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Constantin Brancusi ou Constantin Brâncuşi

Sculpteur roumain de l'école de Paris (Peştişani Olténie, 1876-Paris 1957), l'un des grands initiateurs du xxe s.

Bouleversant la conception d’un art dominé par le « beau idéal », Constantin Brancusi a introduit l’abstraction en sculpture afin de parvenir à la forme pure et parfaite, empreinte d’une mystérieuse poésie.

L'envol du jeune paysan

Fils de paysans très pauvres de l’Olténie, Brancusi est berger dans la montagne dès son plus jeune âge. Alors commence une longue méditation sur le dualisme du ciel et de la terre et sur leur seul lien : le vol de l'oiseau. Le sculpteur dira plus tard : « Je n'ai cherché, pendant toute ma vie, que l'essence du vol […]. Le vol, quel bonheur ! » Il s'agit donc, pour lui, d'une méditation mystique profondément enracinée dans l'expérience rurale, à laquelle il emprunte aussi ses premiers modèles (ustensiles, maisons en bois).

À neuf ans, Brancusi quitte la maison paternelle. Il sera successivement employé de teinturerie, d’épicerie, de cabaret. Devenu le protégé d'un riche industriel, il entre, en 1894, à l’école des arts et métiers de Craiova. Il apprend tout seul à lire et à écrire. En 1898, il intègre l'École nationale des beaux-arts de Bucarest, dont il obtient le diplôme en 1902. L'année suivante, le ministère de l'Instruction publique lui achète une sculpture, l’Écorché. Arrivé à Munich afin d'y parachever ses études, Brancusi en repart aussitôt pour Paris – il ira à pied jusqu'à Langres. Il s'inscrit à l’École nationale des beaux-arts (1904), dans l'atelier du sculpteur Antonin Mercié. Pour vivre, il est plongeur dans un restaurant, puis chantre à la chapelle orthodoxe roumaine. Mais il a déjà loué son propre atelier et, dès 1906, il expose dans les Salons.

Le fondateur de la sculpture moderne

Une Tête de jeune fille de 1905 montre le sculpteur en pleine possession de son métier, qui subit encore l’influence de Rodin. Mais Brancusi, qui a refusé de travailler avec ce dernier, développe son propre style, marqué par le dépouillement formel. En intégrant le socle à la sculpture, il élimine en outre toute idée de hiérarchie entre les parties supérieure et inférieure de l’œuvre.

La naissance effective de la sculpture moderne date des années où Brancusi réalise, d’une part, sa première Muse endormie (1909), qui célèbre la forme parfaite par excellence pour lui : l’ovale, et, d'autre part, le Baiser (vers 1912). Cette dernière œuvre, issue elle aussi de recherches entreprises en 1908, participe cependant d'une veine plus archaïque, comme dans certaines sculptures primitives ou romanes où le bloc de pierre semble avoir déterminé la forme sculptée. Bien que le principe de simplification des volumes et des lignes soit le même que celui qui s’applique au traitement de la Muse endormie, sans nul doute les deux adolescents du Baiser véhiculent une émotion infiniment plus sensuelle et plus fruste, de même nature que celle qui inspirera ensuite la plupart des sculptures en bois.

Brancusi vise à extraire des formes naturelles l’« essence des choses ». C’est ce qui empêche ses sculptures d'être de simples objets décoratifs : une légère indication ou, au contraire, l'intensité même de la réduction formelle suffisent à trahir l'émotion, à perturber la contemplation esthétique, à réintroduire autour de la forme dépouillée le halo d'idées et de sentiments qui ont présidé à son apparition. La taille directe, dans le marbre ou le bois, contribue elle aussi à défendre les sculptures de Brancusi de l'appauvrissement affectif (Mademoiselle Pogany, diverses versions [1913 à 1933] ; Torse de jeune homme, 1917-1922). Les bronzes eux-mêmes ne proviennent pas du modelage, mais sont moulés d'après les marbres ; ensuite, ils sont longuement polis et repolis – la manière dont la lumière joue à leur surface (et dont ils réfléchissent ce qui les entoure) étant l'objet d'une attention particulière.

La dominante mystique

En dehors des variations sur le buste féminin, qui culminent avec la Princesse X (1916), dont la forme phallique fera scandale au Salon des indépendants de 1920, la forme ovoïde et celle de l'oiseau ou du poisson l'emportent. Mais, spirituellement parlant, le désir de fixer le vol de l'oiseau a une signification mystique, comme le prouvent les nombreuses versions de la Maïastra (oiseau légendaire du folklore roumain) ou de l’Oiseau dans l’espace.

Depuis 1914, Brancusi a, d'autre part, travaillé le bois, vraisemblablement sous l'influence conjuguée de l'art populaire roumain et de l'art africain auquel le milieu intellectuel qui était le sien – celui de Matisse, d’Apollinaire, de Modigliani – portait un grand intérêt. Il a alors donné naissance à une série d'œuvres d'allure à la fois plus grossière et plus tumultueuse que celles qui sont en marbre et en bronze. Du Fils prodigue (1914) jusqu'à l’Esprit du Bouddha (1937), il s'agit beaucoup plus de créatures mystérieuses, voire fantastiques, que de symboles spirituels. Aussi n'a-t-on aucune peine à croire que Brancusi ait détruit plusieurs œuvres qu'il avait exécutées dans le même esprit, par crainte de leur « charge » magique. En effet, les peurs ancestrales, la hantise de l'invisible, le frisson du sacré inspirent des sculptures comme la Sorcière (1916), la Chimère (1918), Adam et Ève (1921). Renouant avec la veine mystique, la Colonne sans fin (1918) manifeste l’aspiration à l’éternel.

Installé en 1928 dans un nouvel atelier parisien (légué par testament au musée national d'Art moderne [Centre Georges-Pompidou]), Brancusi y reprend sans cesse ses thèmes familiers (le Coq, 1935). La seule forme nouvelle qu’il engendre est celle de la Tortue (1941-1943), par laquelle, rapporte son biographe anglais David Lewis, « il voulait montrer que la plus modeste et la plus humble des créatures est capable de trouver son chemin vers Dieu ». Son œuvre, dont les photographies qu’il prend dans son atelier sont indissociables, sera déterminante pour tout le courant minimaliste.

Celui par qui le scandale arriva

Le scandale, à vrai dire, débarqua à New York d’un paquebot français le 1er octobre 1926, au moment où allait s’ouvrir la première exposition importante de Brancusi, à la Brummer Gallery. L’artiste y avait envoyé une vingtaine de ses œuvres. À leur vue, un inspecteur des douanes refusa de les laisser entrer en franchise, comme des objets d’art, mais décida de leur imposer la taxe légalement applicable aux… objets utilitaires ou manufacturés ! Le plus lourdement taxé fut le bronze l’Oiseau dans l’espace. Il s’ensuivit un retentissant procès, au cours duquel l’art abstrait se retrouva au banc des accusés. Pour sa défense, les avocats de Brancusi plaidèrent la légitimité de l’acte créateur et la neutralité de l’émotion esthétique. Ils eurent gain de cause aux termes du jugement du 26 novembre 1928, qui fit tomber une barrière tant juridique que culturelle.