclater la vérité publiquement afin d’éviter que de tels drames ne se reproduisent.