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Boule de suif

Guy de Maupassant, Boule-de-suif
Guy de Maupassant, Boule-de-suif

Nouvelle de Guy de Maupassant, publiée dans les Soirées de Médan (1880).

Après la défaite française de 1870, une diligence obtient l'autorisation de quitter Rouen, occupée par les Prussiens, pour se rendre au Havre. Y prennent place un marchand de vin et sa femme, un propriétaire de filatures de coton et son épouse, un couple d'aristocrates, deux religieuses, un républicain et, enfin, une prostituée, à qui ses rondeurs ont valu le surnom de Boule de suif. Le voyage s'annonce difficile, la voiture n'avance pas ; on a faim et seule Boule de suif a pensé à emporter des provisions, qu'elle partage généreusement. Au relais où l'on couche, un officier prussien fait savoir que la diligence ne repartira que si Boule de suif lui accorde ses faveurs. Patriote, elle refuse, et tous, au début, l'approuvent. Mais bientôt les voyageurs font pression sur elle afin qu’elle cède. L'acte consommé, on repart. Dans la voiture, les passagers marquent leur indifférence à la jeune femme, et dévorent les victuailles que, cette fois, ils ont prévues, mais sans lui en offrir.

La diligence puis l'auberge sont des microcosmes où s'exacerbent les passions et les tensions dramatiques. À un moment historiquement grave, le narrateur croque cruellement des personnages typés : égoïsme, grossier ou habilement dissimulé, méchanceté, bêtise, conformisme hypocrite des voyageurs – métaphore de la société française  –, abandon de tout principe au nom de la fin qui justifie tout. En face, humilité et honnêteté foncières de Boule de suif, la prostituée vertueuse, dont le sacrifice, par-delà la vérité de l'anecdote, prend une charge symbolique.

La publication de Boule de suif dans Soirées de Médan, recueil de nouvelles écrites par Émile Zola et plusieurs jeunes écrivains de son entourage, marque le départ de la carrière littéraire de Maupassant. Profondément influencé par Gustave Flaubert, Maupassant se place alors dans une tradition réaliste : en témoignent la situation de sa nouvelle dans l’histoire immédiatement contemporaine, l’importance du facteur social dans l’analyse des différents caractères, l’exposition froide et méticuleuse du huis-clos où se déroule le drame. Certains traits préfigurent aussi la personnalité singulière de l’écrivain. La cruauté de l’observation, la hauteur méprisante du regard porté sur la société française, l’humiliation qui prolonge le sacrifice du personnage principal dessinent l’originalité d’un auteur qui reste étranger à la doctrine du naturalisme.

Citation autour de Boule de Suif, Lettre de Guy de Maupassant à Gustave Flaubert à propos du recueil Les Soirées de Médan, 5 janvier 1880 :
« Nous n'avons eu, en faisant ce livre, aucune intention antipatriotique, ni aucune intention quelconque ; nous avons voulu seulement tâcher de donner à nos récits une note juste sur la guerre, de les dépouiller du chauvinisme à la Déroulède, de l'enthousiasme faux jugé jusqu'ici nécessaire dans toute narration où se trouvent une culotte rouge et un fusil. Les généraux, au lieu d'être tous des puits de mathématiques où bouillonnent les plus nobles sentiments, les grands élans généreux, sont simplement des êtres médiocres comme les autres, mais portant en plus des képis galonnés et faisant tuer des hommes sans aucune mauvaise intention, par simple stupidité. Cette bonne foi de notre part dans l'appréciation des faits militaires donne au volume entier une drôle de gueule, et notre désintéressement voulu dans ces questions où chacun apporte inconsciemment de la passion exaspérera mille fois plus les bourgeois que des attaques à fond de train. Ce ne sera pas antipatriotique, mais simplement vrai : ce que je dis des Rouennais est encore beaucoup au-dessous de la vérité. »

Morceaux choisis

« Aussitôt qu’elle fut reconnue, des chuchotements coururent parmi les femmes honnêtes, et les mots de « prostituée », de « honte publique » furent chuchotés si haut qu’elle leva la tête. Alors elle promena sur ses voisins un regard tellement provocant et hardi qu’un grand silence aussitôt régna, et tout le monde baissa les yeux à l’exception de Loiseau, qui la guettait d’un air émoustillé. Mais bientôt la conversation reprit entre les trois dames, que la présence de cette fille avait rendues subitement amies, presque intimes. Elles devaient faire, leur semblait-il, comme un faisceau de leurs dignités d’épouses en face de cette vendue sans vergogne ; car l’amour légal le prend toujours de haut avec son libre confrère. Les trois hommes aussi, rapprochés par un instinct de conservateurs à l’aspect de Cornudet, parlaient argent d’un certain ton dédaigneux pour les pauvres. Le comte Hubert disait les dégâts que lui avaient fait subir les Prussiens, les pertes qui résulteraient du bétail volé et des récoltes perdues, avec une assurance de grand seigneur dix fois millionnaire que ces ravages gêneraient à peine une année. M. Carré-Lamadon, fort éprouvé dans l’industrie cotonnière, avait eu soin d’envoyer six cent mille francs en Angleterre, une poire pour la soif qu’il se ménageait à toute occasion. Quant à Loiseau, il s’était arrangé pour vendre à l’Intendance française tous les vins communs qui lui restaient en cave, de sorte que l’État lui devait une somme formidable qu’il comptait bien toucher au Havre. Et tous les trois se jetaient des coups d’œil rapides et amicaux. Bien que de conditions différentes, ils se sentaient frères par l’argent, de la grande franc-maçonnerie de ceux qui possèdent, qui font sonner de l’or en mettant la main dans la poche de leur culotte. »

« Le devoir commençait pour les vaincus de se montrer gracieux envers les vainqueurs. […] Dans beaucoup de familles, l'officier prussien mangeait à table. Il était parfois bien élevé et, par politesse, plaignait la France, disait sa répugnance en prenant part à cette guerre. On lui était reconnaissant de ce sentiment ; puis on pouvait, un jour ou l'autre, avoir besoin de sa protection. […] Et pourquoi blesser quelqu'un dont on dépendait tout à fait ?

Mais le comte, issu de trois générations d'ambassadeurs et doué d'un physique de diplomate, était partisan de l'habileté :« Il faudrait la décider », dit-il.
Alors on conspira.
[…] C'était fort convenable du reste. Ces dames surtout trouvaient des délicatesses de tournures, des subtilités d'expression charmantes, pour dire les choses les plus scabreuses. »